ROBERT SCHUMANN
La réputation de Scliumann commence à peine parmi nous ^ Elle n'y dépasse pas encore un cercle assez 'restreint d'artistes et d'amateurs d'élite , et ceux-là même qui déjà comprennent et goûtent les compositions de ce génie puissant et original ne savent rien ou presque rien de sa vie. C'est que Schumann n'était pas de ces artistes qui sacrifient sans scrupule au goût du jour, et escomptent largement leurs facultés pour des satisfactions immédiates d'amour-propre ou de bien-être. « Jamais, dit-il quelque part avec une légitime fierté, jamais je n'ai écrit ni une note ni une ligne dans un esprit mercantile. » Sa devise invariable fut celle du chercheur de la ballade de Longfellow; qui va montant, montant
l. Ecrit en 1864.
toujours, sans souci des charmes terrestres; escaladant, sans pitié pour lui-même, sans souci, <i ni des branches du sapin foudroyé, ni de l'avalanche, » les âpres et dangereux sentiers qui le rapprochent des cieux : Eœcelsior!
Schumann, lui aussi, est tombé foudroyé dans la poursuite de ce but sublime. En contemplant la catastrophe qui mit fin à cette carrière d'artiste, si pleine de labeur et de foi; en mesurant la profondeur de cette chute, on se demande si certains efforts du génie humain ne sont pas encore aujourd'hui des témérités qu'il faut chèrement expier, et si Ton verra se reproduire ainsi éternellement, sous des formes nouvelles , les mythes d'Icare et de Prométhée I
Il ne nous est pas permis de rester indifférents à la destinée de ces martyrs de l'art, qui risquent plus que leur vie, en allant dérober pour nous au ciel d'autres étincelles du feu sacré. Nous croyons donc non seulement faire une œuvre utile, mais accomplir un devoir, en offrant pour la première fois aux lecteurs françaisl'appréciation des principales beautés que recèle l'œuvre de Schumann, etdesdétails authentiques etprécissur lavie de ce maître, dont il faut ajouter le nom sur la liste déjà longue des génies infortunés '.
1. Depuis l'époque où nous écrivions ces lignes, la réputation de Schumann n'a cessé de s'accroître en France. Ce nom, in-
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Fritz Gottlob Schumann, l'aïeul du compositeur, était un ministre protestant d'une fortune plus que modeste. Il habitait le hameau d'Entschiitz, près du bourg de Géra, dont le nom est devenu historique par le séjour qu'y fit Napoléon la veille de la bataille d'Iéna. Auguste Schumann, fils du ministre d'Entschiitz , et père du grand musicien, n'était pas une nature vulgaire. Doué d'un goût très vif pour la littérature, il suivit néanmoins, par nécessité autant que par obéissance filiale, la carrière du commerce, et toute sa vie se ressentit d'une sorte de tiraillement moral, résultat de sa vocation contrariée. Après avoir publié un roman qui passa inaperçu, et traversé bien des péripéties, au milieu desquelles il se maria avec la fille d'un médecin de Zeitz, il s'établit libraire à Zwickau en 1808. Son commerce prospéra ; lui-même se fit connaître par des travaux bibliographiques utiles. Mais ces succès
ponnu de son vivant, figure clans la plupart des concerts, revient incessamment sous la plume des écrivains les plus renommés. Ainsi le principal personnage de l'un des derniers romans de M. Zola (l'Œuvre) est un scbumanniste fanatique.
modestes ne le consolaient pas de ses premières déceptions littéraires, du sacrifice de ses aspirations élevées aux nécessités prosaïques de la vie. Ce combat intérieur se trahissait par des signes de fatigue précoce dans l'organisation, et sur la bonne et intelligente physionomie d'Auguste Schumann. Des tracasseries domestiques venaient encore compliquer parfois ce malaise moral. Jeanne Schumann était une épouse aussi fidèle qu'elle avait été constante fiancée; elle ne manquait ni de beauté ni d'esprit. Mais elle était imbue au plus haut degré des préjugés mesquins des petites villes, et montrait une inégalité d'humeur dont son mari, et plus tard son fils, eurent beaucoup à souffrir.
Nous avons dû rappeler ces antécédents de famille , parce qu'ils expliquent bien des particularités de l'oxistencc de Robert Schumann. Il faut remarquer aussi que ses trois frères aînés et sa sœur Emilie le précédèrent d'assez loin dans la tombe, et que cotte dernière mourut, comme lui, d'une maladie cérébrale. L'ensemble de ces faits paraît favorable au système des prédispositions héréditaires. Toutefois, au lieu d'admettre que ce grand artiste était fatalement destiné par sa constitution phvsique à une fin lamentable , nous croirions volontiers que l'excès du travail intellectuel développa prématurément des germes
héréditaires d'infirmité dans ce corps, enveloppe débile d'une ùme trop viiioureusc.
