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Ce n'est évidemment plus la même mélodie, bien que ce soient :oujours les mêmes notes, mais distribuées d'autre façon. Et plus du moins il en sera toujours ainsi, quand on modifiera dans une mélodie la forme de ses syllabes et la composition de ses mots. En toute phrase musicale il est donc nécessaire de bien dis- :inguer les mots qu'elle renferme, et de les faire apercevoir, en- :endre pour ainsi dire en les chantant. Mais cela demande assez souvent de la part des chanteurs un savoir que tous n'ont pas,
(l) « Tanta enim dissimilitudo hec argumento fieri potest, ut eumiem cantum pêne alium reddere videatur ; et difficilis fit cantus et tiinus delectabilis. » (Oddo, de musica, loc. cit.)
et une étude qu'ils n'accordent guère aux mélodies qu'ils doivent chanter. Tâchons néanmoins de leur ouvrir la voie, en répondant aux deux questions suivantes:
Et d'abord, combien une neume peut-elle renfermer de syllabes? Aucun nombre n'est déterminé; mais évidemment, en musique comme dans le discours, ce nombre ne peut guère dépasser quatre ou cinq syllabes, sinon par exception. Les syllabes, d'ailleurs, nous l'avons vu, sont elles-mêmes composées d'un plus ou moins grand nombre de sons. Dès lors, plus elles sont longues moins il en faut pour former des neumes, c.-à-d. de petites mélodies fragmentaires.
C'est au compositeur, naturellement, qu'il appartient de créer lui-même ses mots selon son inspiration , en quoi le musicien diffère beaucoup du littérateur. Tous les mots de la langue dont l'orateur se sert, sont composés déjà et contenus dans le dictionnaire ; les néologismes ne lui sont guère permis, il doit n'user que des mots reçus. La langue musicale au contraire , n'a ni dictionnaire ni mots tout formés ; le musicien crée lui-même tous ceux qui doivent exprimer ses idées et il les compose comme il lui plaît.
Seulement, comme il parle pour être compris, il se préoccupe avant tout de ne créer que des mots intelligibles, qui aient ur sens mélodique aisément perceptible. La multiplicité des syllabe; y serait plutôt un obstacle; il l'évite d'ordinaire et, pour être plus clair, il préfère la brièveté.
Mais le chanteur, lui, n'a pas à créer les mots du discoun musical; le discours est tout fait, il ne faut que le dire aussi parfaitement que possible. Pour cela il lui est indispensable d< reconnaître en chaque mélodie quels en sont les mots et corn] bien de syllabes il renferment.
Ici encore, il faut distinguer les chants syllabiques et les chant mélismatiques. Dans les premiers, on l'a vu déjà par l'exempl de l'Ant. Hodie Christus natus est, neumes de la mélodie et mot du texte vont ordinairement ensemble ; les uns font donc con
naître les autres et déterminent le sens de la phrase musicale. •Dans les seconds, texte et chant ne marchent plus de concert, la mélodie se fait indépendante des paroles, elle a ses neumes propres qui bien souvent s'étendent en se multipliant sur une seule syllabe du texte. Ce n'est donc pas à celui-ci, c'est à la méilodie seule qu'il faut demander de combien de mots elle est formée et quelle est la composition de ces mots. Or, le chanteur a pour cela trois moyens de discernement, qui sont assez sûrs, mais qui supposent cependant à un certain degré le sens , le flair musical.
i° Vidée mélodique. Puisque chaque neume, comme chaque mot du discours , signifie quelque chose, (*) il ne peut y avoir de neume où il n'y a pas un sens mélodique, c.-à-d. une petite mélodie ayant sa note initiale, sa note finale et pouvant être considérée comme un tout assez complet, bien qu'il demande à Is'unir à d'autres petites entités semblables pour former avec elles soit un membre de phrase, soit même une phrase entière. Par exemple, dans le Christe, eleison de la messe Te, Christe, supplices, le sens mélodique fait assez comprendre que les neumes doivent être composées et distinguées de la manière suivante, indiquée par les petites barres placées entre elles :
Ce sont, en effet, quatre mélodies fragmentaires, qui ont chacune un sens véritable, qui forment autant de petites entités musicales assez complètes en elles-mêmes et dont, par ailleurs, on ne peut rien retrancher, rien séparer, sans changer en même temps leur signification et en faire d'autres mélodies.
2° L'accent métrique. J'expliquerai ailleurs plus en détail ce
(') « Partem orationis quas aliquid significat — musicas partes quae aliquid significant.» (Oddo loç. cit.)
qu'il faut entendre par ce mot; disons seulement ici que l'accent métrique est en musique ce que l'accent tonique est dans le discours, et c'est encore une analogie entre le discours parlé et le discours musical.
