‹ Composition musicale et composition littéraire a propos du chant grégorienChapitre 60 sur 67 · t>a .ta · texte numérisé non relu

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(i) Traduction. — « Des voleurs sont venus dans la montagne pour me voler des chevaux ; des chevaux ils n'ont pas trouvé, et ils m'ont pris mes moutons. » Ils les prirent, hélas ! et s'en allèrent !

« Ils m'ont volé la brebis tachetée, qui avait la toison d'or et la clochette d'argent ! Ils la prirent, hélas ! et s'en allèrent ! Ils s'en allèrent, ma mère, ils s'en allèrent !

« O ma brebis à la toison d'or ! O mon mouton, ô ma clochette ! O mon pot au lait ! O ma flûte ! O mon manteau ! Hélas ! ils s'en sont allés, ma mère, ils s'en sont allés ! »

Comme on le voit, dans cette mélodie, les thésis, temps forts, ne reviennent pas à intervalles toujours égaux; tantôt elles sont suivies de deux temps faibles et tantôt de trois, le rythme est donc libre. Mais cette liberté dans le groupement des temps forts et des temps faibles n'ôte rien à l'égalité des temps rythmiques, iqui ont tous une même durée, qui peuvent tous être battus de la même manière. Le mouvement rythmique a donc cette marche régulière et constante, sans laquelle il boiterait de façon désagréable et disgracieuse.

Il en est de même dans toutes les compositions musicales à rythme libre : le rythme n'y est pas isométrique, à mesures égales, mais il est isochronique, à temps égaux. Aucun musicien, que je sache, ne s'est avisé jusqu'ici de composer des mélodies rythmées à temps inégaux, tantôt binaires de la durée de deux temps premiers, et tantôt ternaires, de la valeur de trois temps premiers, (i) L'égalité des temps rythmiques, de quelque manière qu'on les assemble pour en faire des mesures, est un principe qui a toujours été admis en musique. Il s'impose au sens musical et il n'est pas à croire que les musiciens y contredisent jamais.

L'existence du rythme libre dans la musique moderne n'a donc pas de rapport avec la constitution du rythme grégorien, tel que l'entend et le pratique l'école oratoriste. Nous savons, au contraire, qu'entre le rythme libre des musiciens et le rythme musical de l'école mensuraliste, l'identité est, au fond, complète : le rythme des mélodies grégoriennes est un rythme musical libre.

(i)A quelque genre de rythme qu'il appartienne, dactylique, iambique ou péonique, le temps rythmique est toujours divisible par 2, par 3, par 4, etc. ;

. mais, de même que l'unité arithmétique ne change pas de valeur pour être multipliée ou divisée par quelque nombre que ce soit, ainsi l'unité rythmique, le temps, ne change pas non plus de durée, lorsqu'on la divise en moitiés, en

1 tiers, en quarts, etc. .. Le temps, pris dans son entier, a une durée fixe et toujours égale dans le rythme d'une mélodie ; mais ses parties ont naturellement des durées de plus en plus courtes à mesure qu'elles sont plus nombreuses. C'est ce qui explique la présence des àuolets dans le rythme ternaire, des triolets dans le rvthme binaire.

IV. — Mais en fait d'antinomies, il y a mieux encore dans la pratique du soi disant rythme oratoire. Théoriquement, on pose comme principe fondamental, que l'élément formateur du rythme grégorien c'est la parole, le texte auquel il est appliqué, et que son rôle est essentiellement de déclamer ce texte; (i) pratiquement, ni compositeurs ni chanteurs n'ont l'air de se soucier des textes, soit pour composer et rythmer leurs mélodies, soit pour les chanter. C'est à un système tout différent qu'il faut recourir pour expliquer l'un et l'autre, la composition et le rythme.

Je n'irai pas chercher bien loin les exemples, ils abondent. Voici un texte qui, chaque jour, est chanté aux Compiles :

« Te lucis ante terminum, Rerum Creator, poscimus, ut, pro tua clément ia, sis prœsul et custodia. »

Le poète — car c'est une hymne — a composé le texte sur les formules de la poésie métrique; mais peu importe, le musicien oratoriste n'a dû y voir qu'une simple prose et, sans tenir compte ni des longues ni des brèves de la quantité prosodique, il a dû composer et rythmer toniquement. Il a donc pris comme base de son rythme les accents des mots, rien autre, et il s'est conformé pour les divisions de la mélodie à celles du texte, phrases, membres de phrase, mots, etc.. Qu'est-ce à dire ?

Il n'y a dans le texte ci-dessus qu'une phrase, mais elle se divise en deux membres, qui renferment l'un et l'autre une incise :

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« Te lucis ante terminum, rérum Creator, poscimus \\ ut pro tua clementia, sis prœsul et custodia. »

(i) « La mélodie et le texte sont unis de la manière la plus intime et se pénètrent l'un l'autre. Le mouvement du texte se répand tout entier sur la parure j mélodique dont il est revêtu. Il suit de là, que le principe fondamental du i rythme du plain chant consiste dans la déclamation du texte. » (D. A. Kienle, cité plus haut ch. I. p. 7.) — Voilà qui est clair, et nous ne le faisons pas dire, j

Chacune de ces divisions doit être observée dans la mélodie et former autant de distinctions rythmiques séparées par la mora vocis ultimx, faible aux incises, plus accentuée à la fin des membres de phrase. Est-ce bien ce qu'a fait le compositeur ? Assurément non; ses divisions mélodiques se règlent sur les vers; chaque vers est une distinction rythmique; les simples incises ne sont pas traitées autrement que les membres de phrase et, au lieu d'une phrase musicale à deux membres avec double incise, il en a fait une à quatre membres égaux. Le musicien a fait comme le poète, des vers et non pas de la prose.

