CHAPITRE VI Antinomies pratiques
C'est donc bien à la poésie tonique que sont empruntés les éléments du nombre musical grégorien. Mais alors, pourquoi ce rythme a-t-il été mutilé ? Pourquoi, des deux phénomènes qui accompagnent le son musical et qui font le rythme, je veux dire la durée ou quantité et l'intensité ou dynamie, supprime-t-on le premier, «le plus important» (p. 7), pour ne conserver que le second, et encore réduit à sa plus simple expression, à de simples crescendo et decrescendo de la phrase mélodique ?
I. — D. Mocquereau, en effet, pose en principe que dans le chant grégorien, à part les finales des distinctions qui sont plus ou moins allongées (mora vocis ultimœ), les rythmes simples ou composés ne peuvent renfermer que des notes brèves d'un temps premier, les longues de deux, de trois et de quatre temps sont inconnues dans le rythme grégorien. Pourquoi? Toujours et uniquement en vertu du principe fondamental que, dans la musique grégorienne, c'est la parole qui fait le rythme.
D'autre part cependant, c'est à la poésie grecque, par l'intermédiaire de la poésie tonique, que D. Mocquereau emprunte sa constitution et sa division des pieds métriques en pieds de deux syllabes et pieds de trois syllabes. Il en fait ses rythmes élémentaires, l'un de deux temps ou deux syllabes brèves — rythme binaire — l'autre de trois temps ou de trois syllabes — rythme ternaire.
Mais, dans la poésie des Grecs, les syllabes qui composaient les pieds pouvaient être ou brèves d'un temps ou longues de deux temps. Il en résultait une certaine diversité dans les pieds composés d'un même nombre de syllabes, suivant qu'ils se formaient de temps longs et de temps brefs. Ainsi, les pieds de deux syllabes se divisaient en :
Pyrrhiques (2 syllabes brèves) ïambes (arsis brève, thésis longue)
Trochées (thésis longue, arsis brève) Spondées (thésis et arsis longues)
Les pieds de trois syllabes formaient
Tribraques ( 3 syllabes brèves) Dactyles (1 longue, 2 brèves) Anapestes (2 brèves, 1 longue) Molosses (3 syllabes longues)
Amphïbraques (1 brève, 1 longue, 1 brve) Critiques (1 longue, 1 brève, 1 longue) Bacchius (1 brève, 2 longues) Palimbacchius (2 longues, 1 brève)
Or, de ces 12 espèces de pieds rythmiques, la théorie de D. Mocquereau ne connaît plus que le pyrrhique (rythme élémentaire binaire) et le tribraque (rythme élémentaire ternaire);
il précisément ceux que les Grecs jugeaient impropres à former aucun rythme, ces brèves continues ne pouvant produire qu'un mouvement indécent par sa rapidité et désagréable par son uniformité. Cicéron et les rhéteurs les rejetaient également du rythme oratoire. Le rythme grégorien serait donc, en vérité, bien pauvre et bien étrange, s'il devait être réduit à n'user que
| de ce dont les Grecs ne voulaient pas.
IL — Remarquons, en outre, que la rythmique grecque admettait certainement le mélange des pieds de deux et de trois syllabes dans le rythme des mélodies; mais c'était, comme l'explique si bien Saint-Augustin dans le ïïme livre du De Musica, en n'associant jamais dans un même rythme que des pieds, dont le frappé était le même ou pouvait être rendu semblable.
Ainsi, d'après l'illustre Docteur, le spondée ne peut être adjoint au pyrrhique, à cause de sa composition toute différente, mais il sera bien associé au procéleusmatique, qui a même frappé; iambe et trochée ne vont pas ensemble, parce qu'ils marchent à l'inverse l'un de l'autre; le spondée, le dactyle et l'anapeste ayant même mesure, sont aussi parfaitement associables; mais l'iambe, le trochée et le tribraque ne leur peuvent être adjoints qu'à la condition de prendre leur frappé, c'est-à-dire d'être battus en triolets accidentels, comme on le fait assez souvent dans la musique moderne.
Par conséquent, les Grecs n'auraient pu admettre un rythme musical exclusivement composé de pyrrhiques et de tribraques, mélangés de façon continue et sans ordre; c'eût été pour eux la comble de l'irrégularité et de la fantaisie, tout l'opposé du rythme véritable. Le rythme grégorien qu'on nous propose n'est pourtant que cela : un assemblage et une succession désordonnée de petits rythmes binaires de (pyrrhiques) et de rythmes ternaires (de tribraques); en réalité, un rythme boiteux, point musical et qui n'a du rythme que le nom.
Les livres de Solesmes en offrent des exemples à chaque page; je ne citerai que les deux suivants, les Ant. ad Maqn. des jres et {{mes Vêpres de la Nativité de N. S., que j'extrais du Manuel de la Messe et des Offices, publié en 1903, chez Desclées. Dans ce Manuel, toutes les thésis des rythmes élémentaires sont marquées par un point au dessus de la note; je remplace ce point par une demi-barre de mesure qui, en distinguant bien chaque temps rythmique, laissera mieux apercevoir aux musiciens l'étrangeté de ce prétendu rythme, au pas irrégulier et sans cesse obligé de changer d'allure (1).
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(i)On a vu dans la Ie Partie, ces Antiennes avec leur rythme musical, tel que je le traduis des manuscrits de Saint Gall. Les musiciens pourront faire la comparaison et juger de la valeur réelle de ces deux versions.
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III. — D. Mocquereau objectera, sans doute, que de nos jours nombre de musiciens, et des meilleurs, préfèrent ce rythme libre au rythme mesuré et compassé de la musique moderne ; il citera certaines compositions musicales des Maîtres, où les mesures binaires, ternaires, quaternaires, sont mélangées dans le rythme d'une même mélodie.
D'accord, répondrai-je ; mais entre ce rythme libre des musiciens et votre rythme libre grégorien, il y a une différence essentielle : le premier est isochrone, le vôtre est polychrone ; le premier ne s'affranchit que de l'égalité des mesures, le vôtre s'affranchit de l'égalité des temps; et c'est tout autre chose. En voici un exemple que j'ai présentement sous les yeux.
M. Bourgault-Ducoudray, transcrivant dans notre notation moderne un certain nombre de Mélodies populaires de la Grèce et de l'Orient, est naturellement obligé de faire usage du rythme libre à mesures mélangées, tantôt binaires, tantôt ternaires. Parmi ces mélodies, je cite la suivante, où le mélange est presque continu :