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CHAPITRE III

Deuxième élément: les syllabes

Dans le discours, une voyelle seule, a, par exemple, peut suffire à constituer une syllabe; mais plus ordinairement les voyelles sont accompagnées de consonnes, une, deux, trois, placées avant ou après la voyelle.

Il en est de même en musique. Un son unique forme quelquefois à lui seul une syllabe musicale; plus souvent on réunit pour cela deux, trois, quatre sons, qui tous ensemble constituent

une même syllabe. Mais en cette matière plusieurs choses sont à considérer; car les syllabes littéraires et les syllabes musicales, quelque analogie qu'elles puissent avoir entre elles, ne sont pourtant pas de même nature et elles se comportent effectivement de manière très différente.

i. — Les syllabes musicales sont composées de sons tous vocaux et entre lesquels il n'y a de différence que par la hauteur, le timbre et la durée. Les syllabes littéraires, au contraire, ont pour élément essentiel une voyelle, et pour élément accessoire une ou plusieurs consonnes qui modifient de diverses manières l'émission de la voyelle et constituent ainsi avec elle autant de syllabes distinctes.

A, par exemple, ou E, sont deux voyelles qui forment souvent à elles seules des syllabes complètes : ainsi a-gir, e-tablir, a-é-rer, etc. Au moyen des consonnes, on modifie leur émission de telle sorte qu'il en résulte un grand nombre de syllabes différentes, bien qu'elles soient toutes caractérisées par une même voyelle. Par exemple:

ab-bé, ac-cês, ad-joint, par-ve-nir, etc.

2. — Il s'ensuit, entre les syllabes littéraires et les syllabes musicales, une autre différence qui n'est pas à l'avantage de ces dernières.

Toutes les syllabes du discours sont aisément reconnaissables: autant de voyelles à émission distincte dans les mots, autant de syllabes, les voyelles doubles ou diphtongues ne comptant que pour une voyel'e simple et une seule syllabe, parce qu'elles n'ont ensemble qu'une seule et même émission. Ainsi:

ai-mer, heu-reux, Dieu, voir, ou-vrir, etc. La seule difficulté est parfois de connaître à quelle voyelle, par conséquent à quelle syllabe, doivent être rattachées les consonnes qui précèdent ou qui suivent une voyelle ; ou encore, si deux voyelles qui se suivent, ont chacune leur émission séparée et forment deux syllabes distinctes, ou si elles doivent être unies dans une seule émission et ne former ensemble qu'une syllabe.

L'étymologie , pour ceux qui la connaissent , pour tous, la grammaire et l'usage de la langue servent à résoudre cette difficulté, à laquelle les dictionnaires accordent trop peu d'attention. Elle est, du reste, plus théorique que pratique ; car en parlant on se préoccupe moins de la composition exacte de chaque syllabe en voyelle et consonnes que de les bien prononcer et de les unir convenablement.

Il n'en est pas ainsi des syllabes musicales; on ne peut les distinguer en voyelles et consonnes, puisque tous les sons dont elles se composent, sont vocaux et qu'il n'y a pas de consonnes. Qu'est-ce donc qui fait l'unité de la syllabe et comment la reconnaître? Ici encore, mais d'une autre manière, c'est l'unité ou la multiplicité de l'émission vocale qui fait l'unité et la multiplicité des syllabes.

Certains sons, en effet, sont émis distinctement, séparément les uns des autres ; il y a comme un effort , une articulation de la voix sur chacun d'eux. D'autres, au contraire, sont renfermés dans une seule émission de la voix, ils s'unissent de telle sorte qu'ils ressemblent à un fil continu, à un souffle qui se prolonge sans interruption ni reprise.

Les premiers forment autant de syllabes musicales distinctes, ce sont des voyelles qui se suivent et qui ont chacune leur émission propre. Les seconds unis les uns aux autres, comme la voyelle et les consonnes d'une syllabe parlée, ne constituent dans leur ensemble qu'une seule et même syllabe de plusieurs sons. Et lorsque, dans une série de sons mélodiques, il y a pour les uns articulation, émission distincte , pour les autres unité d'émission, il faut compter autant de syllabes musicales que de sons distinctement émis.

3. — Mais à quoi peut-on reconnaître, si les sons doivent être émis séparément, comme autant de syllabes distinctes, ou bien demeurer unis dans une même émission de la voix et ne former ensemble qu'une seule syllabe?