A moins que sa position dans la phrase ne le lui fasse perdre, tout mot du discours parlé est accentué sur Tune de ses syllabes, et cette syllabe accentuée, forte, attire à elle, s'agglutine toutes les syllables faibles et atones qui, soit avant soit après, lui appartiennent et ne forment avec elle qu'un même mot. C'est par là surtout que dans le discours les mots se distinguent assez nettement les uns des autres.
Quelque chose de semblable existe en musique. Le rythme y est formé d'une succession ordonnée de temps forts et de temps faibles; la mélodie elle-même se compose de neumes, dont chacune, à l'instar des mots dans le discours, renferme des syllabes « faibles, non accentuées, en nombre divers, mais toujours unies, agglutinées à une syllabe forte, celle qui porte l'accent métrique.
Ainsi, dans l'exemple du Christe ci-dessus, si l'on voulait indiquer la syllabe forte, métriquement accentuée, de chacun des mots musicaux, tout en les distinguant bien les uns des autres, on pourrait écrire:
N° ii
k^m^T^îl^ Ti^^^TU ; I j. J^J
Mais aussi, il faut bien le dire, pour discerner dans une phrase musicale quels temps, quelles syllabes portent l'accent métrique et forment comme le nœud vital, le centre d'attraction des syllabes faibles, il faut au chanteur tout à la fois un sentiment mélodique parfait et la science du rythme musical. Peu de chanteurs, hélas ! possèdent l'un et l'autre.
3° La notation neumatique. Entre autres utilités que possédait au moyen-âge la notation usuelle ou neumatique, Huçhald as-
signe celle de marquer bien quels sons doivent être unis et lesquels disjoints (1). Après lui, Gui d'Arezzo disait de même que, dans la notation comme dans le chant, on doit unir, serrer pour ainsi dire les unes contre les autres les notes qui composent une neume, et plus encore celles qui composent une syllabe. Il ajoutait ailleurs qu'un seul entretien suffisait à faire apercevoir cette distinction des mots et des syllabes dans la figure même des neumes, si elles étaient bien écrites. (2)
Par conséquent, dans les manuscrits neumés avec soin, les signes de la notation doivent servir à distinguer, non seulement les sons, mais aussi et surtout les syllabes musicales, les neumes (mots) et les distinctions contenues dans les mélodies. De fait, il en est ainsi, autant qu'il est possible d'en juger, dans les manuscrits de l'école romanienne, à St-Gall et ailleurs. J'en ai dit un mot déjà plus haut, il convient d'insister un peu plus en détail.
Dans la notation romanienne, les signes neumatiques sont de deux sortes, les uns simples, les autres composes. Les premiers, abst! action faite des modifications de figures qu'ils subissent comme neumes rythmiques et comme neumes d'ornement, sont au nombre de 7 seulement, ainsi qu'on le voit dans le tableau cijoint. Si on y ajoute les signes qui représentent, avons-nous dit, les syllabes de 4 sons, les neumes simples sont alors au nombre de 13; tout dépend de l'opinion qu'on adopte relativement aux syllabes musicales de plus de trois sons.
Les autres signes de la notation neumatique sont tous composés, c. à-d. formés de la réunion en un seul groupe de deux ou de plusieurs signes simples. (Voir le tableau.) Or, les signes composés représentent autant de neumes ou de mots musicaux,
v1) Qualitcr ipsi soni jungantur in unum, vel distinguantur ab invicem. » (Ap. Gerb. 1. 118.)
C\ « Quomodo autem liquescant voces, et an adl œrenter vel discrète sonent... facili colloquio in ipsa neumarum figura monstratur, si, ut debent, ex iniustria co.npoaantur. » {A? G^r'o. n 37.
dont les syllabes composantes ne sont autres que les signes neumatiques simples ainsi unis les uns aux autres.
Dans la notation des mélodies, les signes neumatiques, simples ou composés, représentant les mots musicaux, sont séparés par un certain intervalle, analogue à l'espace qui sépare les mots dans le discours écrit; il indique, par conséquent, les neumes de la mélodie, au moins dans les mélismes purs. Car, dans les passages et les chants syllabiques, où les notes sont placées sur les syllabes du texte, souvent les syllabes musicales qui appartiennent à une même neume, se trouvent séparées, disjointes, et il faut alors les reconstituer d'après le sens mélodique de la phrase.
Dans les mélismes eux-mêmes, si les syllabes sont généralement bien représentées par les signes neumatiques simples, il n'en est pas toujours ainsi pour les neumes, dont les parties composantes, les syllabes, laissent parfois entre elles plus d'espace qu'il ne devrait y en avoir, selon la recommandation de Gui d'Arezzo. Pour discerner dans les phrases mélodiques les neumes et les syllabes qu'elles renferment, la notation neumatique seule ne suffit donc pas toujours; il faut y joindre l'usage des deux moyens précédents.
Tableau des signes neumatiques