Ce fut le 8 juin 1810 que Robert, le dernier enfant du libraire de Zwickau,fit son entrée en ce monde. Dernier né de cinq enfants, il fut, suivant l'usage, le joujou, le caprice de toute la famille. Sa mère disait : « Robert est mon point lumineux, » et tout le monde, autour de lui, était disposé à le considérer d'avance comme une merveille. 11 ne faut lui en savoir que plus de gré d'être devenu en effet un homme distingué.
Schumann ne fut cependant pas un enfant-prodige comme Mozart : il est vrai qu'il n'eut pas pour père, comme lui, un artiste habile, capable d'apprécier et de cultiver de bonne heure les aptitudes précoces de son fils. Aussi, à l'âge où Wolfgang Mozart, classé déjà parmi les virtuoses, se faisait applaudir dans les cours d'Autriche et de France, Robert Schumann, guidé par son seul instinct, cherchait péniblement des accords sur un piano invalide, relégué dans un coin du magasin paternel. Cependant sa vocation se faisait jour dès l'âge de huit ans. Avant de connaître les règles les plus élémentaires del'harmonie, il s'essayait à improviser et à écrire de petites pièces en forme de danses caractéristiques, genre de composition qu'il affectionna toute sa vie. Souvent, aux heures de récréation, ses jeunes cama-
rades d'école oubliaient le jeu pour l'écouter, et Robert s'amusait alors à esquisser des espèces de portraits musicaux; en retraçant, au moyen de diverses tournures de chant, de rhythmes variés, les nuances morales et jusqu'aux allures physiques de ses auditeurs. Il arrivait ainsi parfois à des ressemblances si frappantes, que tous reconnaissaient, sans autre désignation, la physionomie indiquée par ces doigts novices, que guidait déjà le génie. Cette facilité précoce semblait dénoterune aptitude spéciale pour la musique dramatique ; aptitude qui existait en effet chez Schumann, bien que des circonstances impérieuses en aient entravé le développement.
Ce n'était pas seulement par la supériorité d'instinct musical, que Robert brillait parmi les enfants de son âge. Il portait en toute chose un sentiment inné de supériorité, qui le rendait naturelhmient l'arbitre des jeux parmi ses jeunes condisciples. Il montra aussi de bonne heure, pour la lecture, un penchant très vif, qu'il trouvait amplement à satisfaire dans le magasin de son père. Les Brigands de Schiller produisirent sur cette ardente imagination d'enfant leur effet accoutumé. Robert n'eut pas plutôt dévoré ce drame trop fameux qu'il employa le temps de ses récréations à écrire lui-même des scènes de voleurs, et à organiser parmi ses camarades une troupe, oiî
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il remplissait à la fois les fonctions Je directeur, (le librettiste et de premier rôle traj^ique. Auguste Schumann souriait à ces essais d'un dramaturge de huit ans; il se plaisait à rêver, pour son enfant chéri, la gloire littéraire qui lui avait été refusée à lui-même.
En 1819, un incident imprévu hâta chez Robert le développement des facultés musicales. Les médecins ayant ordonné à Auguste Schumann les eaux de Carlsbad pour sa santé, déjà fort délabrée, il s'y rendit à l'époque des vacances, emmenant avec lui son fils. Celui-ci, qui n'avait jamais eu l'occasion d'entendre un musicien habile, ni même un piano passable, crut faire un rêve du paradis en assistant à Carlsbad, le 17 août 1819, à un concert donné par un virtuose qui jouissait déjà d'une réputation européenne, Ignace Moschelès. Celte soirée laissa dans sa vie une trace ineffaçable. Il y faisait encore allusion plus de trente ans après, à propos d'une œuvre nouvelle que Moschelès venait de lui dédier. « J'ai conservé bien longtemps, répondait Schumann en 1851, votre billet de Carlsbad comme une relique. Je ne prévoyais guère alors qu"un tel maître me jugerait digne un jour d'un témoignage d'estime si ilatteur. »
Malheureusement, la petite ville de Zwickau n'offrait que des ressources bien insuffisantes
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pour une forte éducation musicale. Le jeune Schumann était réduit aux leçons du professeur du lycée, un nommé Kunstch, qui, fils d'un simple ouvrier, avait conquis, par un labeur opiniâtre, sa modeste position dans l'enseignement. Tel était à Zwickau, en 1820, le seul homme qui donnât des leçons de contre-point, d'harmonie, d'orgue etde piano, llfut l'unique maître de Schumann, jusqu'au jour où le maître jugea inutile de continuer des leçons à un élève désormais plus fort que lui. Insuffisante sous le rapport du mécanisme et des développements de l'art moderne, cette éducation n'en avait pas moins été, dans certaines parties, profonde et sérieuse. Ainsi que la plupart des professeurs en Allemagne et ailleurs, Kuntsch n'était rien moins que riche; ses moyens ne lui permettaient pas de se tenir au courant des productions nouvelles, ni même d'acquérir de la musique gravée, plus chère à cette époque qu'aujourd'hui. 11 était parvenu néanmoins à se faire une collection considérable, en copiant toutes les pièces publiées ou manuscrites, celles notamment de musique ancienne, sur lesquelles il avait pu mettre la main. Il y joignait, sous forme de notices, les renseignements imprimés ou oraux qu'il pouvait recueillir sur les auteurs. — C'est dans ce volumineux répertoire, qui existe encore à Zwickau, et oii l'on pourrait peut-être
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faire des découvertes curieuses, (jue Robert Scliumann apprit la musique. Il s'y trouvait, par bonheur, nombre d'ouvrages de Sébastien Bach. Schumann éprouva un attrait invincible pour ces productions, vraie moelle de lion à l'usage des Achilles de la musique. Cette initiation précoce au culte de Bach était le plus grand service que Kuntsch pût rendre à son jeune élève, et celui-ci lui en a été reconnaissant toute sa vie.