C'est affaire premièrement au compositeur, qui a dû choisir ses mots et les composer de telle sorte qu'ils expriment exactement son idée. C'est affaire ensuite au notateur des mélodies, qui doit écrire les mots musicaux en ayant soin de les séparer bien les uns des autres et d'unir au contraire toutes les syllabes d'un même mot. Il ne reste plus alors qu'à distinguer en chaque mot de combien de syllabes il se compose et quels sons forment les diverses syllabes. Cette distinction n'est pas toujours également facile.

Dans les chants simples et plus ou moins syllabiques, comme les petites antiennes, les syllabes musicales se confondent ordinairement avec les syllabes du texte, et les mots ou neumes avec les mots. Par exemple, YAnt. ad Magn. de la Nativité de

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%o à*, . V Ctta-c- . btuA \a«x tw> Vit -f ko

èÀ, v box Voufcov <S>5 . V)CU . tu» JC

Deux membres de phrase qui se répondent, composés tous les deux de trois mots pour le texte, de trois neumes pour la mélodie. Il y a dans chaque neume ou mot musical autant de syllabes que dans les mots du texte lui-même. Mais la composition de ces syllabes, en lettres d'une part, en sons de l'autre, est différente: les mots ont leur constitution d'après les lois du langage, les neumes ont la leur suivant les lois qui règlent la composition des mélodies.

Dans les mélodies de ce genre, d'ailleurs, texte et musique se fondent si bien ensemble que, avec les mêmes sons, mélos et rythme se modifient en quelque sorte au gré des mots et des syllabes du texte. La suite de l'antienne ci-dessus en offre deux exemples remarquables:

il)9 le 4^ vw te>u XXL. LCLsn^uunC Cbn,. Al- - w .

4^ VW t«^L/

Ici, les neumes répondent bien au texte chanté; mais, tout en étant formées des mêmes sons que dans la phrase précédente, la distribution en syllabes et en mots musicaux est chaque fois modifiée. C'est donc le texte qui détermine en ce cas la composition des phrases et membres de phrase mélodiques en neumes et en syllabes.

Il n'en est pas de même dans les chants mélismatiques. Le texte fait défaut ou n'a qu'une importance secondaire; ce n'est pas lui qui sert de guide et de soutien à la mélodie, elle marche de son propre mouvement et détermine elle-même chacun de ses pas. Non pas qu'elle change de nature et se forme d'autres éléments; ce sont toujours les mêmes: sons, syllabes, neumes et distinctions. Mais il devient plus difficile de distinguer exactement de quelle manière les sons s'unissent pour composer les syllabes, et les syllabes pour composer les neumes.

Le sens mélodique et une notation correcte sont les moyens de le reconnaître. La notation neumatique, en particulier, telle qu'on la trouve dans les plus anciens et les meilleurs manuscrits du chant grégorien, est le guide le plus sûr pour faire cette distinction des mots et des syllabes, qui est indiquée par les groupes neumatiques eux-mêmes. Nous en verrons des exemples plus loin, après que j'aurai expliqué ce qui regarde les deux autres éléments mélodiques, neumes et distinctions.

4. — On demande encore: de combien de sons une^syllabe musicale peut-elle être composée? Sur ce point également y a-t-il analogie entre la composition littéraire et la composition musi-

cale? Oui, répondons-nous; car aucune raison solide ne peut êtr invoquée pour la négative.

St.-Oddon dit très bien en premier lieu : « de même que le plus souvent deux lettres, ou trois, ou quatre, se réunissent pour former une syllabe grammaticale..., ainsi en musique, le plus souvent deux, trois ou quatre sons s'unissent dans une seule consonance, que nous pouvons appeler syllabe musicale. » Celleci est donc composée de la même manière que la syllabe grammaticale, c.-à-d. qu'elle peut renfermer un, deux, trois, quatre; sons, de même que l'autre, voyelle et consonnes réunies, est composée d'une lettre au moins et plus souvent davantage.

