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CHAPITRE PREMIER

Les sons rythmiques.

C'est à l'art de la composition littéraire que les Maîtres anciens en appellent, lorsqu'ils veulent expliquer la composition du chant grégorien. Quand il n'est question que du mélos, ils recourent volontiers à la composition du discours en prose, et nous avons vu dans la ire partie de cet ouvrage, qu'en effet sous ce rapport les analogies sont grandes entre une mélodie et un discours.

Mais, lorsqu'il s'agit du rythme des mélodies, la prose n'offre plus d'analogies suffisantes, les éléments rythmiques lui font défaut. C'est à la poésie qu'ils recourent alors, parce que là seulement ils trouvent de quoi faire comprendre le rythme musical. Gui d'Arezzo est le plus explicite et le plus complet en cette matière ; nous suivrons ce qu'il en dit, principalement au chapitre XV de son Micrologue, tout en demandant aux autres Maîtres un supplément d'informations, lorsqu'il en sera besoin.

« De même donc que, dans les mètres, il y a les lettres, les syllabes, les parties ou les pieds, et les vers ; ainsi en musique, on distingue les sons, dont un, deux ou trois réunis forment

s syllabes ; une ou deux syllabes ensemble composent une -urne, c'est-à-dire une partie de la mélodie ; et enfin une ou usieurs neumes font une distinction, où le chanteur respire » Micr. XV).

Le premier élément rythmique, ce sont les sons qui répondit aux lettres dans la formation des syllabes et des pieds de poésie. Or, les lettres sont de plusieurs sortes ; elles se divint en voyelles et consonnes, et chacune de ces deux espèces >mpte un certain nombre de lettres différentes ; toutes enseme forment l'alphabet de la langue.

Quelque chose de semblable existe dans les sons ; nous avons

1 déjà (Ire part., ch. II), qu'ils diffèrent les uns des autres par

hauteur, par le timbre et par la durée. La hauteur qui fait les

: ns aigus et les sons graves, intéresse surtout la mélodie et

îarmonie. Le rythme garde pour lui la durée, c'est-à-dire la

.loueur et la brièveté des sons; il ajoute Y intensité qui, sans

odifier la nature des sons, y établit seulement des différences

I force et de faiblesse, suivant le degré d'énergie avec lequel ils

flnt émis.

D. Mocquereau énumère également ces quatre ordres de phénmènes inhérents aux sons musicaux : hauteur, timbre, durée t intensité ; puis il ajoute au sujet de ces deux derniers, les suis rythmiques :

L'ordre quantitatif comprend tous les phénomènes de durée, 1 rigueur ou brièveté ; cest le plus important...

« Il faut ajouter à ce premier ordre, les phénomènes d'intense qui relèvent de Y ordre dynamique : force et faiblesse des sons, cscendo et decrescendo des séries de notes ou de syllabes.

« Les modifications dynamiques ont un triple but : a) elles cgmentent l'unité du rythme, elles réunissent en un seul mou- \ment dynamique, croissant ou décroissant, sons, notes, syllats, mots et phrases ; b) elles contribuent, comme les brèves des longues, à manifester l'élan et le repos du rythme, elles ident plus sensibles son mouvement et sa vie ; c) par là

même, elles sont un de ses plus beaux ornements. » (i Mais les phénomènes de dynamie ne se manifestent que dar les rythmes complets, dans les distinctions et les neumes, tandi que la durée affecte chaque son en particulier pour le faire Ion ou bref, plus ou moins long, plus ou moins bref.

Gui d'Arezzo, parlant de cette durée des sons ou plus gêné ralement de leur teneur, c'est-à-dire des diverses manières don ils peuvent être émis et tenus, distingue les sons longs, les son brefs et les sons tremblés. (2) Cette dernière manière de tenir le sons en imprimant à la voix une sorte de tremblement parei aux trilles de la musique moderne, aux notx procellares de 1; musique figurée au moyen âge, était également très usitée dan, la musique grégorienne ; mais elle appartient à l'ordre mélodi que plutôt qu'à l'ordre rythmique, c'est un ornement dans h chant, le rythme n'en est pas modifié. Il reste donc que, ai point de vue du rythme musical, les sons se distinguent pai leur durée, par leur longueur et leur brièveté. Comment?