Cependant la vocation musicale de Robert était l'objet d'appréciations fort contradictoires au sein de sa famille. Bien qu'Auguste Schumann ne fût nullement musicien, il reconnut que cette vocation méritait d'être encouragée; ht venir do Vienne une ample collection de musique nouvelle, et un excellent piano. Robert fit ainsi pleinement <'(mnaissance avec Haydn, Mozart, et aussi avec Beethoven et Weber, alors deux astres de première grandeur, encore présents à l'horizon musical. Ces investigations lui révélèrent le nouveau monde de l'art, les féeries de l'orchestre, autant du moins que le permet la seule lecture des grandes partitions; mais cette lecture réclame l'audition comme complément indispensable. Robert ne se contentait déjà plus des applaudissements que lui valait son précoce talent de pianiste. Il aspirait moins à briller comme exécutant qu'à régner (herrschen) comme compositeuretcompre •
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nait bien qu'il lui manquait la connaissance pratique des ressources de l'instrumentation. Aussi on le voyait, à peine âgé de treize ans, s'efforcer de recruter un orchestre parmi ses jeunes condisciples. Un jour, il attaqua bravement une formidable ouverture, avec un personnel composé de deux violons, deux flûtes, une clarinette et un cor. Le jeune chef d'orchestre suppléait, au moyen du piano, aux nombreuses lacunes de cet ensemble. Un peu plus tard, il parvint à compléter tant bien que mal son orchestre juvénile, et composa pour lui plusieurs morceaux. Mais son père et lui sentaient qu'en continuant à travailler seul, ses progrès ne pourraient être bien rapides. Auguste Scimmann s'adressa à Weber, qui habitait Dresde, et le pria de se charger de l'éducation musicale de Robert. Frappé de l'originalité qui se trahissait dans les essais de l'enfant, l'auteur du FreyscJiûtz accueillit favorablement cette proposition, à laquelle, par malheur, il ne fut pas donné suite. La vocation de Robert avait rencontré chez sa mère la plus opiniâtre résistance. Cette excellente personne n'avait pas le goût des arts. Aimant passionnément son lils à sa manière, elle ne concevait pour lui le bonheur que dans une existence bourgeoisement confortable. Pour atteindre à cet idéal, Robert devait suivre une carrière lucrative, ne cultiver la musique que comme délassement.
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Jeanne Sclmmann avait lu la volumineuse biographie de 3Iozart (par Niessen), qui venait de paraître à cette époque. Elle y avait uniquement remarqué les déceptions de tout g-enre dont ce grand homme eut tant à souffrir, et redoutait pour son fils les misères de la vie d'artiste. Cette crainte, juste en thèse générale, portait ici à faux. Au rebours dé bien des mères, portées à exagérer les dispositions de leurs enfants, celle-h\ n'estimait pas le sien à sa valeur, ou plutôt ne le comprenait pas. Elle oubliait que Robert, fils de parents aisés, ne serait pas obligé de A'ivre tout d "abord exclusivement de son talent; qu'il se trouverait, suivant sa propre expression, « garanti pendant les pliases ténébreuses d'une existence vouée au culte de l'art ». Elle ne sut pas prévoir que cette vocation se ferait jour tôt ou tard en dépit de tous les obstacles, et que cette interruption momentanée n'amènerait d'autre résultat qu'un labeur opiniâtre et peut-être mortel, pour réparer le temps perdu. Jeanne Schumann était vivement encouragée dans son opposition par un ami de la famille, un riche bourgeois de Zwickau, dont l'influence devint prépondérante à la mort du mari, survenue pendant ce débat, car la tutelle de Robert fut confiée à ce grave et positif personnage, qui était aussi son parrain. L'époque de l'adolescence fut marquée chez le
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jeune Schumaiin par une véritable révolution morale. Autant il s'était montré jusque-là gai, coinmunicatif, espiègle même, autant il devint tout à coup silencieux et rêveur. Les plus vives démonstrations d'amitié de ses parents, de ses camarades, pouvaient àpeine l'arracher à cet état de préoccupation , d'obssession intérieure. La mort de son père (10 août 182 G) et la lecture assidue des œuvres de Jean-Paul Richter, fortifièrent encore chez lui cette habitude de mélancolie contemplative. Elle ne diminuait en rien , du reste, l'intérêt sympathique qu'il inspirait. Quand, au retour de ces excursions dans le domaine de l'idéal, il reprenait possession de luimême, on le retrouvait aimant, affable, souriant même; — mais de ce sourire humide de larmes, le seul que Jean-Paul, son auteur favori, permette aux héros de ses romans. Cette tendance élégiaque se retrouve dans deux jolies pièces de vers composées par Schumann à cette époque, et dont le sujet semblait exclure toute tristesse, Ce sont des épitlialames pour le mariage de ses deux frères. La seconde de ces pièces, surtout, contient de charmants détails :
« Le printemps épanche libéralement sur nous ses trésors. Ses dons sont dans toutes les mains, parent toutes les chevelures; — mais parmi tant de fleurs, celle du myrte est la reine aujourd'Imi.
