CHAPITRE II Le rôle de l'accent tonique dans le rythme grégorien
La première en date de ces hypothèses est aussi la plus importante : beaucoup ont voulu y voir la preuve démonstrative que le rythme du chant grégorien doit son origine à la parole et n'est autre que le rythme de la prose à laquelle il est associé.
En étudiant les formules du chant psalmodique et ses différentes parties : intonation, teneur, médiante et terminaison, on k cru découvrir entre la forme rythmique des mélodies — très Imparfaitement connue, d'ailleurs — et l'accentuation du texte des rapports tels, qu'il faudrait en conclure à une influence au moins prépondérante, sinon exclusive, de l'accent des mots sur ;le rythme du chant.
De là l'hypothèse, que le principe formateur du rythme grégorien, c'est l'accent tonique, et comme conséquence, que le rythme grégorien, fondé sur l'accent grammatical, est un rythme essentiellement tonique, le rythme de la simple prose. Ce n'était tout d'abord qu'une supposition, appuyée, croyait-on, sur des faits assez bien démontrés. Mais étant donnée la disposition d'esprit où l'on se trouvait alors, le fait supposé passa bientôt pour un fait incontestable et incontesté, la preuve certaine du principe traditionnel, que le rythme du plain chant n'est que le rythme de la parole.
A exposer et à démontrer cette thèse, la Paléographie musicale a consacré deux volumes, les tomes III et IV, où elle accumule, on doit le reconnaître, des recherches et des observations du plus haut intérêt. Malheureusement si, dans le détail, beaucoup de faits sont exacts et doivent être retenus, la méthode de démonstration est viciée dans son principe. On raisonne toujours
dans la supposition que le chant grégorien ne peut avoir qu'un rythme non musical, mais prosaïque, et les faits sont tous expliqués d'après ce principe supposé.
Le sophisme est évident, il s'appelle en logique : petitio principii, supposer prouvé ce qui est en question. Ce fameux prin cipe n'étant lui-même ni évident ni démontré, il n'est en réalite qu'une simple hypothèse. Or, rien ne nous empêche d'admettre à titre d'hypothèse également, que le rythme du chant grégorien est un rythme musical. Et alors tous les faits cités par la Paléographie s'expliquent aussi bien, sinon beaucoup mieux, que dans le système contraire. A s'en tenir là, on n'a donc rien prouvé. Le principe solide fait défaut, l'hypothèse se continue et l'on se trouve, à la fin comme au commencement, en pré sence de faits dont l'explication reste douteuse, parce qu'on omis de l'établir sur une base certaine.
Cela dit pour ramener à sa juste valeur l'essai de démonstration qu'on a échafaudé sur les faits cités dans la Paléographie^ j'ajoute maintenant que les raisons ne nous manquent pas poui démontrer que l'opinion bénédictine est tout simplement gratuite, qu'en présence d'autres faits certains elle est insoutenable, au moins dans l'extension qu'on lui a donnée et qui embrasse le chant grégorien tout entier. Voici deux ou trois de ces raisons, qui seront bien suffisantes.
Pour démontrer l'influence de l'accent tonique sur la constitution rythmique des mélodies grégoriennes, la Paléographie cherche ses preuves uniquement dans la psalmodie cursive e ornée; elle laisse de côté la partie la plus considérable et la plu: importante de ces mélodies, les Antiennes de l'Office et tous le: chants de la Messe.
Que l'accent des mots ait une part dans le rythme des mélodies syllabiques et du genre récitatif, on le comprend d'autan
nieux que le fait se reproduit également dans la musique molerne. Mais en est-il de même pour toutes les mélodies liturgiques, pour les chants mélismatiques comme pour les chants iyllabiques ? C'est ce qu'il faudrait démontrer.
Or, la réponse négative ne saurait être douteuse; un examen riême superficiel de ces mélodies suffit à s'en convaincre. En [moi l'accent du texte a-t-il servi pour rythmer les Répons, les Graduels, les Alléluia, les Offertoires ? Quel rapport rythmique f a-t-il donc dans ces mélodies entre le texte parlé et le texte chanté, s'il est vrai, comme on le prétend, que le rythme de la barole détermine le rythme du chant, et que le chant doive Réclamer le texte ? L'édition vaticane du Graduel est aujourll'hui entre toutes les mains; qu'on l'ouvre au hasard, qu'on chante n'importe laquelle des mélodies et qu'on nous montre le quelle manière l'accent des mots y est le principe formateur lu rythme.
A quoi bon insister, d'ailleurs, puisque tous les auteurs du moyen-âge, ceux même, comme Elias Salomon, qui enseignent 'égalité absolue de toutes les notes dans le plain chant, sont l'accord pour affirmer que le texte est subordonné à la mélodie ît qu'en chantant il n'y a pas à tenir compte de l'accentuation, ion plus que de la quantité des mots ? Puisque, même dans la psalmodie, les Instituta Patrum, qui faisaient loi dans les monas- :ères bénédictins du moyen-âge, recommandent d'observer par- :out les accents de la mélodie, de préférence à ceux du texte, orsqu'ils ne sont pas d'accord ?