Si nous considérons plus en détail le rythme de cette phrase et de ses différentes parties, d'autres anomalies encore sont faites pour nous étonner.

Le théoricien du rythme oratoire, D. Mocquereau, distingue, et avec raison, quatre degrés du rythme : rythme-phrase, rythmemembre, rythme-incise, rythme-élément. Ces quatre degrés ne sont pas également nécessaires : il y a des phrases qui n'ont pas de membres, et ne se divisent qu'en incises ; d'autres ont deux ou plusieurs membres, et pas d'incises; une phrase peut même ne renfermer ni membres ni incises, être toute d'un bloc.

Mais ce qui se trouve nécessairement en toute phrase, comme dans tous ses membres et toutes ses incises, ce sont les rythmes élémentaires, dont l'exacte ordonnance et les justes proportions jouent, dans la composition rythmique, le même rôle que s pierres bien taillées dans un édifice architectural.

Or, suivant la théorie de D. Mocquereau, ce qui constitue essentiellement un rythme, c'est l'union et la succession d'un double mouvement : mouvement d'élan, arsis, et mouvement de repos, thésis. A l'arsis conviennent la légèreté, la brièveté, Y élan-, à la thésis, au contraire, le poids, la longueur, le repos; et cela aussi bien dans les rythmes élémentaires et simples que dans les autres rythmes composés.

D'autre part, tout mot dans le langage est un rythme qui a son arsis et sa thésis, l'une et l'autre simples ou composées.

a. th.

a. th. a. th «> h 1

De - us,

Cre - a - tor

L'arsis répond à la syllabe accentuée toniquement, en latin la pénultième ou l'antépénultième; (i) la dernière syllabe, sur laquelle la voix tombe et se repose, forme la thésis.

Cette thésis dans les mots est toujours simple, puisqu'elle ne porte jamais qu'une syllabe, la dernière ; l'arsis, au contraire, est composée dans les mots de plus de deux syllabes, c'est-à-dire que, suivant le nombre des syllabes antétoniques, elle peut renfermer deux ou plusieurs rythmes élémentaires secondaires, le rythme principal étant toujours celui qui porte l'accent tonique:

a. th. a. th. a. th. a. th. a. th.

pol-ht - an-tur, mi - ri - fi - ca - vit

a. th. a. th. a. th.

— # — 4~+-4 — 4-i 4 n m — tri - bu - la - ti - o - ne.

Ajoutons enfin, toujours d'après la même théorie, qu'au point de vue musical, thésis et arsis peuvent être formées, non pas

(i) Cf. Manuel, préf. p. XVI. — On ne nous dit pas comment, dans la langue française, qui accentue toujours la dernière syllabe des mots à terminaison masculine, l'arsis peut demeurer en l'air, n'étant suivie d'aucune thésis, d'aucun repos.

La préface du Manuel (p. XX) distingue deux espèces de rythmes thétiques, un fort et un faible. Comme exemple de rvthme thétique fort, elle cite le vers de Racine (voir aussi p. XV) :

a thés. a. thés. a thés. a. thés.

Oui, je viens dans son temple adorer V Eternel .

Les rythmes thétiques faibles sont tirés du latin :

a. th. a. th. a. th. a. th. - a. th.

Ave, inaris Stella — Doniinus — Redemplor

L'accent tonique est-il donc thétique en français et arsique en latin, et la théorie rythmique de D. Mocquereau serait-elle à l'usage exclusif de la langue latine ? Pourquoi, et que devient alors la théorie soi disant générale, fondamentale, du rvthme ?

d'une note seulement, mais d'un groupe de notes binaire ou ternaire; les groupes de plus de trois notes se subdivisent par deux ou par trois et forment des rythmes-éléments secondaires.

a. th. a. th. a. th. th. a. th.

Ju£

lu - as - an te ter - mi-num - de - meii-ti-a.

Donc, pour conserver à la parole son rythme propre, puisqu'on veut lui en donner un, il est indispensable de rythmer tous les mots qui ont dans la phrase un accent tonique distinct, en d'autres termes, de placer à l'arsis la syllabe accentuée et de faire une thésis de la dernière syllabe atone. Sinon, les mots sont rythmés contre nature, et les rythmes d'incises, de membres de phrase et de phrase sont nécessairement défectueux.

D'après cela et en tenant compte des deux observations précédentes, dont on ne peut nier la justesse, le texte ci-dessus devrait être rythmé de la manière suivante :

4Lfc |<vu> 'Ut/ <K âju*vuA\XK - a, , bis* wiot.-bux. t£. CuJyto . Ai . au .

Est-ce bien ce qui a été fait ? Pas du tout. D. Mocquereau a dû sentir ce qu'aurait de boiteux et d'antimusical un rythme composé de la sorte, d'après les accents du texte, et il a rythmé la mélodie en se rapprochant le plus possible de la formule métrique des vers : il a fait des thésis de toutes les syllabes qui sont thétiques et longues dans le rythme iambique, et ce sont

RYTHME GREGORIEN. — II.

à peu près toutes les syllabes accentuées. Il ne manque à son rythme que la distinction des syllabes brèves et des syllabes longues.

Voici les deux sortes de rythme: i° le rythme dit oratoire de D. Mocquereau, dans le Manuel ; 2° le rythme musical iambique, d'après la formule métrique. On pourra comparer l'un à l'autre :

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