— Toute douleur se fond en sourires, et le génie de l'Amour imprime doucement sur vos jeunes visages son baiser de feu. — Tout ce que vous aviez jamais éprouvé de tendre et de suave dans la région des songes, — tous les pressentiments délicieux de l'àme, — deviennent soudain des réalités. »
Mais bientôt l'on entend vibrer doucement la corde mélancolique parmi ces accents joyeux:
« Quand les orages de la vie viendront assaillir votre frêle esquif, — quand la douleur, sourde torture, envahira vos âmes, — à vous deux sachez vous suffire , et gardez, dans une confiante union, la douce paix du cœur! — Qu'incessamment un Génie consolateur se penche sur vos chagrins ! — Qu'il vous rende purifiées, transformées en perles dans le ciel, toutes les larmes que vous aurez versées ici-bas. »
Une circonstance étrange donnait de l'à-propos à cette arrière-pensée funèbre au milieu d'une fête nuptiale. Le ministre qui devait bénir l'union des époux était tombé mortellement frappé d'apoplexie, au moment où il allait prononcer la formule sacramentelle. Ce sinistre augure ne fut que trop bien vérifié, quelques années plus tard, par la mort prématurée de la jeune femme.
La mort d'Auguste Schumann avait laissé le champ libre aux influences anti-musicales que
nous venons de signaler. L'autorité, la tendresse maternelles surmontèrent toutes les répugnances de Robert, et il fut décide qu'il irait faire son droit à Leipzig-. Telle était la carrière pratique, le gagne-pain (Brodsludium) que l'on assignait au jeune artiste. Ses camarades lui donnèrent, à l'occasion de son départ, une petite fête, dans laquelle il récita un poème de sa composition sur la mort du Tasse. On remarqua plus tard l'étrange caprice de la destinée qui, dans cette circonstance, avait porté son attention sur un poète qui eut, comme lui, le malheur de survivre à sa raison.
Robert Schumann prit le chemin des écoliers pour gagner Leipzig. Il fit une assez longue excursion avec un de ses amis intimes, Gilbert Rosen, alors futur étudiant comme lui, depuis grave conseiller de chancellerie dans une petite Cour allemande. Leur première station fut Jjaireutli, qui, depuis la mort récente de Jean-Paul, était devenuun lieu de pèlerinage pour la jeunesse. Ils visitèrent plusieurs autres villes, notamment 3Iunich, où Schumann passa une journée entière avec Henri Heine, pour lequel il avait des lettres de recommandation. Schumann fut plus ébloui que charmé de l'auteur déjà célèbre des Reisehildey; à ce feu d'artifice d'esprit, il eût préféré le doux rayonnement d'une sensibilité vraie.
La réouverture des cours mit fin à ces pérégri-
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nations et sépara les deux jeunes gens, dont l'un appartenait à l'université d'Heidelberg, l'autre à celle de Leipzig. Quand le pauvre Schumann se trouva dans sa chambrette d'étudiant, en tête à tète avec la jurisprudence, il ressentit pour la première fois toute l'amertume de son sacrifice, a Leipzig me semble un bouge infâme, écrivait-il à Rosen. Me voilà sans le sou, absorbé dans la comparaison du présent (et quel présent 1) et de mes rêves de jeunesse envolés. En ce moment, je te devine assis sur la terrasse de votre cliàteau romantique (d'Heidelberg), contemplant la vallée du Neckar en riante parure d'été. Me vois-tu, moi, assis de même parmi des ruines, celles de mes châteaux en l'air évanouis ? Je pleure à l'aspect de l'horizon gris et terne qui borne désor- «lais ma vie, en songeant à tout ce que j'ai dû m'arracher du cœur, dont la plaie saigne toujours. »
Pour écarter ces tristes pensées, il se réfugiait à son piano ou dans la lecture de Jean- Paul. Ce commerce assidu avec l'auteur de Titan se révèle à chaque instant dans la correspondance de Schumann. L'une de ses lettres à Rosen finit ainsi : a Adieu, ami! puisse ta vie n'avoir jamais plus de nuages qu'il n'en faut pour un bel effet de soleil coucbant; pas plus d'averses qu'il n'est nécessaire pour jouir d'un bel arc-en-ciel ! »
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Sa musique offrira aussi plus d'un reflet de son poète favori.
