II
célèbre rhéteur grec, Isocrate, mais avec quelques modifications qui la font sienne, et en la marquant du sceau de son génie oratoire.
Or, cette doctrine appelle naturellement quelques observations qui ont leur importance et que je veux faire ici, parce que beaucoup peut-être ne les feraient pas d'eux-mêmes.
Quels rapports, quelle ressemblance y a-t-il entre le rythme oratoire de Cicéron, de Quintilien, son disciple, et des autres rhéteurs romains, et le rythme oratoire dont on parle tant de nos jours, qu'on nous donne comme le rythme propre du chant grégorien? — Aucun absolument, sinon des rapports de contradiction complète et évidente.
i° Cicéron commence par nous déclarer que, durant des siècles, même chez les meilleurs orateurs, la prose était nue, grossière (nuda ac rudis), sans aucun nombre {structura et ad numerum conclusio nulla erat), en un mot complètement arythmique. Isocrate est le premier qui songea à y introduire les nombres, à rythmer les mots et les phrases.
L'école moderne prétend, au contraire, qu'il y a un rythme véritable dans la simple prose et qu'il n'y a pas à le chercher ailleurs. Les discours des premiers orateurs de la Grèce et, non seulement les écrits des orateurs, mais ceux de tous les écrivains de tous les temps, sont ainsi parfaitement rythmés ; Isocrate n'a pu rien y ajouter d'essentiel, puisque tout y était déjà.
2° Suivant cette même doctrine de Cicéron, c'est à la poésie que la prose emprunte son rythme; car il ne saurait y avoir de rythme pour la parole humaine en dehors du rythme poétique. Il se compose nécessairement de pieds et il ne peut exister d'autres pieds que ceux de la poésie les pieds métriques, divisés en trois genres : dactylique, iambique, péonique.
De rythme poétique et de pieds métriques dans la prose, les modernes ne veulent pas qu'il soit question, et ils n'en parlent jamais. Tout leur rythme oratoire est dans les divisions qui par-
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tagent le discours, et dans les proportions qu'on met entre elles. Pourtant, quelques-uns parlent de pieds dans le rythme de la prose et ils les appellent même des iambes, des trochées, des dactyles, etc.. Mais ce sont des pieds d'un genre tout particulier, cène sont pas des pieds métriques; et il y a entre les uns et les autres la même ressemblance qu'entre un tas de cailloux bien comptés et un corps bien organisé.
3° Pour Cicéron et les rhéteurs latins, les pieds du rythme oratoire étant les mêmes que ceux du rythme poétique, comme eux aussi ils se composant de longues et de brèves, régulièrement et proportionnellement distribuées entre l'arsis et la thésis de chaque pied. On a vu, du reste, par les exemples pris dans les œuvres du Maître, que, de fait, il ne comprend pas autrement les pieds et leur composition en syllabes brèves et en syllabes longues, qu'on ne les trouve en poésie : un iambe est une syllabe brève suivie d'une longue; un dactyle est de trois syllabes, une longue et deux brèves; un péon se compose de trois syllabes brèves et dune longue, etc., etc. Ce sont bien les pieds métriques.
Pour les inventeurs du rythme oratoire moderne, le principe qui est à la base de tout leur système rythmique, c'est, d'une part, l'indivisibilité absolue du temps premier ou temps bref, et i d'autre part, l'égalité naturelle de toutes les syllabes, de la valeur d'un temps premier. Au>si, le rythme de la prose ne peutil avoir que deux sortes de pieds : un binaire ou deux temps premiers, un à l'arsis, l'autre à la thésis; un ternaire, trois temps premiers et distincts, un à Tarais, deux à la thésis.
Les temps simples et brefs ne se composent pas en temps longs pour former les diverses espèces de pieds métriques ; l'allongement de certaines syllabes provient de deux causes seulement : du retard de la voix sur la dernière syllabe des distinctio îs (jnora vocis nltintae), et de la fusion de deux notes en une seule, ce qui double sa valeur {pressas, strophicus, bivirga, oris-
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eus). En dehors de ces cas, aucun pied rythmique n'est formé de temps longs et brefs mélangés.