Le chant grégorien, comme toute espèce de chants d'ailleurs, renferme des sons longs et des sons brefs; c'est la doctrine de tous les Maîtres anciens, depuis Saint-Augustin au IVe siècle jusqu'à Aribon à la fin du XIe, même au delà, jusqu'à Walter Odington, en Angleterre, au XIIIe siècle, et à Jean Hothby, en Italie, au XVe siècle. (3)

(1) Le nombre mus. grég. ire part. ch. II. 29, chap. V, 59. Tout cela est vrai," et nous le disons également. Mais alors, comment se fait-il que l'ordre quantitatif, le pins important, dit D. Mocquereau, le seul même auquel les Anciens aient eu égard dans leur théorie rythmique, compte néanmoins pour si peu dans le rythme grégorien oratoire, qu'on rejette la différence de durée dans les sons et qu'on pose en principe leur égalité normale ?

(2) « Sicque opus est ut... aliae voces ab aliis morulam duplo longiorem, ve. duplo breviorem, aut tremulam habant, id est varium tenorem » {op. cit. 15)-

(3) Cf. Et. de se. mus., tome II, ire p., les six premiers chapitres.

Mais comment faut-il entendre cette longueur et cette brièeté ? Y a-t-il entre les brèves et les longues du rythme grégoien des proportions déterminées et fixes, ou bien ne sont-ce ue des nuances de durée, qui n'enlèvent pas aux notes leur galité naturelle, quelque chose comme les ritenuto et les accekando de la musique moderne ?

Nous disons avec tous les Maîtres, qu'entre les longues et les •rèves, il y a des proportions rythmiques (ratio rythmica), parlement déterminées, et non pas de simples nuances de teneur, m effet :

i° Les plus anciens auteurs, de Saint- Augustin à Remy i'Auxerre, expliquent tous le rythme des chants sacrés par celui je la musique gréco-latine, où les valeurs de durée sont toujours proportionnelles : un temps, deux temps, trois temps, uatre temps.

i 2° Depuis Hucbald de Saint-Amand, contemporain de Remy 'Auxerre et son collègue, à Reims, jusqu'à la décadence du îant grégorien, aux XIIe et XIIIe siècles, le rythme grégorien

sa théorie propre, mais la doctrine n'est pas moins constante lez les musiciens, au sujet des proportions rythmiques à obserti dans le chant. Tous leurs ouvrages l'attestent aussi claire lent que possible.

3° Tous d'un commun accord en appellent à la poésie métriiie, pour faire bien comprendre ce que doit être le rythme du îant, et combien il importe d'y observer exactement la diffé- •nce des brèves et des longues. Bernon de Reichenau est pareil lièrement instructif sous ce rapport, parce que, vivant à une poque où la décadence rythmique s'accentuait de jour en jour, (insiste avec d'autant plus de force sur la nécessité de garder en 'îantant les justes proportions de durée, plus essentielles encore

la musique qu'à la poésie.

I 4° C'est la pratique traditionnelle dans toutes les Eglises chré- 'snnes qui ont eu, à l'origine et durant de longs siècles, avec

église romaine un même système musical, importé d'ailleurs

de l'Orient en Occident, comme le reconnaissent les auteurs di moyen âge, Aurélien de Réomé, entre autres, (i)

5° Au reste, Gui d'Arezzo et son disciple Aribon sont formels à ce sujet. Ils veulent dans le chant des sons qui soient deux fois plus longs que d'autres, ou deux fois plus brefs, et que., pour égaliser les durées entre les sons inégaux en nombre, les durées augmentent toujours dans la proportion où le nombre décroît. On verra plus loin leurs témoignages clairs et précis sur ce point.

On demande encore : Cette distinction de sons longs et de sons brefs, dont parlent tous les auteurs, signifie-t-elle que le rythme grégorien ne fait usage que de deux valeurs de durée, une durée brève, celle du temps premier, et une durée longue qui en est le double, c'est-à-dire équivalente à deux temps premiers ? Nous répondons par la négative ; car

i° En tout temps et en toute espèce de musique, on distingue, d'une manière générale, des sons brefs et des sons longs, abstraction faite de leur plus ou moins de longueur ou de brièveté ; aujourd'hui encore, notre manière de parler ressemble à celle des Grecs de l'antiquité. Les Maîtres grégoriens se sont exprimés de même, sans que, ni chez eux, ni ailleurs, on en puisse rien préjuger de ce que sont exactement dans la pratique musicale ces durées longues et ces durées brèves.