Pendant les trois années que Schumann fut censé consacrer à l'étude du droit, sa correspondance nous le montre tantôt à Leipzig, tantôt à Hoidelberg, faisant de vains efforts pour surmonter sa répugnance pour ce travail, ou s'en délassant par des retours à la musique, a Quand je te dis que je travaille, écrit-il à Rosen, il est bien entendu que c'est du piano que j'entends parler. » Il écrivait aussi, souvent, par reconnaissance ou par nécessité, à son grave tuteur, dont les libéralités lui étaient d'un grand secours. Ces épîtres offrent d'amusantes variations sur un thème inflexible, le besoin d'argent. « Veuillez, je vous en conjure, venir à mon aide le plus libéralement que vous pourrez; le plus promptement aussi... Ces répétitions de Pandectes coûtent les yeux de la tête... Yoyez-vous, la vie est bien moins chère pour l'étudiant qui a la bourse bien garnie et peut payer comptant, que pour celui auquel l'hôtelier ne fait crédit qu'à la condition de compter double. »
Cependant Leipzig, qui lui avait tant déplu d'abord, est une ville trop musicale pour que Schumann n'y passât pas de bons moments, en dehors des heures de cours et de répétitions. Il y fut présenté à Fritz Wieck, qui passait alors
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pour le premier professeur de piano de Leipzig. Wieck avait une fille de neuf ans, déjà classée parmi les virtuoses; c'était cette Clara, qui devint depuis l'épouse de Schumann, qui a été la plus digne interprète de ses œuvres, l'ange gardien de sa mémoire. Le père de Clara était trop habile musicien lui-même pour ne pas être frappé des prodigieuses aptitudes du jeune étudiant. Quoique très occupé, il trouva le temps de lui donner quelques leçons qui lui furent fort utiles pour le mécanisme de l'instrument.
Par malheur, ce semblant d'études de droit avait dévoré à Robert trois années de jeunesse, années précieuses, irréparables. Dans cetintervalle, il avait déchiffré beaucoup de musique, griffonné quelques essais, mais négligé totalement l'étude de la haute composition, du maniement de l'orchestre et des grandes masses vocales. Il s'était aussi trouvé plus d'une fois aux prises avec des nécessités matérielles singulièrement pénibles pour sa nature impressionnable et nerveuse. Pourtant, grâce aux libéralités supplémentaires de ses frères et surtout de sa belle-sœur Thérèse, excellente personne qui l'aimait comme un « premier né », il avait pu, pendant une période de vacances, réaliser un de ses rêves : entrevoir la Suisse, l'Italie. Le spectacle de la luxuriante et radieuse Lombardie, succédant à l'horreur désolée du Simplon, ravit
les touristes les plus prosaïques ; on devine quelle impression il dut produire sur l'àme ardente de Schumann. « Je viens de voir une belle Italienne, écrivait-il à Thérèse; un portrait de maître vivant; elle te ressemblait... Que de ravissantes choses je contemple, et dont j'aurai toujours à te remercier, chère amie ! Que n'ai-je le manteau enchanté de Faust, pour voler vers toi, t'enlever et revoler ici, nous deux!... Comment te peindre la profondeur azurée de ce ciel, cette végétation jaillissant comme d'une source inépuisable ; ces forêts de citronniers , d'orangers , ces grands yeux pleins de llammes, ces brises oii flottent les papillons; et là-bas, comme contraste, l'arrière-garde allemande, ces Alpes grandioses et sévères, rougissant toutefois sous le dernier baiser du soleil I »
Mais toutes les idylles de Schumann finissaient fatalement en élégie. 11 avait réglé d'avance, avec une précision mathématique, la durée de sa tournée en Italie, étape par étape, d'après les exigences de son modeste budget. En conséquence, il débuta par rester plus d'une semaine à Milan, 011 il ne devait passer que trois jours. Cette prolongation n'était pas seulement le résultat de la contemplation diurne et nocturne de la « lyrique Italie ». Il y avait sous rociic une noble et sentimentale Anglaise, que le talent du jeune Aile-
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mand plongeait dans une extase « purement musicale », si nous en croyons le modeste et discret Schumann. La séparation n'en fut pas moins douloureuse, et la belle entliousiaste eut l'idée bizarre d'offrir à l'artiste, comme cadeau d'adieu, une branche de cyprès. Ce témoignage lugubre de tendresse fit une impression terrible sur Robert. Il arriva à Venise dans un état de prostration qu'il nomme, dans ses lettres, une « mort vivante ». L'obsession de cette idée fixe le ramena presque aussitôt à 31ilan. Il n'en repartit qu'après avoir épuisé toutes ses ressources : sa montre même reposait, à titre d'arrhes, dans la poche du conducteur de la voiture qui ramenait vers sa patrie le romantique voyageur.
