CHAPITRE P
S'il est un fait désormais acquis à la science, reconnu et accepté par la grande majorité des savants, et sur lequel toutes les études linguistiques doivent s'appuyer, sous peine de s'épuiser en efforts stériles, c'est celui de la vie du langage. Par cette alliance de mots, qui eût paru bien étrange aux linguistes d'il y a trente ans, on entend que toute langue est un véritable organisme vivant, soumis aux lois fatales de croissance, de concurrence vitale, de transformation, de dépérissement et de mort qui régissent les espèces animales et végétales, et que l'homme lui-même n'a qu'une faible part à ce développement, résultat d'une activité naturelle et spontanée. Chaque mot d'une langue est, comme le bourgeon de l'arbre, le produit d'une force germinative inhérente l'idiome qui l'a formé ; et, si d'aventure une académie ou un écrivain entreprend d'en créer un à son caprice, ce mot (en supposant qu'il passe dans la langue vulgaire), constamme semblable à lui-même, sans postérité dans l'avenir comme
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sans ancêtre dans le passé, attestera, i)ai' sa stérilité, par sa force immuable, son origine factice, comme la tleur artiilcielle greffée sur un tronc vivace(l). Parfois pourtant l'essor d'une littérature fixe pour un temps la langue en une forme conventionnelle et brillante, dite littéraire et considérée comme supérieure ; mais, au-dessous, le vrai langage, l'idiome parlé subsiste et poursuit son évolution ; au bout d'un demi-siècle le dictionnaire est à refaire. Ainsi, dans les parcs luxueux, les arbres revêtent sous la main qui les émonde des formes régulières inconnues de la nature ; mais que cette main interrompe quelques jours son travail, et les frondaisons folles que contient cette géométrale architecture ne tarderont pas à se faire jour et à la recouvrir.
Toutes les langues ont donc débuté par le monosyllabisme, même ces langues sémitiques, dont le mécanisme flexionnel est si parfait et si complexe, et réciproquement tous les idiomes qui nous apparaissent aujourd'hui sous la forme du monosyllabisme ou de l'agglutination évoluent lentement vers la forme flexionnelle, qu'ils atteindront à coup sûr si aucun obstacle ne vient contrarier leur développement normal. L'obstacle, c'est la naissance d'une littérature, qui parfois fixe la langue écrite, et même la langue parlée, en la forme qu'elle a revêtue dans les productions littéraires les plus parfaites : effet fécondant et stérilisant tout à la fois. Car, si toute langue littéraire, à son apogée, enfante des chefsd'œuvre qui s'imposent à l'admiration de la postérité la plus reculée, elle devient, en se figeant sous cette forme brillante, impropre à se modifier, à exprimer des idées et des rapports nouveaux, à servir enfin d'instrument au progrès, et présente à la longue, ainsi que la société dont elle est l'image, cet
(1) Max Miiller. Science of Language (traduct. Harris et Perrot). Paris, 1867 (Durand). Leçon II, et spécialeni. pp. 62 et suiv.; p. 454.
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aspect de stagnation et d'immobilité qui caractérise à un si haut degré certains idiomes jadis très perfectionnés, tels que le chinois et les langues dravidiennes.
De celte double considération il ressort jusqu'à l'évidence que, si la vie du langage est une hypothèse commode, généralement admise, à l'aide de laquelle s'éclaircissent bien des phénomènes lexiologiques autrement inexplicables, ce n'est pas jusqu'à présent un fait démontré ni aisément démontrable. Pour en offrir la preuve formelle il faudrait pouvoir trouver^ dans l'histoire littéraire d'un peuple , le même idiome sous deux formes différentes à quelques siècles de distance, posséder des monuments qui nous le montrassent en son état agglutinant, et d'autres, bien postérieurs, où il eût revêtu la forme flexionnelle. Et c'est ce qui ne se peut, puisque le langage ne se transforme librement qu'à la condition de n'être point conservé par l'écriture, et que d'autre part l'écriture seule peut faire revivre à nos yeux les idiomes disparus. Le chinois, l'annamite, le tibétain en sont encore au monosyllabisme qu'ils ne franchiront pas, et nous possédons nombre d'idiomes agglutinants, dont la plupart probablement n'atteindront pas la période flexionnelle. Les langues indoeuropéennes sont toutes flexibles : leur mère, la langue de la petite famille qui, partie du plateau de Pàmir^ a peuplé la moitié du globe, avait donc elle-même dépassé la phase agglutinante dès avant la séparation des diverses peuplades aryennes. Ce qu'était la langue de nos pères, alors qu'elle traversait la phase que traversent aujourd'hui le japonais et le magyar, nous l'ignorons, et ne pouvons que le conjecturer.
Ce n'est donc pas sans un vif intérêt que les linguistes de tous pays et de toutes écoles auront lu les premières pages du remarquable livre de M. Lopez (1), pages ardentes de
(1) V. F. Lopez. Les Races aryennes du Pérou. Paris et Montevido, 1871, 1 vol.