4e Ce n'est pas tout. Les oratoristes modernes, après avoir imaginé que la prose doit être rythmée en la faisant marcher toujours par un, deux, ou un, deux, trois, jamais plus — ce qui est déjà assez drôle, même pour de la simple prose — ont voulu encore faire de ce rythme extraordinaire l'origine et le modèle d'un rythme musical inconnu jusque là, le rythme de la musique grégorienne, dont tous les mouvements, disent-ils, sont réglés, rythmés à l'instar de la parole, et qui a pris aux mots du discours, non seulement leur composition en syllabes et en lettres, mais aussi leur accentuation rythmique de deux en deux, tout au plus de trois en trois syllabes. Et c'est au fond tout le rythme du chant grégorien.
Jamais cependant pareille idée n'était venue à l'esprit de Cicéron ni d'aucun des rhéteurs grecs ou romains. Loin de transférer leur rythme oratoire à quelque musique que ce fût, c'est de la musique, au contraire, qu'ils faisaient dériver le rythme poétique et, par cet intermédiaire, le rythme oratoire qui n'en est qu'une application plus récente au discours et à la composition littéraire.
« Il y a deux choses dit Cicéron, que les musiciens-poètes de l'antiquité ont su faire servir à la volupté, au plaisir de l'oreille: le chant et les vers. Le nombre dans les mots et l'ordre dans les voix ont un charme, dont les oreilles ne se rassasient jamais. Ne fallait-il donc pas que ces deux choses, la variété et Tordre dans les mouvements de la voix, le rythme dans les mots, passassent également de la poésie à l'éloquence, autant du moins que le permet le sérieux du discours? » (*)
(') « Namque haec duo, musici, qui erant quondam iidem poetae, machinati ad voluptatem sunt. versum atque cantum; ut et verborum numéro et vocum modo, delectatione vincerent aurium satietatem. Haec igitur duo, vocis dico moderationem et verborum conclusionem, quoad orationis severitas pati rossit, a poetica ad eloquentiam traducenda duxerunt. » {De oral, lib III. XLIV.)
Voilà, pour Cicéron et tous les rhéteurs anciens, la genèse et voilà les modèles du rythme oratoire. On avouera que rien ne ressemble moins à ce que nous racontent les modernes inventeurs du rythme dit grégorien.
Certes, s'il leur plaît d'imaginer, en fait de rythme du chant et de rythme du discours, une théorie nouvelle, inconnue avant eux, ils en ont peut-être le droit; c'est à leur risque et péril» Qu'ils aient, du moins, la franchise de leur œuvre et qu'ils ne cherchent pas à la dissimuler sous un nom célèbre qui ne leur appartient pas.
On comprend que, dans leur théorie nouvelle, ils aient besoin de taire absolument ce dont la théorie ancienne est pleine, ce qui la constitue essentiellement, ce rythme de la poésie, ces pieds métriques, ces longues et ces brèves régulièrement et proportionnellement distribuées; c'est chose si évidente ! Mais ne devraientils pas éviter d'induire en erreur les esprits ignorants et crédules, en plaçant ainsi sous le patronage des maîtres de l'éloquence grecque et latine une doctrine qui n'est pas la leur, qui est juste le contraire et d'invention toute récente ?
L'expression de rythme oratoire a un sens vrai, elle est parfaitement justifiée dans la doctrine enseignée par Cicéron, Quintilien et les autres maîtres. C'est, en effet, un vrai rythme, tel que le définissent tous les Anciens — « Syllabarum aliqua ratione inter se constiiutarum met ri particeps position — (Phèdre, ap. Bacch. Sen. p. 22). — C'est en outre le rythme qui convient au discours en prose, sans le confondre avec les vers.
Mais cette expression n'a plus de sens chez les modernes, qui ne mettent dans le discours rien de ce que les Anciens appelaient rythme. Appliquée au rythme dit grégorien, c'est une étiquette mensongère et, pour le système tout entier, une enseigne dérobée. En vérité, il n'y aurait que convenance à la remplacer par une autre.