Enfin, vers le milieu de l'année 1830, Schumann, ne pouvant vaincre sa répugnance pour l'étude du droit, trouva le courage de s'en expliquer catégoriquement. Jusque-là, en s'adressant au redouté parrain, il évitait même de prononcer le nom de musique, bien qu'il ne fût guère question d'autre chose dans le reste do sa correspon-
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daiice. Au mois do juillet 1830, tout en le remerciant d'un envoi d'argent, il ose insinuer que « pourtant il voudrait bien ne pas abandonner tout à fait le piano ». Le temps était à l'émancipation; tandis que le peuple de Paris faisait sa révolution, Scbumann préparait la sienne à Heidelberg. Le 30 juillet, il annonçait à sa mère qu'il était décidé à rester musicien, rien que musicien. « Cette lettre, disait-il, est la plus importante que j'aie écrite, et que j'écrirai jamais. Ma vie est présentement un combat entre la poésie et la prose, la musique et le droit. Dans la carrière de légiste, j'avais également un idéal. Là aussi, je voulais devenir un maître, arriver à une position honorable et brillante. Mais pourrais-jo y réussir jamais en Saxe, moi qui ne suis ni noble, ni riche, qui n'ai ni protecteurs puissants, ni goût pour ces allures de mendiant, pour ces chipotagos juristiques, sans lesquels on ne saurait avancer dans cette carrière! A Leipzig, je ne faisais rien qui vaille; ici, j'ai beau travailler davantage, la vocation artistique l'emporte toujours, et plus que jamais. Me voilà arrivé à la bifurcation; un penchant secret m'entraîne du coté de l'art; et je crois que c'est ma voie véritable. Au fond, et tu le sais bien, cette vocation fut toujours la mienne. C'est toi qui m'en avais détourné; tu avais pour cela des motifs dont je comprenais aussi la gra-
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^ité... Mais, en définitive, est-il pour un iioninie nue torture plus cruelle ({u'un avenir misérable, mort-né, auquel il s'est condamné lui-même! Voilà où me mènerait l'étude forcée d'une science que je n'aime pas , que je puis à peine estimer... »
Sclmmann s'efforçait ensuite de prouver à sa mère, qu'avec six années d'étude il pouvait devenir un pianiste de première force, et peut-être un compositeur. Il la suppliait de lui donner une réponse favorable et prompte surtout; « car, ajoutait-il, il y a des moments oii je pense avec amertume, avec désespoir, à tout le temps déjà perdu. » Enfin, il la suppliait de consulter sur ses aptitudes le professeur Wieck, qu'elle connaissait de réputation. Cette consultation eut lieu, en effet, et fut pleinement favorable à Robert; mais il regretta toujours, non sans raison, de n'avoir pas agi avec cette décision trois ans plus tôt.
L'opinion de Wieck détermina Jeanne Sclmmann à accéder aux vœux de son fils. Il n'y eut que le parrain qui tint bon jusqu'à la fin pour la jurisprudence. Voyant que ses représentations demeuraient sans effet, bien qu'appuyées d'arguments qu'on répute en général irrésistibles, il se fàclia sérieusement, et rompit tout commerce avec son filleul. Celui-ci, ivre de bonheur, ne se tour-
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menta guère de cet abandon. Sa lettre de reniercîment à Wieck (21 août 1830) respire le plus vif enthousiasme. « Je retrouve enfin assez de calme dans la joie pour pouvoir écrire. Il me semble que j'ai un soleil dans le cœur. Le sentier de la science escalade des montagnes âpres et stériles ; celui de l'art a aussi les siennes, mais ce sont des collines d'Orient, où affluent les rêves, les espérances elles Heurs... Je n'ai pas de folle présomption, mais j'ai le courage, la patience, la confiance, la docilité. Aucune criti(jue ne saura m'abattre, aucun éloge m'énerver. Est-il possible qu'on soit quelquefois si heureux en ce monde î »
Quelques jours après, nous le trouvons installé à Leipzig, et livré tout entier à l'étude du piano. Mais les bonheurs du pauvre Schumann n'étaient jamais de longue durée. Son fougueux empressement à réparer le temps perdu, à surmonter ou plutôt à rompre les difficultés matérielles d'exécution, lui occasionna un accident qui n'a pas été sans influence sur sa destinée.