Ainsi le chant a ses accents propres, le texte a les siens, et le rythme de la parole, si rythme il y a, ne fait pas le rythme de a mélodie. Que souvent, ordinairement même, si l'on veut, Le musicien, lorsqu'il rythme ses mélodies, tienne compte de accent des mots, rien de mieux; nos compositeurs modernes ne font pas autrement. D. Mocquereau leur en fait même un reproche : les maîtres de la grande école Palestrinienne, dit-il, agissaient autrement et s'inquiétaient beaucoup moins d'établir
une concordance exacte entre les temps forts du rythme musical et les accents du texte.
C'est vrai jusqu'à un certain point, mais quelle conclusion peut-on en tirer, sinon : — i° que l'accent tonique influe, sans doute, sur la constitution rythmique des mélodies, mais qu'on ne le peut à aucun titre considérer comme le principe formateur du rythme musical, qui est indépendant de lui et le domine toujours; — 2° qu'en aucun temps, et nulle part moins que dans les mélodies grégoriennes, cette prétendue souveraineté de l'accent tonique ne s'est exercée, le rythme de ces mélodies ayant été établi en dehors et souvent à l'opposé de toute considération relative aux accents du texte chanté.
Pour que l'accent tonique ait pu devenir le principe formateur du rythme grégorien il faudrait, on en conviendra, que toutes les mélodies grégoriennes eussent été composées à une époque où la langue latine, ayant cessé d'être métrique, n'était plus que tonique, c'est-à-dire au plus tôt vers le Ve ou le VIe siècle. Or, à cette époque, le recueil des chants liturgiques était déjà considérable et nombre de ces chants, ceux de la Messe en particulier, remontent à une antiquité beaucoup plus reculée, jusqu'aux origines du culte chrétien.
Dès lors, à quel genre de rythme pouvons-nous les rattacher, sinon à un rythme musical, le seul possible pour des chants dont le texte n'était ni en vers ni en prose oratoire ? Le fait est de toute évidence, si l'on rapproche la liturgie romaine et latine des diverses liturgies orientales, grecque, arménienne, copte, syrienne, etc., dont l'origine est la même, au berceau du christianisme. Toutes ont un même genre de musique, partout rythmée de la même manière, c'est-à-dire musicalement et non pas toniquement. Tous ces peuples cependant, y compris les Grecs,
arlent des langues fondées sur l'accent tonique, dépourvues de quantité métrique.
Le génie de la langue importe donc peu à la constitution rythmique des mélodies; sinon, le rythme devrait toujours être étriqué dans les langues de quantité, et tonique dans les lanes d'accent. C'est le contraire qui a eu lieu: les langues grece et latine, jusque vers le Ve ou le VIe siècle, étaient langues de quantité, et nul ne prétend que, soit chez les Grecs soit chez les Latins, les mélodies liturgiques, qui n'étaient pas composées sur des vers, fussent alors rythmées métriquement ; les langues sémitiques de l'Orient ont toujours été langues d'accent, et néanmoins aucune des Églises orientales ne possède une musique rythmée sur la prose, leur rythme est musical.
Il en est de même de la musique grégorienne. Ses mélodies intérieures à la transformation de la langue, n'ont eu à subir de ce chef aucun changement dans leur constitution rythmique, 'elles sont restées ce qu'elles étaient à l'origine, simplement musicales, comme toutes leurs congénères de l'Orient.
Mais il y a plus : la psalmodie elle-même, non seulement n'a pas été rythmée sur les accents du texte, elle ne l'a même pas été à la manière des autres mélodies grégoriennes. Son rythme est ou purement métrique ou fondé sur un rythme métrique, celui des Cursus oratoires.
Il faut remarquer, en effet, qu'à l'époque où les Maîtres de la Schola romaine composaient les mélodies psalmodiques sur le modèle de la prose oratoire, le rythme des Cursus était encore métrique; ce n'est que plus tard qu'il devint tonique.
La preuve en est dans les Oraisons des deux Antiphonaires 'Gélasien et Léonien, dont les cadences sont en grande majorité métriques; un petit nombre seulement, et non les plus ancien-
nés, paraissent être toniques. (1) On le voit également par la psalmodie des Versets responsoriaux, dont le rythme, sans être proprement métrique, à cause de ses mélismes, n'en est pas moins calqué pour ainsi dire sur celui des Cursus métriques. (2)
On est donc bien mal venu de parler de l'influence des Cursus oratoires sur le rythme de la psalmodie romaine, pour démontrer que ce rythme est fondé sur l'accent tonique grammatical et, par suite, n'est autre que le rythme de la parole. Il est incontestable, au contraire, que la psalmodie, aussi bien que les Cursus qui lui ont servi de modèles, fut à l'origine rythmée métriquement, c'est-à-dire musicalement, et que la substitution de l'accent à la quantité, survenue plus tard, n'exerça aucune influence ni sur la mélodie ni sur son rythme, qui s'accorda de l'un aussi bien que de l'autre.
De ces diverses considérations, il ressort clairement que la thèse bénédictine du rythme grégorien, rythme de la parole, non seulement ne peut bénéficier des faits qu'elle invoque, mais a contre elle d'autres faits non moins certains, et que les faits cités eux-mêmes ont une signification et une valeur toutes différentes de celles qu'on leur prête. Eux et les autres sont tout en faveur d'un rythme proprement musical.