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CHAPITRE III

La perte de la quantité métrique dans les mots.

Pendant longtemps c'a été comme un axiome dans l'école oratoriste — on en parle moins depuis certaines discussions récentes — que la perte de la quantité métrique dans la langue latine

(1) Cf. ci-dessus, p. 130, note — p. 133 et sq.

(2) Cf. ci-dessus, p. 161 et sq.

a eu comme conséquence naturelle et nécessaire l'égalisation absolue de toutes les syllabes des mots sous le rapport de leur durée : plus de brèves et de longues entremêlées, mais toutes ou également brèves ou également longues. Et l'on en concluait à l'égalité de toutes les notes dans le chant grégorien, à l'impossibilité d'un rythme musical, fondé sur la distinction des syllabes longues et des syllabes brèves dans le texte; donc, à un rythme qui ne pouvait être que celui de la parole, à un rythme tonique, celui du texte.

Étrange confusion, avons-nous fait observer, de deux choses absolument distinctes : la musique et le discours, le rythme du chant et celui des mots ! Oubli ou méconnaissance plus étrange encore des rapports qui existent, dans toutes les langues, entre la constitution du rythme musical et les aptitudes rythmiques idu langage ! D'un changement qui se produit dans la langue on conclut immédiatement à un changement de rythme en musique. D'où vient cela, et comment peut-on se croire autorisé à pareille conclusion ?

«En vertu du même principe fondamental, toujours supposé, toujours affirmé, jamais démontré : le rythme du chant grégorien est le rythme de la parole; il doit en suivre toutes les vicissitudes et changer de nature avec lui.

Chose curieuse cependant : ce principe ne vaut que pour le chant grégorien, on se garde bien de l'appliquer à toute autre espèce de chant et de musique, alors même que les textes chantés appartiennent à des langues toniques. Ni la langue française, ni aucune de nos langues européennes, toutes langues d'accent, ni la langue grecque devenue tonique à la même époque que la langue latine, ni les langues sémitiques également langues d'accent, aucune de toutes ces langues n'a eu le pouvoir de faire la musique à son image, en lui imposant un rythme tonique à notes égales.

D'où vient donc que, seul, le rythme grégorien ait subi pareille transformation ? Le fait est, certes, assez exceptionnel, assez

extraordinaire, pour qu'on nous l'explique; car, de raisons, nous n'en voyons ni en musique ni dans la langue latine ellemême, l'exemple des autres musiques le prouve assez clairement. Qu'on nous dise donc une bonne fois, avec preuves à l'appui, où, quand et comment ce fait s'est produit; il ne doit pas être plus difficile à préciser historiquement que le fait du changement opéré dans la langue, puisque les deux sont corrélatifs, l'un comme cause et l'autre comme effet. Tant que cette démonstration n'aura pas été faite, nous persisterons à tenir l'hypothèse pour invraisemblable, voire en contradiction avec tous les faits que nous révèle l'histoire de la musique au moyen-âge.

Allons plus loin, et supposons même que cette transformation impossible se soit néanmoins accomplie, que se serait-il passé alors ? — On prétend que la perte de la quantité métrique dans les syllabes des mots a produit l'égalité des notes en musique. Mais qu'on veuille bien se reporter à la doctrine des Maîtres touchant la composition musicale comparée à la composition littéraire et à l'analogie qu'ils établissent entre les éléments d< l'une et de l'autre. Les sons répondent aux lettres, les syllabes musicales aux syllabes littéraires, les neumes aux mots, etc.

Or, le changement qui s'est produit dans la langue affecte les syllabes des mots : elles perdent leur quantité et deviennent toutes égales; quant aux lettres, elles restent ce qu'elles étaient. Un changement analogue en musique devait donc affecter, lui aussi, les syllabes musicales et laisser intactes les notes ou les sons. Toutes les syllabes littéraires devenant égales, à ce qu'on affirme, cette même égalité devrait exister dans les syllabes musicales, quel que soit le nombre des lettres qui composent les premières, et quel que soit le nombre des sons qui composent les secondes. On voit la conséquence, elle est curieuse.

Suivant la théorie de D. Mocquereau, le rythme grégorien n'admet pas de syllabes composées de plus de trois sons, et chaque syllabe de un, deux ou trois sons forme un temps rythmique, qui a son arsis et sa thésis, son élan et son repos. Très

bien; mais admettons le principe que toutes les syllabes, en musique comme dans le discours, doivent être égales en durée, que s'ensuivra-t-il ? — que nous aurons des mélodies rythmées par syllabes, c'est-à-dire par temps rythmiques égaux, mais diversement composés de sons inégaux en nombre et en durée. Il y aura dans le rythme grégorien des temps formés d'une seule note longue et des temps composés de deux ou de trois notes brèves. Le rythme ne sera plus à notes égales, mais à syllabes et temps rythmiques égaux; il renfermera des notes longues, rtoutes également longues de la durée d'un temps plein, et des notes brèves, inégalement brèves, les unes de la moitié, les autres d'un tiers de temps.