Nous croyons devoir nous arrêter au détail technique de cet accident : rien ne peut mieux donner l'idée de la résolution opiniâtre qu'apportait Schumann dans tout ce qui concernait son art. On sait que la rigidité naturelle des deux quatrièmes doigts, et particulièrement de celui de la main droite, est un des plus grands obstacles
(jui se rencontrent dans l'étude du piano. Sans cette difficulté providentielle, le monde appartiendrait aux pianistes f Cette roideur ne peut être corrigée que par un exercice assidu, commencé dès le jeune âge. Ce n'était malheureusement pas le cas de Schumann, qui avait pris de très bonne Iieure l'habitude de se lancer en casse-cou, sans doigter réglé, dans les morceaux les plus difficiles. Aussi se trouva-t-il cruellement gêné par ce doigt rebelle, quand il entreprit de régulariser son jeu. Ce fut alors qu'il imagina et mit en pratique, à l'insu de son professeur, le singulier et dangereux procédé que voici : Au moyen d'un appareil fixé au plafond, il maintenait, pendant des heures entières d'étude, le troisième doigt suspendu en l'air, et se forçait à travailler ainsi les passages les plus scabreux pour dompter son quatrième doigt. Schumann arriva à un résultat bien différent de celui qu'il espérait. Le quatrième doigt ne devint pas beaucoup plus llexible, mais le doigt suspendu contracta une rigidité douloureuse, qui s'étendit même à toute la main et le contraignit de discontinuer ses leçons. Il ne put même jamais s'en débarrasser tout à fait, en ce sens qu'il lui devint impossible, sans risquer d'être arrêté par quelque crampe, d'exécuter de la main droite de ces traits brillants et soutenus qui exigent une grande flexibilité de doigter. Le grand
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et malheureux artiste se révèle tout entier dans cet incident; il compromettait son avenir d'exécutant, en voulant en faire trop à la fois et trop vite. Nous le verrons ainsi plus tard, par la surexcitation outrée de la faculté créatrice, user prématurément son cerveau et abréger sa vie.
On peut du moins, dans l'intérêt de sa gloire, se consoler de cet accident. S'il a empêclié Schumann de devenir un des plus grands pianistes de son temps, il l'a violemment rejeté vers les hautes études musicales, qui étaient sa véritable vocation. Il a même contribué à donner un tour particulièrement original à ses compositions pour le piano, en l'obligeant à remplacer par des effets nouveaux les brillantes fusées chromatiques, les rapides séries d'arpèges qui caractérisent les œuvres des virtuoses de ce temps (Ries, Hummel, Pixis, Moschelès, etc.). Ne pouvant les égaler pour le fini de l'exécution, Schumann marcha résolument dans une voie toute différente. Il reconnut que les plus grands maîtres, depuis le colossal Sébastien Bach jusqu'au maladif et gracieux Schubert, avaient toujours considéré comme secondaire le mérite de la difficulté vaincue. Préoccupés surtout de la conception et du développement de la pensée, ils vont droit au but, sans s'inquiéter de la facilité ou de l'àpreté du chemin, sans redouter ni rechercher les obstacles.
Ce système austère .et magistral, déjà adopté par Beethoven dans les œuvres de sa dernière manière, s'applique aussi bien à toute espèce de musique qu'à celle du piano. 11 n'a rien à voir avec les caprices et les ovations éphémères de la mode : mais il meneaux succès élevés et durables. Ce fut dans cet ordre d'idées que travailla Schumann. Il sattacha surtout à intéresser l'exécuteur et l'auditeur par la nouveauté des tournures mélodiques et des rhytbmes, par la hardiesse des combinaisons et des transitions harmoniques. Cette musique fait parfois l'effet d'une course de haies. Pour se dédommager des traits liés qu'il ne veut pas risquer, Schumann procède par bonds prodigieux, par séries d'accords plaqués, que des modulations multipliées surchargent à chaque instant de doubles dièzes ou bémols, el qui exigent une profonde habitude de lecture et de clavier, une rare sûreté d'élan. Il fait, comme Mozart, un très grand usage de la main gauche, qu'il avait extraordinairement exercée, pour se consoler des mésaventures de la droite. De tous les pianistes contemporains, Chopin est le seul qui, grâce à l'envergure exceptionnelle de ses mains, ait osé risquer, de toutes les deux, des écarts semblables à ceux que Schumann exige sans relâche de la gauche. Il l'emploie surtout fréquemment à frapper des basses redoublées de deux octaves ou d'octave
et (le dixième, ce qui produit, sur le piano, un effet comparable à celui de la contre-basse soutenant le violoncelle. Il fait aussi un fréquent et beureux usage des croisements de mains, des répliques et contre-répliques, et de chants soutenus dans le médium, qu'il nommait des « voix intérieures ». On rencontre encore dans la musique de Scbumann une autre difficulté, plus intellectuelle en quelque sorte que mécanique. Nous voulons parler des modifications qu'il introduit plus souvent qu'aucun autre dans la mesure ; intercalant, par exemple, dans un morceau en sixhuit une ou plusieurs mesures à deux ou quatre temps, ou même faisant marcher ensemble deux ou trois rythmes différents. Scbumann use peutêtre trop fréquemment de ces procédés, non seulement dans ses oeuvres pour piano, mais dans ses symphonies et autres compositions à grand orchestre, et c'est là une des causes de leur extrême difficulté d'exécution.
