DEUXIÈME PARTIE
Rythmique gréco-latine
Nous venons de voir comment, dans le chant grégorien, les Maîtres entendaient et pratiquaient la composition mélodique. Mais le mélos n'était pour eux que la moindre partie dune œuvre musicale; c'était le corps, la matière à laquelle il fallait donner vie et mouvement, en lui unissant une âme, un principe vital, qui est le rythme.
Comment donc faut-il concevoir le rythme ? Est-ce que même sous le rapport du rythme, l'analogie existe toujours aussi intime entre la composition musicale et la composition littéraire? Quel est, en particulier, le procédé rythmique auquel ont eu recours les compositeurs des mélodies dites grégoriennes?
C'est ici surtout que, dans la plupart des esprits, les idées se brouillent et se confondent, faute de savoir distinguer les différentes espèces de rythmes et parce que, au lieu de s'en tenir à la doctrine universellement admise chez les Anciens, on se fait a priori une théorie du rythme toute nouvelle, injustifiable d'ailleurs au point de vue artistique et sans fondements dans l'histoire musicale.
On parle du rythme grégorien comme s'il était pour toutes les mélodies du recueil liturgique d'une seule et même espèce, distinct du rythme musical et appelé rythme oratoire. C'est une confusion et une erreur. Le rythme des mélodies grégoriennes est, en réalité, de deux sortes: une partie des chants liturgiques est rythmiquement composée selon le système de la musique gréco-latine. Ce sont les hymnes, qui suivent le rythme métrique,
et quelques-unes des Séquences; puis, les chants récitatifs, où il est fait usage du rythme oratoire et de ses divers cursus, mé- ! triques et toniques. Une autre partie, les Antiennes, les Répons et tous les chants de la messe, ont un rythme propre et musical. Ce rythme est analogue à celui de la musique grecque, mais il suit un procédé spécial, qu'on retrouve dans toutes les musiques liturgiques chrétiennes et qui convient bien à des mélodies composées sur de la prose, non sur des vers.
C'est la double thèse que je veux exposer ici ; j'espère la montrer sous un jour tel, que mes lecteurs devront en convenir avec moi, toute confusion étant dissipée sur les véritables rapports et analogies qui existent entre la composition musicale et la composition littéraire, au point de vue mélodique et au point de vue rythmique.
Commençons par les chants du système gréco-latin, et distinguons bien dans ce système trois sortes de rythmes, dont il a été fait application dans la liturgie romaine: i° le rythme musical, celui des mélodies. — 2° le rythme poétique, celui des hymnes. — 30 le rythme oratoire, celui des chants récitatifs. — Des notions claires et bien établies sur ces trois sortes de rythmes sont indispensables à la solution du problème encore si obscur du véritable rythme grégorien.