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conviction, où l'auteur^ après bien des années de patient travail, croit pouvoir annoncer la découverte d'une langue aryenne (1) agglutinante. Eh quoi ! une langue plus vieille au moins de quinze siècles que le sanskrit védi({ue, dont les monuments littéraires, relativement récents, constituent pourtant le plus imposant témoignag-e de l'antiquité de notre race! une langue qui procède directement de la indogermanischc Ursprnche, non telle que nous la connaissons, restituée par les laborieuses recherches de Bopp, de Schleicher et de leurs émules, mais cristallisée dans son agglutination originelle ! une langue enfin qui nous montrera, juxtaposées et immuables les racines qui, plus tard, se fondant ensemble, subissant des modifications vocaliques dont la cause est encore obscure, se distinguant en racines formativos et simples suffixes, ont formé les thèmes et les mots ! Oui, voilà bien ce que M. Lopez nous promet. Le linguiste va se trouver en présence de deux langues qui se sont développées en même temps à cinq mille lieues de distance, mais dont l'une, dans son évolution, a franchi la phase d'agglutination où l'autre s'est arrêtée ; et ces deux langues n'en feront qu'une, les Ando-Péruviens ayant conservé presque pur l'idiome que parlaient nos ancêtres dans la vallée du Haut-Oxus. Ainsi l'on embrassera d'un coup d'œil et sans effort le mystérieux procédé par lequel le génie spontané de l'humanité perfectionne son verbe. La clef du problème aryaque se trouvera dans le quichua !
Si ces Ugnes parvenaient jusqu'à M. Lopez, je ne voudrais pas qu'il y vît une expression ironique qui est bien loin de ma pensée. Elles rendent exactement l'étonnement que me
(1) Je n'iguore pas que ce nom de races aryennes, langues aryennes, est, dans une certaine mesure, impropre ; mais j'en use, comme M. Lopez, pour éviter la longueur du vocable indo-européennes, qui d'ailleurs deviendrait impropre à son tour, si la thèse de M. Lopez se trouvait vraie.
causa la première lecture de son livre, mêlé d'admiration pour une découverte qui, à la supposer réelle, égalait au moins celle de Bopp et plaçait d'emblée son auteur au rangdes plus illustres. Sans doute, et il le reconnaît lui-même, on ne pouvait accueillir un semblable essai qu'avec une extrême méfiance : trop de tentatives de ce genre ont déjà échoué ou se sont abîmées dans le ridicule, et ils datent d'hier, les linguistes improvisés qui ont prétendu faire procéder d'une souche unique toutes les langues du monde, qui du basque, qui du celte, qui de l'hébreu. Mais si de pareilles entreprises, sans profit pour la science, ne rencontrent partout que la plus décourageante indifférence, il n'en est pas ainsi d'un ouvrage sérieux, dont l'auteur a employé ou du moins tenté d'employer la méthode et les procédés rigoureux de la véritable linguistique. Dans une telle œuvre, même impuissante à le convaincre, le critique respecte la profonde conviction de l'auteur et les consciencieuses recherches qu'elle lui a coûté.
L'ouvrage de M. Lopez m'a donc étonné et charmé, mais ne m'a point convaincu. Du moins m'a-t-il servi d'initiation aisée à cette curieuse langue quichua, que j'ai étudiée du mieux que j'ai pu, soit dans les rares fragments qui en subsistent, soit dans l'excellente grammaire de M. de Tschudi (1). Le temps et les documents m'ont manqué pour faire ce qu'à mon avis eût dû faire M. Lopez, comparer le quichua à l'aymara et aux autres dialectes andins qui pourraient avoir avec lui quelque affinité, les ramener à une forme commune, et établir ainsi la phonétique et la morphologie de la primitive langue ando-péruvienne. Je me bornerai donc à accepter et à discuter la question sur le terrain où M. Lopez lui-même s'est placé : je m'efforcerai de prouver, non pas que
(1) J. .1. V. Tschudi. Die Kechua Sprache. Wien, Hof.-und Staatsdi'uckerei, 1853. 2 Bnd. .
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le quichua est une langue américaine, ce qui ressortira, je l'espère, jusqu'à révidencc^ de la grammaire comparée que prépare M. Lucien Adam, mais simplement qu'il n'est pas une langue aryenne, et que, malg'ré sa patiente accumulation d'arguments de toutes sortes, M. Lopez n'a pu rendre même vraisemblable son étrange assertion. A cet effet, je comparerai successivement la phonétique et la morphologie du quichua, non pas à celles du sanskrit, langue trop récente, mais à celles de l'aryaque ou indo-européen commun, tel qu'il a été restitué par la Science. Ce travail sera du reste purement ; Hng'uistique, mon incompétence en toute autre matière m'inter- j disant l'examen des arguments astronomiques, mytholog-iques, j archéologiques, que M. Lopez invoque en faveur de la parenté des Quichuas et des Aryas. Cette parenté, je ne la conteste pas, quoicju'elle me paraisse impossible; mais je conteste l'affinité des deux langues et je m'efforcerai de prouver qu'elles I n'offrent lexiologiquement aucune similitude. ,