2° En poésie, il est vrai, le rythme des vers ne connaît que deux sortes de durée, mesurées par les syllabes, dont les unes étaient brèves, de la valeur du temps premier, les autres longues de deux temps. C'est à cette distinction bien connue que les Maîtres grégoriens ont recours, pour expliquer la distinction des sons longs et des sons brefs dans le chant. Mais ce n'est

(i) Cf. Aurel. Reom. Musica discipl. Ap. Gerb. I, p. 41.

Dur eux qu'une comparaison, un exemple dont ils se servent, Dur autant qu'il y a analogie entre le rythme de la poésie et îlui de la musique. Il ne s'ensuit pas, évidemment, qu'il ne aisse y avoir rien de plus en l'un que dans l'autre^ 30 Au contraire, les Maîtres nous font connaître dans le chant égorien trois sortes de durée des notes, lorsque, entre les arées brèves et les durées longues, ils placent des durées oyennes. Ainsi, les trois lettres rythmiques c, t, m, expliquées ir Notker le Bègue et, plus clairement encore par Aribon le :olastique, montrent bien ces trois valeurs de durée, notées ms les manuscrits.

i Hucbald de Saint-Amand les emploie également dans l'exemte qui lui sert, pour expliquer à son élève les différences de Irée dans les sons. Il chante une première fois dans un mou- ■;ment bref, distinguant dans les sons une durée brève, d'un :imps, et une durée longue, de deux temps ; puis il chante une luxième fois, dans un mouvement deux fois plus lent, où les lon- |es du Ier mouvement sont prises comme brèves du 2me mouvement, où par conséquent les longues à leur tour doivent être oublées et valoir 4 temps. On a donc:

Brèves 1 temps. Longues 2 t.

i° Mouvement rapide : #^ Jl Jl s , J J

E - go sum vi - a , Brèves 2 temps. Longues 4 t.

2° Mouvement 2 fois plus lent : ,J J J â , A J ,

E - go sum vi - a ,

! iC'est-à-dire trois valeurs de durée : une, absolument brève de itemps ; une, absolument longue de 4 temps ; une, relativement ligue et relativement brève, ou moyenne de 2 temps. (1)

i!i) « Sumamus melum quod vis canere, nunc correptius, mine productius ; il ut morulae^ quae nunc sunt productae correptis suis, nunc item fiant pro corr tis ad eas, quae fuerint productiores se. » (Schol. Enchir. Ap. Gerb. I, 183.)

Gui d'Arezzo dit de même que, dans le chant, certaines nott sont, par rapport à d'autres, les unes 2 fois plus longues, k autres 2 fois plus brèves. Il suppose donc une valeur moyennt entre les plus longues et les plus brèves, comme dans l'exempli ci-dessus, d'Hucbald :

2 fois plus brèves Moyennes 2 fois plus longues

Plus tard encore, W. Odington et J. Hothby continuent d distinguer dans les notes du plain chant, trois valeurs de durée différentes : la longue ou virga, la brève ou carrée, et la semi brève ou losange. Ce sont, disent-ils, les seules valeurs commu nément admises dans le plain chant, qui fait rarement usage d durées plus longues ou plus courtes, comme il en existe dan le chant figuré.

40 Nous ajoutons enfin que ces trois sortes de durées, brèves moyennes et longues, sont bien les valeurs normales et ordi naires dans le chant grégorien, celles pour lesquelles Romanu a introduit dans la notation neumatique des lettres et des signe spéciaux ; mais cela n'empêche point que, dans le rythme grégorien, on ait fait usage d'une ou deux autres valeurs de duré< moins ordinaires et pour une plus grande variété et richesse rythmique. Il en a été ainsi dans la musique des Grecs : théoV riquement, elle ne connaissait que quatre valeurs de durée, d( 1, de 2, de 3 et de 4 temps ; pratiquement, on fractionnait l;fi brève en moitiés et en tiers de temps, et Ton augmentait h longue jusqu'à 5 temps. Il en est de même dans la musiqut des Eglises orientales, congénères de la musique grégorienne partout on trouve au moins cinq sortes de durées rythmiques : des brèves et des semibrèves, des longues valant 2, 3 et -j temps.