La notation neumatique semble avoir été conçue d'après cette manière de voir. Primitivement, chez les Grecs, elle ne renfermait comme neumes simples que des groupes de un, deux et I trois sons : virga, clinis et poàatus, scandicus, climacus, torculus ™ et porrectus. Mais appliquée au chant grégorien, elle eut besoin de signes nouveaux pour représenter les syllabes de 4 sons, et c'est ainsi que se formèrent les groupes neumatiques :

/fi / J- /'. /

autant de signes et de neumes qui, dans la plupart des cas, neil semblent pas décomposables en deux syllabes distinctes, tant l'union est intime, nécessaire, entre tous les sons qu'ils représentent.

Gui d'Arezzo cependant ne parle pas des syllabes de 4 sons. «En harmonie, dit-il, il y a les sons qui, au nombre de un, deux j ou trois, forment les syllabes. » (Microl. xv.) Oddon lui-même marque une certaine préférence pour les syllabes de trois sons seulement, tout en avouant que d'autres musiciens les compoJ sent également de 4 sons. « Ad quamcumqm enim harum sylla-\ barmn (celles de 3 sons) quemlibet unum motum adjeceris, duas syllabas binis motibus constantes, sivc ut quidam vohmt, quaternh

rwtibus musicam fieri syîJabam... pernotabis. » (loc. cit. p. 279).

Mais où il semble qu'Oddon va trop loin, c'est lorsqu'il ibandonne au chanteur le soin de composer les syllabes, en parageant comme il lui plait les sons qui forment les mots, «qaaitcr autem ipsi motus dispcrtiantur in syllabas, cantorum judicio et mit prœtermitto. » (ibid. p. 277). C'est beaucoup accorder au coût du chanteur et risquer souvent de défigurer les mélodies.

Il est vrai, qu'en cet endroit Oddon parle des syllabes fornées de deux ou plusieurs sons répétés à intervalle d'un demion seulement, de la manière suivante :

f ff'flf f ~f fllr'f r flr r frlfeÊE

sS;

Ii est de fait cependant que, même dans ce cas spécial, on

onnera à la mélodie une forme et une expression différentes,

uivant qu'avec ces 4 sons on composera différemment une ou

leux syllabes. Tout musicien le sentira, en comparant les ma-

ières de noter que voici :

c- ^Nr- f ^f

Lr U 1 [

La composition des syllabes n'est donc pas chose indifférente ux mélodies. Par conséquent, le compositeur d'abord, le notaeur ensuite devraient toujours indiquer le plus clairement pos-

sible quels sons doivent être unis en syllabe et lesquels séparés afin que le chanteur ou l'instrumentiste ne se méprennent pa: sur le vrai sens des mélodies.

La notation neumatique, ai-je dit, est assez explicite sur o point; mais c'est à la condition de distinguer bien les neume simples qui représentent les syllabes, et les neumes composées qui représentent des mots. Les neumes simples de un, deux, trois! sons, ne forment qu'une syllabe ; celles de 4 sons ne le font pas! toujours, car elles peuvent être simples ou composées. La double clinis brève, par exemple, ne renferme qu'une syllabe, tandis que la double clinis longue, c.-à.d. avec épisème en contient deux:

,f77T7j jiu niiff^i1 rir>gg^

cm

Quant aux neumes composées, pour y discerner les syllabe; qu'elles renferment, il les faut décomposer en neumes simple; et, autant elles contiennent de ces dernières, autant elles comptent de syllabes musicales. Par exemple:

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i & f Wù l~£t+i jffl .Irl-jggï

Il y a, évidemment, dans cette distinction des syllabes musicales, des nuances d'expression qu'un bon chanteur ne négligera jamais et qui doivent être aussi soigneusement observée; dans la notation des mélodies. C'est pourquoi Gui d'Arezzo di avec beaucoup de raison: « On observera à ce sujet que les parties mélodiques ou neumes, et plus encore les syllabes, doiven

être notées et chantées en unissant bien les sons; on fera sentir dans le chant chacune de ces divisions par une certaine teneur ou retard de la voix sur le dernier son; teneur très légère à la fin de la syllabe, plus sensible à la fin des mots ou neumes, et prolongée sur la dernière note des distinctions. » (Microl. xv.)

En quoi, d'ailleurs, le discours musical ressemble au discours parlé, puisque là aussi le soin de prononcer distinctement chaque syllabe des mots et de séparer chaque mot de façon convenable, sans disjoindre cependant ceux qui doivent être unis, parce qu'ensemble ils expriment une seule idée, ce soin, dis-je, est une des conditions nécessaires pour un bon débit et contribue beaucoup à une parfaite intelligence du discours.

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