‹ Composition musicale et composition littéraire a propos du chant grégorienChapitre 57 sur 67 · CHAPITRE IV Le temps premier indivisible · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Le temps premier indivisible

Encore une de ces affirmations, dont on abuse de façon étrange, pour en tirer des conclusions invraisemblables, mais qui cadrent assez bien — c'est tout leur mérite, d'ailleurs — avec le fameux principe qui domine tout. Nous en avons parlé déjà (tome I, p. 48, note) et l'on a pu comprendre deux choses:

i° Que, par rapport au temps premier des Grecs et à son indi-

visibilité absolue, il faut distinguer entre les métriciens et les rythmiciens; car, dit le Scholiaste d'Héphestion, «les rythmiciens comprennent le temps tout autrement que les métriciens. » En poésie, on n'admet que deux valeurs de durée pour les syllabes, une longue et une brève, celle-ci d'un temps, l'autre de . deux. Là donc, il est rigoureusement vrai que le temps premier est indivisible, puisque toutes les syllabes brèves sont égales et qu'il ne peut y en avoir de plus brèves que d'un temps premier. | Mais aussi, faut-il ajouter, ce n'était pas là chose naturelle, les grammairiens grecs le reconnaissent eux-mêmes, c'était affaire de convention en poésie et pour les besoins du rythme métrique.

En musique, aucune convention de ce genre n'imposait aux rythmiciens l'indivisibilité absolue du temps premier. Ils allon- , geaient ou raccourcissaient les temps rythmiques à leur gré, mais toujours en leur assignant des valeurs déterminées, rationnelles ou irrationnelles. Chez eux, l'unité de temps avait donc ses multiples, des temps longs composés de deux, trois, quatre temps premiers; elle avait aussi ses sous-multiples, ses fractions qui valaient la moitié ou le tiers du temps premier. C'est ainsi • qu'ils traitaient, par exemple, les syllabes longues auxquelles ils donnaient, non pas une valeur toujours égale à deux temps premiers, comme en poésie, mais deux temps et demi, trois temps, quatre temps, selon qu'ils jugeaient convenable au rythme des mélodies.

2° Les anciens n'en avaient pas moins raison de dire que les temps composés sont divisibles, tandis que le temps premier ne l'est pas. C'était vrai, mais différemment, pour les métriciens ; et pour les rythmiciens; les premiers considéraient cette indivisibilité du temps premier dans les syllabes, réellement indivisibles; les seconds la considéraient par rapport à l'unité de temps, logiquement indivisible en unités plus petites, ne pouvant avoir que des fractions d'unité et des multiples en nombre déterminé. C'est le propre de l'unité en toute espèce de mesure, et celle

des durées rythmiques ne faisait pas exception ; nous le voyons, d'ailleurs, par ce qui existe, non seulement dans notre musique moderne, mais dans tous les genres de musique connus.

A moins donc de supposer a priori que le rythme grégorien est par essence le rythme de la prose, on a tort d'appliquer à la musique ce qui est propre de la métrique : rythme musical et rythme poétique sont loin d'être identiques, ils ne sont qu'analogues. Ce qui est vrai de l'un n'est pas toujours vrai de l'autre, et l'hypothèse oratoriste est encore à démontrer.

3° Au reste, qu'importe au rythme grégorien que le temps premier chez les Grecs fût ou ne fût pas absolument indivisible, en rythmique comme en métrique ? Il resterait encore à prouver qu'en cela la rythmique grégorienne était fondée sur les mêmes principes et suivait les mêmes lois. Or, on ne nous cite en preuve que des auteurs grecs, aucun des Maîtres qui ont écrit au moyen-âge sur le chant grégorien.

Puis, admettons pour un instant qu'en rythmique grégorienne comme dans celle des Grecs, le temps premier ait été réellement indivisible, quelle serait la conséquence ? Que le rythme des mélodies grégoriennes est nécessairement ci notes égales et uniquement formé de temps premiers ? Quel raisonnement étrange, quelle conclusion absurde !

S'il n'y a, dans le rythme grégorien, pas de temps plus bret que le temps premier, il est en cela dans les mêmes conditions que le rythme grec. Celui-ci était-il donc à notes égales, ne faisait-il usage que de notes brèves, de la valeur du temps premier ? Est-ce que du temps premier il ne formait pas les temps composés, les temps longs, de deux, de trois, de quatre temps; et tous ces temps longs n'étaient-ils pas dans les pieds rythmi- 1 ques mélangés aux temps brefs ?

Pourquoi donc le rythme grégorien, ayant pris aux Grecs son principe fondamental : le temps premier est indivisible, ne leur aurait-il pas emprunté également la formation des temps composés, les longues de deux, de trois, de quatre temps ? Tous les

auteurs s'accordent, au contraire, à affirmer l'existence dans le chant grégorien de notes brèves, d'un temps premier, comme les syllabes brèves de la poésie, et de notes longues, de deux temps ou plus, comme les syllabes longues de la poésie.

L'indivisibilité du temps premier est donc sans conséquence logique par rapport à l'égalité ou à l'inégalité des notes dans le chant. Ou plutôt il laisse bien entendre que ces notes ne doivent pas être égales; car s'il est temps premier, c'est qu'il y a après lui des temps seconds, troisièmes, quatrièmes, et quels peuvent-ils être, sinon les temps composés et longs de 2 temps, de 3 temps, de 4 temps ? L'indivisibilité du temps premier a donc pour conséquence naturelle, que l'unité de temps rythmique ne pouvant se diviser, elle se multiplie pour former toutes les durées diverses dont le rythme a besoin. Et c'est ainsi que même les principes les plus fondamentaux du système oratoriste se retournent contre lui, et le montrent de plus en plus contraire à toute raison.

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