Nous pensons, dès lors, que le rythme grégorien ne fait pas exception à cette généralité des musiques et qu'il possède la même diversité de durées dans les sons, c'est-à-dire : que la

»rève normale d'un temps peut quelquefois se fractionner en noitiés de temps, et que les longues y sont composées de 2, de et de 4 temps simples. D'où la série des valeurs rythmiques ui van tes :

N° 54 Valeurs normales.

Brève 1 temps. Commune 2 temps. Longue 4 temps.

Valeurs complémentaires .

Demi-brève I/2 temps. Longue 3 temps.

La musique grégorienne rentre ainsi dans le concert de toutes îs musiques connues, sacrées et profanes; son rythme est de îême essence que le leur, plus simple dans ses procédés, mais on dépourvu de variété et de richesse.

Toutes ces valeurs de notes sont représentées dans la notaon romanienne ; je crois l'avoir suffisamment expliqué dans fies précédents ouvrages et, en dernier lieu, dans les Voix de aint-Gall, n° de nov.-déc. 1907.

Les brèves par deux signes neumatiques spéciaux : le point mple et le podatus arrondi ; et aussi par la lettre c sur les neuîes communes.

Les semi-brèves par la même lettre c sur les neumes déjà brè- 2S par elles-mêmes ou par position.

Les communes de 2 temps par les virgas simples (recta ou icens).

Les longues de 4 temps par l'épisème et par la lettre t au-desis des virgas ou neumes communes.

Les longues de 3 temps par le même signe de l'épisème si des virgas suivies d'une note brève, qui fait le 4e temps.

Mais ces indications par rapport à la notation rythmique d< manuscrits de Saint-Gall doivent être entendues des neurru d'un ou deux sons seulement. Et encore faut-il observer que ' point simple, signe des brèves, ne s'emploie jamais seul, il \ compose toujours soit avec d'autres points, soit avec des virgas ■ les sons brefs et isolés sont notés par des virgas, surmontée quelquefois, mais non pas toujours, de la lettre c. D'où il su que la virga, signe ordinaire des communes, devient brève lorsqu'elle tient lieu des points isolés.

Quant aux neumes de trois et de quatre sons, elles ont de valeurs rythmiques différentes, suivant qu'elles gardent 1er forme primitive, déjà rythmique par elle-même, ou qu'elles sor accompagnées de signes et de lettres qui les modifient en ajou tant ou en retranchant à leur durée normale.

Autant de considérations qu'il faut connaître et se rappelé pour comprendre notre manière de traduire le rythme des méle dies grégoriennes d'après les manuscrits sangalliens. En réalité elles font à l'arbitraire la part aussi minime que possible, étan donnée l'imperfection trop certaine, hélas ! du système de nota tion neumatique même le plus perfectionné. On les trouver dans l'article cité plus haut des Voix de Saint-Gall et dans le Vraies mélodies grégoriennes précédemment publiées. (1)

Telles sont les valeurs de durée que nous attribuons aux son et qui sont l'élément premier du rythme grégorien. Ce n'es pas encore le rythme, évidemment, ce n'est que la matière, c! sont les pierres en quelque sorte, mais taillées et de forme régulières, que le rythme doit mettre en œuvre pour en compo ser l'édifice mélodique complet, mélos et rythme unis, harmo nieusement ordonnés.

En quoi le système rythmique des mensuralistes diffère essen

(1) Chez l'auteur, et chez G. Beauchêne, éd., Paris, 1902. 1 vol. in-4.

tellement du système oratoriste. Celui-ci veut composer un ythme musical d'un amas de grains de sable, je veux dire de 3ns tous égaux en durée et brefs, le plus bref possible, d'un

mps premier, à quelques exceptions près et encore de valeur idéterminée. L'autre admet la matière rythmique dans toute i perfection, variété des durées et variété des accents ; et cette natière, il la dispose, il l'ordonne conformément aux lois, dont ucun art musical ne s'est jamais affranchi, parce qu'elles sont ans la nature.

| On verra par la suite les conséquences qui découlent de cette ïfférence fondamentale entre les deux systèmes, par rapport

îx mélodies elles-mêmes et à leur forme rythmique complète.

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