CHAPITRE III
Rythme oratoire
Rythme oratoire, nombre oratoire, voilà des expressions qui, depuis quelques années, reviennent sans cesse sous la plume et sur les lèvres des conférenciers-écrivains grégorianistes; il n'est question pour ainsi dire que de cela, c'est le point vital de la restauration du plain chant. Mais aussi jamais question n'a été plus faussement exposée, environnée comme à dessein d'un épais brouillard, qui ne laisse apercevoir que des fantômes de vérité,
rien de clair, rien de précis et dont on puisse nettement distinguer les formes réelles. Il eût été si facile cependant de mettre tout au grand jour, de dire franchement ce qu'il faut entendre par ces mots rythme ou nombre oratoire, car c'est tout un. Cicéron, Quintilien nous l'auraient bien et durement expliqué, si seulement on les avait laissés parler, au lieu de ne citer d'eux que quelques lambeaux de phrases, en leur donnant un sens qui répugne à toute leur doctrine.
Eh! bien cette lumière qu'on semble vouloir cacher, nous la feions aussi complète, aussi évidente que possible; et puisqu'on nous oppose Cicéron, Quintilien et les rhéteurs de Rome antique, c'est à eux que nous demanderons d'être nos maîtres et de nous livrer leur doctrine tout entière. Nul, assurément, n'est mieux qualifié pour cela ; c'est à eux, à Cicéron tout le premier, que le rythme oratoire doit son entrée dans la littérature latine et ils en furent tout à la fois les théoriciens et les modèles.
La question, d'ailleurs, est des plus intéressantes en elle-même. C'est toute une partie du chant liturgique qui s'y rattache par les divers cursus oratoires, dont nous aurons à parler. Et que d'obscurité, que d'idées fausses ou, du moins, incomplètes en pareille matière ! Le lecteur, sans doute, au terme de cette étude n'en jugera pas autrement que nous.
D'où vient donc le rythme oratoire ? — « Deux choses assaisonnent un discours: le charme des mots et celui du nombre. Les mots offrent en quelque sorte la matière, et c'est le nombre qui informe cette matière et l'embellit. Mais ici comme ailleurs, le nécessaire est venu avant l'agréable. Durant de longs siècles, le difcours est resté nu pour ainsi dire et grossier, ne visant qu'à exprimer les pensées de l'tsprit. En ces derniers temps seulement on s'est avisé, pour flatter davantage les oreilles, de lui adjoindre les justes proportions des nombres.» (Orat. XXVI.)
« Les orateurs, dont nous venons de parler (Alcibiade, Critias, Théramène, Gorgias, etc.) étaient déjà vieux, lorsque parut Isocrate ; sa demeure devint bientôt pour toute la Grèce comme une Académie, une officine de la parole. Ce fut un grand orateur et un maître parfait; s'il n'eut pas l'occasion de briller au forum, il ne laissa pas d'acquérir dans l'intérieur de ses murs une gloire telle que, à mon avis, personne n'en eut jamais de semblable. Il a écrit beaucoup de choses très belles et il a enseigné aux autres le moyen de l'imiter. En toute branche du savoir humain il s'est montré supérieur à ses devanciers; le premier surtout il comprit que, même dans le discours en prose, à condition d'y éviter soigneusement les vers de la poésie, il faut mettre la régularité et le nombre.
« Avant lui, en effet, les orateurs ne prenaient garde ni à la manière de disposer les mots, ni aux nombres qui terminent les phrases. Si parfois, dans leurs discours il s'en trouvait de réellement nombreuses, elles n'avaient certainement pas été cherchées. Peut-être faut-il les en louer ; en tout cas, la nature, le hasard quelquefois, en étaient cause beaucoup plus que la raison et la réflexion.» (De claris Orat. 32.)
« De fait, les musiciens — qui autrefois étaient en même temps poètes — ont imaginé de faire servir à la volupté deux choses: les vers et le chant. Par le rythme des mots et par les modulations de la voix, ils procuraient à l'oreille un plaisir insatiable. A leur tour donc, les orateurs jugèrent bon de transporter de la poésie à l'éloquence ces deux choses: une certaine variété dans les mouvements de la voix et le nombre à la fin des phrases, autant du moins que le permet la sévérité du discours.» [De Orat. 1. III. 44).
Le nombre oratoire est donc une invention relativement :ardive; les plus grands orateurs de la Grèce, voire de Rome, ne 'avaient point soupçonné et ils n'en firent aucun usage, bien ]ue leurs discours soient aujourd hui encore des modèles de l'art
oratoire. Sur le tard seulement, à l'époque des Sophistes grecs, on s'avisa que le discours n'était pas fait seulement pour convaincre l'esprit ou gagner le cœur, mais qu'il pouvait bien y ajouter aussi le plaisir de l'oreille, et qu'il en aurait plus d'attrait, un charme plus captivant. Et ce surcroit de douceur en même temps que d'efficacité, c'est à la musique (variété dans les mouvements de la voix) et à la poésie (nombre à la fin des phrases) qu'on l'emprunta.
Cicéron nous expliquera de quelle manière.
Les nombres oratoires. — «C'est chose toute différente qu'un discours soit nombreux, c. à. d. semblable à des nombres, ou qu'il ne soit composé que de nombres (pieds métriques), comme la poésie. Faire l'un est un défaut intolérable; ne pas faire l'autre rend le discours inculte, sans consistance et sans force. » (Orat 55).
« Ce qui plait à tout le monde, cène sont pas seulement des mots disposés avec art, mais bien plus encore le rythme et les modulations de la voix. Car, parmi les spectateurs des théâtres, combien connaissent les nombres et la manière décomposer des vers ? Et cependant, pour peu qu'un acteur se trompe, en remplaçant une brève par une longue, ou une longue par une brève, quelle clameur dans tout l'auditoire ! » (Orat III. 50.)
« Eh! bien, de même que le vulgaire s'aperçoit sur-le-champ d'une faute commise dans un vers, de même il sent que quelque cho~e cloche dans notre discours. Seulement, au poète il ne pardonne rien, tandis qu'il se montre plus coulant pour nous, tout en se rendant parfaitement compte que notre parole n'est pas tout ce qu'elle pourrait et devrait être. » (Ibid. 51.)
« Il est donc clair que le discours, sans être en vers, doit ce pendant être soumis à !a loi des nombres. — Mais quels nom-
bres? Ceux de la poésie ou ceux de quelque autre genre? — Je réponds : ceux de la poésie, car il n'y a pas d'autres nombres. Les genres en sont limités, ils se réduisent à trois.
« Les pieds, en effet, qui mesurent les rythmes, sont de trois sortes. Des deux parties qui les composent, l'arsis et la thésis, ou bien l'une est égale à l'autre, et c'est le genre dactylique; ou bien une partie est le double de l'autre, c'est le genre iambique; ou enfin l'une contient l'autre une fois et demie, genre péonique. Or, de ces trois sortes de pieds, lesquels sont donc impropres au discours ? — Placez-les avec discrétion, et ce qui en résultera ne pourra être que nombreux. — Sachez-le donc, même dans la prose il peut y avoir des nombers, et ces nombres du discours ne sont pas autres que ceux de la poésie. » (Orat.