‹ Composition musicale et composition littéraire a propos du chant grégorienChapitre 64 sur 67 · RYTHME-MEMBRE RYTHME-MEMBRE · texte numérisé non relu

RYTHME-MEMBRE RYTHME-MEMBRE

Incise a Incise b Incise a Incise c

Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel

« On y constate quatre appuis ou touchements ; mais tous n'ont pas la même valeur. Le premier (A. 1) est tout à fait fugitif et n'admet aucune prolongation. Le second (B. 2), plus important, supporte facilement un prolongement de la syllabe ; mais il demeure encore provisoire: ici, il n'y a pas seulement appui mais un vrai repos, quoique léger. Le troisième (A. 3) est de même nature que le premier. Enfin, le quatrième (C. 4) plus important encore que le second, termine le vers : le repos est plus parfait. »

Au point de vue de la parole et de son rythme tonique dans les vers, on ne saurait mieux dire, et ici nous sommes d'accord. En français, c'est l'accent qui marque les repos, les thésis par conséquent, et toutes les syllabes qui précèdent, sont à l'arsis du mouvement rythmique. Cette arsis peut être forte ou faible, et le repos lui-même peut être plus ou moins marqué, il est vrai toujours que le mouvement a ses points d'arrêt, ses appuis, son repos sur la syllabe toniquement accentuée (en poésie, accent principal ou accent secondaire), et non pas sur une syllabe atone.

Que dirons- nous donc ? Que la langue française est sur ce point en opposition complète avec la langue latine, et que ce qui est vrai de l'une ne l'est pas de l'autre ? Ce serait étrange, l'accent tonique étant de même nature dans toutes les langues d'accent. Mais il n'en est rien; bien au contraire, la langue française est ici la meilleure preuve, que l'accent a toujours eu dans la langue latine le même caractère et a rempli le même rôle que dans notre langue française actuelle.

Pourquoi le mot français a-t-il sa dernière syllabe accentuée? Parce que cette syllabe est précisément celle qui portait l'accent tonique dans le mot latin, d'où il est dérivé. Par exemple : être

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(esse), avoir (habere), aimer (amare), devoir (debere), finir

(finire), prendre (prendere), bref (brevis), long (longi), prudent

(prudentis), terrible (terribilis), etc., etc.

L'accent dans les mots latins était si fort que, dans la dérivation des mots français, il a écrasé pour ainsi dire la syllabe %ale; cette syllabe a disparu de la prononciation et le français s'est trouvé accentué sur la dernière syllabe non muette de ses mots. L'histoire de cette formation de la langue française est aujourd'hui assez connue, pour qu'il n'y ait pas ci y insister davantage.

Par conséquent, notre langue française oppose à la théorie de D. Mocquereau, sur le caractère et les propriétés de l'accent latin, un démenti absolu. Elle se serait formée tout autrement, si l'accent des mots latins avait été un élan, non un repos, une arsis, non une thésis ; car alors, perdant leur syllabe d'appui, les mots seraient demeurés en l'air, sans appui, sans repos, chose évidemment impossible. L'accent latin n'était donc pas arsique de sa nature, il était thétique, et il n'a pas changé de nature, en passant du latin au français.

L'erreur de D. Mocquereau vient de la confusion qu'il fait entre les deux genres d'accents dans les mots : l'accent d'intonation, aigu, grave et circonflexe, qui est mélodique, et l'accent

d'intensité, qui n'est ni grave ni aigu, qui est rythmique, non mélodique, (i) Ces deux sortes d'accents ont des propriétés toutes différentes et, si la théorie bénédictine peut à la rigueur convenir à l'accentuation du latin de quantité, le latin d'accent s'y refuse absolument. Mais le maître oratoriste ne fait nulle part cette distinction ; il raisonne, comme si l'accent des mots n'avait pas cessé d'être aigu, pour devenir intensif. Il a tort, évidemment, et toute sa théorie du rythme de l'accent repose sur une confusion qui la fausse dès le principe.

3° Au reste, il n'y a pas que la langue française à protester contre l'erreur de l'accent arsique, léger et bref de sa nature ; toutes nos langues européennes sont dans le même cas. Il n'en est aucune, que je sache, où l'accent des mots joue le rôle qu'on lui prête dans la langue latine. Elles ont, sans doute, des manières différentes de placer l'accent tonique, tantôt sur la dernière syllabe, tantôt sur la pénultième ou l'antépénultième, voire sur des syllabes plus reculées encore, jusqu'à la première syllabe des mots ; mais toutes se ressemblent dans la manière de comprendre et de pratiquer l'accentuation : l'accent est intensif, il sert d'appui à la voix et, finalement, c'est sur lui qu'elle se repose.

Cet accord de tous les peuples sur un fait qui a sa source dans la nature même du langage, n'est-il pas la preuve qu'il en a été de même dans la langue latine devenue langue d'accent ? Toujours est-il que la prononciation traditionnelle du latin chez tous ces peuples, si différents de langage par ailleurs, n'est pas en faveur de la théorie nouvelle. On a beau leur affirmer, leur répéter que c'est la théorie vraie, naturelle, nécessaire, ils demeurent sceptiques et continuent à parler, voire à chanter le latin comme ils ont fait toujours : la manière française ne leur plaît pas, et ils s'y refusent.

En vérité, ils n'ont pas tort ; car cette manière nouvelle ne se

(i) Cf. ci-dessus tome Ier, IIe part., ch. II, p. 65.

justifie d'aucune façon. Tout est contre elle, l'histoire, la philologie, l'art et la pratique universelle. C'est plus qu'il n'en faut pour la condamner.

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