11 accepta donc avec une courageuse résignation son rôle de virtuose invalide. « Je considère cela comme une épreuve, et n'ai que ce que je mérite, écrivait-il à un ami. C'est une dangereuse erreur que de vouloir escamoter, par des procédés mécaniques et un travail forcé, des résultats qui ne peuvent être que l'œuvre du temps. » D'après le conseil de Wieck lui-même, il se livra donc tout
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entier à la haute composition. Il eut le bonheur de trouver à Leipzig" un des plus savants musiciens de l'iUlemagne, Henri Dorn, alors chef d'orchestre du grand théâtre, et depuis maître de chapelle du roi de Prusse. Avec un pareil maître, Schumann fît de rapides progrès. On s'en aperçoit en comparant les premières productions de sa jeunesse, avec celles où se montrent déjà les résultats de ses nouvelles études musicales. Ce n'est pas que le charme et surtout l'originalité fassent défaut à ses essais juvéniles, notamment au recueil intitulé les Papillons (œuvre 2, publiée en 1832), suite de petits morceaux caractéristiques dédiés à sa sœur Emilie et à ses deux bellessœurs, Rosalie et ïhéi'èse. Dans ces caprices, de même que dans beaucoup d' œuvres subséquentes, Schumann a voulu faire de ces portraits musicaux dont nous avons parlé. Ainsi, le n" 10 (en ut majeur), par la brusque opposition d'accords bruyants et précipités avec des ondulations de valse, donne bien l'idée des contrastes d'une nature féminine, oii des élans impétueux alternent avec des retours d'elFusion sentimentale. Pour rendre ses portraits plus reconnaissables, Schumann ne dédaignait pas ([uelquefois, dans les premiers temps, un artifice matériel de composition, consistant à prendre pour sujet des notes qui, dans lalphabet musical allemand, correspondaient aux lettres
composant le nom de la personne qu'il avait voulu peindre. Ainsi, dans le thème varié qu'il fit graver sous le nom d'œuvre 1'^. les cinq premières lettres du thème, la. si, mi, soL sol, donnent, dans l'alphahet musical allemand, les lettre:^ a, h, e, g, g, qui forment précisément le nom de la personne; Ahegg; — à laquelle ce morceau est dédié. Ce procédé peut semhler puéril, mais il est juste de dire que Schumann en avait trouvé des exemples dans les anciens maîtres, et notamment dans Bach lui-même, qui a écrit une fugue célèbre, dont le sujet désigne ainsi son propre nom.
Schumann avait été le commensal de Wieck pendantcesdeux premières années de labeur assidu (1831-1832). Le jeune compositeur qui commençait à être connu, grâce au succès des Papillons et de quelques autres binettes, fit, dans l'hiver de 1833, une excursion dans son pays natal. Malgré le proverbe, il y fut accueilli en prophète. « Il n'y a pas, écrivait-il à Wieck, jusqu'au bourguemestre R..., celui qui me traitait de fainéant, de propre à rien (6'c/i/zî?^e^), qui, maintenant, me tire son chapeau. » Cette année 1833 est une date mémorable dans sa carrière. Ce fut au mois d'août que parut l'œuvre la plus remarquable qu'il eût encore écrite, ['Impromptu (œuvre 5), sur une romance <le Clara Wieck. Cette composition, dans laquelle il mettait à profit, pour la première fois,
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les leçons de Dorii, se rapproche beaucoup, pour les détails de facture, des trente variations fameuses de Bach et de celles de Beethoven, sur un motif de l'éditeur Diabelli '. Comme eux, Schumann se plaît à décomposer son sujet, reprend alternativement la basse, le chant, les notes intermédiaires, pour les associer à de nouvelles combinaisons mélodiques et harmoniques, ramenant ainsi à l'unité toutes les fantaisies d'une imagination flexible et puissante.
A l'époque de la publication de cet ouvrage, il n'habitait plus chez le père de la jeune virtuose, laquelle accomplissait déjà sa quinzième année. Cette séparation, qu'exigeaient les convenances, fut malheureuse pour lui. Il avait loué, pour la belle saison, un pavillon isolé au milieu d'un jardin, dans un faubourg- de Leipzig. Il y travaillait pendant une grande partie du jour, et allait ordinairement- passer ses soirées dans une taverne voisine {restauration'' s local). Cii fut là qu'il commença à contracter l'habitude de boire beaucoup de bière et de fumer incessamment des cigares très forts, très noirs par conséquent, qu'il appelait ses « diablotins ». Il recourut encore plus assidûment à ces excitants pernicieux, quand, à ses travaux de composition, il joignit ceux de critique