‹ Composition musicale et composition littéraire a propos du chant grégorienChapitre 2 sur 67 · CHAPITRE PREMIER Les éléments du discours · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Les éléments du discours

C'est à dessein que j'emploie cette expression de discours aussi bien pour le chant que pour la parole. L'une et l'autre, en effet, sont le moyen donné à l'homme d'exprimer ce qu'il y a de plus intime, de plus caché en lui: ses pensées et ses sentiments. Mais le discours parlé est surtout intellectuel, tandis que le discours chanté est plutôt affectif. Réunis, chant et parole, ils sont, au témoignage des Anciens, la musique parfaite, celle qui exprime l'homme tout entier, dans son intelligence et dans son cœur.

Dès lors, rien d'étonnant qu'on ait pu signaler de grandes analogies entre la composition du discours parlé, composition littéraire, et celle du discours chanté, composition musicale. Les Anciens n'ont guère fait ce rapprochement qu'au point de vue du rythme, entre le rythme de la poésie et celui de la musique; au moyen-âge, les musiciens ont établi également la comparaison au point de vue du mélos, entre la composition littéraire et la composition musicale. La première était la plus connue, parce qu'on l'enseignait aux enfants dans les classes de grammaire; tout naturellement, les musiciens y ont eu recours, pour expliquer la composition des mélodies.

L'auteur du traité De musica, attribué à St-Oddon (ap. Gerb. I. 26$) est de tous le plus explicite et le plus complet en cette matière. Mais une partie seulement de son traité nous est parvenue, celle qui explique tout au long la nature des sons musicaux et leur composition en syllabes. Le reste, qui expliquait les parties du discours, c'est-à-dire les mots et les distinctions ou membres de phrase, a disparu; Gerbert du moins ne le donne pas et aucun savant fureteur de bibliothèques ne l'a pu découvrir jusqu'ici. C'est d'autant plus regrettable que ce sont les parties les plus importantes de la composition, tant littéraire que musicale, et qu'Oddon, ainsi qu'il le déclare, les avait expliquées beaucoup plus par des exemples que par la seule théorie. (*)

Gui d'Arezzo qui traite également ce sujet dans le ch. XV du Micrologue, le fait d'une manière très succincte et à son point de vue spécial que nous expliquerons dans la suite. Pour le reste, c'est à St-Oddon lui-même qu'il renvoie ses élèves désireux de s'instruire plus à fond. (2) Suivons donc le Maître dans ce qu'il nous enseigne relativement aux deux premiers éléments du discours musical et littéraire.

« Une chose souverainement utile à la science du chant, c'est de connaître les diverses manières dont les sons s'unissent entre eux. Car, de même que le plus souvent deux, trois, quatre lettres réunies font une syllabe, et que parfois une seule lettre y suffit, par ex. : a-mo, tem-plum; ainsi en musique, souvent un seul son est exprimé séparément, d'autres fois deux, trois, quatre sons s'unissent dans une même émission, de sorte qu'en un sens on peut les appeler une syllabe musicale.

i1) « Amodo quœ de partibus et distinction bus divinus spiritus revelare dignabitur, eodem adjuvante, potius exemplare quam tractare conemur. » — (Gerb. I 283.)

(2) « Qui autem curiosus fuerit, libellum nostrum, cui nomen Micrologus est, quaerat; librum quoque Enchiridion, quem Reverentissimus Oddo Abbas luculentissime çomposuit, perlegat. » (Ep. dç ignotocantu. Ap. Gerb. II. 50.)

« De même encore qu'une seule syllabe, ou deux, ou trois, ou un plus grand nombre réunies font une partie du discours, un mot ayant un sens propre, par ex.: mors, vita, gloria, benignitas, beatitudo; ainsi également une, deux ou plusieurs syllabes musicales joignant entre eux les intervalles de ton, de quarte, de quinte, forment une mélodie qui nous plaîr, parce que nous en comprenons le sens et en admirons la mesure. D'où vient que nous pouvons très justement appeler cette réunion de syliabes parties musicales, mots ayant un sens propre. »

u Les distinctions enfin sont en musique cet ensemble de mots musxaux, que nous chantons tout d'un trait et après lesquels nous faisons une pose. » Elles forment aussi dans le discours en prose les propositions, phrases ou membres de phrase.

Puis, St-Oddon continue sa comparaison entre le discours littéraire et le discours musical, et il montre celui-ci se composant au moyen des éléments ci -dessus en versets, antiennes, répons, etc., comme l'autre est composé de phrases, de paragragraphes, de chapitres, etc..

D'après cela, les vrais éléments du discours sont au nombre de quatre et, sous des noms un peu différents, on les retrouve en musique comme dans le discours parlé. Ce sont:

Dans le discours: lettres, syllabes, mots, propositions. Dans le chant: sons, syllabes, mots, distinctions.

Gui d'Arezzo, qui reproduit cette doctrine du Maître, mais en prenant ses termes de comparaison dans la poésie, non dans le discours en prose, énumère les quatre éléments comme suit :

En poésie : lettres, syllabes, pieds, vers.

Dans le chant : sons, syllabes, neumes, distinctions.

Ils ont raison l'un et l'autre, chacun à son point de vue. St- Oddon ne se propose que d'expliquer la composition du mélos, tandis que Gui d'Arezzo vise surtout la modulation, c'est-à-dire le rythme du chant. Or, la composition mélodique a d'intimes

analogies avec le discours en prose ; le rythme, au contraire, ne peut se comparer qu'à la poésie et tous ses analogues sont dans la composition des vers.

Mais parce qu'en musique il n'y a pas de mélodie véritable, parfaite, sans le rythme, le point de vue de Gui d'Arezzo est assurément plus complet que celui d'Oddon. Nous devrons y revenir, quand il s'agira de comparer les deux genres de composition, littéraire et musicale, sous le rapport du rythme qui convient à la parole et de celui qui convient au chant. Tenons-nous en pour le moment à la doctrine de St-Oddon; elle suffit à expliquer la composition des mélodies, abstraction faite du rythme qu'on peut leur donner.

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