Pour qui admet la subordination du rythme grégorien à son principe formateur, c'est-à-dire la langue latine, la conséquence est forcée : syllabes littéraires et syllabes musicales sont régies par une même loi, elles doivent avoir une durée toujours égale, quelque soit le nombre des lettres et des sons qu'elles renferment. Le rythme n'en serait peut-être que meilleur; en tout cas, il se rapprocherait davantage du rythme musical, et il serait plus logique que le prétendu rythme à notes toutes égales.

Au lieu de cela, on aboutit à cette contradiction entre le rythme et la langue, son principe formateur, que dans celle-ci les syllabes sont égales et les lettres inégales en durée, tandis que, dans le rythme, les sons sont égaux, de la valeur d'un temps premier, et les syllabes sont inégales, comme équivalant à un, deux ou trois temps premiers.

Inventer un théorie nouvelle en fait de rythme, c'est parfait; mais encore faudrait-il que les conséquences fussent d'accord avec les principes. Or, l'égalité des notes en musique est une conséquence sans rapport avec l'égalité des syllabes dans le discours. La théorie n'est donc pas plus fondée en logique qu'en histoire.

Enfin, rappelons ici ce que nous avons dit plus haut de la quantité naturelle des syllabes en toute langue. On n'en peut

citer aucune, ni langue métrique ni langue d'accent, où toutes les syllabes des mots soient égales en durée. Même dans la langue française, la moins métrique peut-être qui existe, certaines syllabes sont naturellement longues et d'autres sont brèves; on s'en aperçoit à la prononciation qui serait ridicule, si l'on n'y observait pas cette différence naturelle des syllabes et qu'on voulût les faire toutes ou également brèves ou également longues. Seulement, cette quantité est indéterminée, sa valeur dépend de celui qui parle.

Aussi, n'en a-t-on point fait la base du rythme, ni poétique ni musical, comme dans les langues classiques, grecque et latine. On a eu recours plutôt à l'accent et à ses analogies avec les temps longs et forts du rythme. Quant aux syllabes atones, quelle que soit leur durée naturelle, on les soumet au rythme et elles prennent de lui leur valeur. C'est affaire de convention dans la poésie tonique et dans la rythmique musicale, tout comme l'était dans la poésie métrique la distinction de deux valeurs de durée seulement, une durée longue et une durée brève (ci-dessus, p. 48 et 91).

Il en est, du reste, de la perte de la quantité métrique dans une langue, par suite de sa transformation en langue d'accent, ce qu'il en est de la perte des divers accents d'intonation sous la même cause, et un changement fait mieux comprendre l'autre.

On sait, en effet, que les langues toniques diffèrent sous un double rapport des langues métriques : sous le rapport de la quantité et sous celui de l'accentuation. — La quantité, c'est-àdire la distinction des syllabes brèves et des syllabes longues, disparaît, en tant du moins qu'elle était plus artificielle que naturelle, et il ne reste dans les mots que la quantité naturelle de leurs syllabes, quantité imprécise, laissée à l'arbitraire de chacun, j — L'accentuation change de nature : les accents proprement toniques, aigu, grave et circonflexe, qui marquaient des élévations et des abaissements de la voix, sont remplacés par un accent unique, accent d'intensité et non pas d'intonation, qui ne pro-

duit ni élévation ni abaissement quelconque du ton de la voix, mais seulement un appui et une certaine prolongation.

Cela étant, que dirons-nous ? La perte de l'accentuation, en supprimant la distinction des syllabes aiguës, graves et circonflexes, a-t-elle eu pour résultat de rendre toutes les syllabes égales en hauteur, toutes également aiguës ou également graves ? Faut-il, dès lors, ne parler et ne déclamer que recto tono, comme on fait lire à haute voix dans les collèges et les communautés ? Qui s'aviserait de le prétendre, prêterait à rire; il n'y aurait pas d'autre réponse à lui faire.

Pourquoi alors veut-on que la perte de la quantité artificielle ait eu pour résultat de rendre toutes les syllabes égales en durée, ou également brèves ou également longues? De sorte que, non seulement en parlant, mais même en chantant, nous ne puissions les prononcer autrement que d'un mouvement toujours uniforme, ni plus longues ni plus brèves les unes que les autres ? — Évidemment, une assertion vaut l'autre et toutes les deux méritent la même réponse.

Le principe du rythme prosaïque à notes égales n'est donc

*pas plus autorisé par la philologie qu'il ne l'est par la logique et par l'histoire. C'est une hypothèse fantaisiste, dépourvue de

.tout fondement rationnel.

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