‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877 (volume 2)Chapitre 17 sur 117 · CHAPITRE IL j · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL j

Ce n'est certes pas un linguiste comme M. Lopez qu'il con- I viendrait de mettre en garde contre les dangers de l'étymo- * logie. Il demeurerait d'accord sans discussion de l'infériorité j du i)rocédé qui consiste à établir entre les mots de deux ^ langues toutes formées une série de rapprochements superficiels. Analyser les éléments formatifs du langage et ne conclure à l'affinité de deux idiomes qu'après les avoir ramenés , à un état ancestral commun, c'est le devoir du linguiste, i L'étymologie, sans doute, fut le début de la science du lan- f gage; mais, aujourd'hui que cette science est en possession d'une méthode sûre, les tâtonnements empiriques ont fait leur . temps. Tous les linguistes sont d'accord sur ce point; mais j pourquoi ne conforment-ils pas tous leur conduite à leurs préceptes ? C'est qu'on veut aller trop vite, et qu'on enjambe sans façon les résultats acquis, pour courir aux données conjecturales et chimériques.

Voici; par exemple, un livre nourri de faits, fruit de patientes recherches, celui de M. Ellis, savant missionnaire (1). La plus grande partie est occupée par une nomenclature des noms de nomhre et des noms d'objets les plus usités dans les langues primitives (soleil, lune, pied, main, arbre, eau, etc.), le tout dans un très-grand nombre d'idiomes de l'Afrique, de l'Asie, de la Malaisie, de la Polynésie, de l'Amérique. Du cafre au nahuatl, du quichua àl'ossète, par rintermcdiaire du chinois, du sanskrit, du tamoul et du basque, tout y passe ; et de cet immense travail, que l'on regrette de voir appliqué à un objet aussi ingrat, l'auteur se croit en droit d'induire la parenté des quatre grandes races entre lesciuelles il divise le genre humain : Aryens, Sémites, Africains et Scythes ; c'est-à-dire que non seulement les langages basque, caucasiens, dravidiens, ouraloaltaïques, et tant d'autres, sont par lui rangés d'autorité dans une seule classe, dite scythique, à laquelle il adjoint toutes les langues américaines; non seulement, il apparente entre elles toutes les langues du monde, en dépit des profondes différences organiques qui les séparent et qu'il ne paraît pas soupçonner ; mais de plus, il conclut de l'unité prétendue de langage à l'unité de l'espèce humaine, comme si, la première question tranchée par l'aflirmative, il n'appartenait pas à l'an- Ihnipologic seule do résoudre la seconde.

Qui veut trop prouver ne prouve rien. La lecture du livre de M. Ellis laisse une impression pénible : il ne saurait convaincre que ceux dont ia conviction est faite d'avance, comme l'auteur lui-même. Quant aux autres, la preuve contraire leur est interdite par la nature même du débat : le moyen de discuter contre une assertion pure et simple ! Il est évident que alfnna vient de eqiius, en changeant toutes les lettres. Il est évident aussi que M. Ellis a le droit de croire ({ue le quichua §imi (bouche) est le même mot que le chinois hao et que le

',!) R. Ellis, B. D. Peruvia scythica. London, 1875, 1 vol.

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tongouse anga^ comme tout autre linguiste de ne pas le croire, que ces deux affirmations se valent, et qu'on pourrait agiter la question durant un siècle sans que la science avançât d'un pas.

Supposons que le respectable missionnaire, au lieu d'embrasser d'une seule étreinte le globe entier, se fût cantonné dans un petit district, qu'il eut étudié; par exemple, en les comparant, cinq ou six langues de l'Afrique centrale ou méridionale, ou, mieux encore, qu'il eût scientifiquement établi la morphologie d'une seule de ces langues si mal connues : son travail, moins ambitieux, ne serait-il pas cent fois plus utile? Eh quoi ! assimiler des idiomes dont on ignore la grammaire, chercher dans de vains rapprochements de mots la solution du problème linguisti({ue ! Faut-il répéter ici ce que tout le monde sait, que la comparaison des mots tout faits ne prouve rien, que l'anglais tear et le français /c?r;we ne sont qu'un seul et même mot^ tandis que le polynésien nmtn (œil), le grec moderne mnti (œil), et le lithuanien mntau (voir) sont trois mots différents et sans aflinité même lointaine? Quel étymologiste pourtant songerait à séparer ceux-ci, à rapprocher ceux-là? Il n'existe plus de naturaliste qui soutienne que la chauve-souris est un oiseau, parce qu'elle a des ailes, ou la baleine un poisson, parce qu'elle a des nageoires. Espérons que, dans un avenir prochain, tous les linguistes sei'ont d'accord pour ne plus classer arbitrairement une langue d'après des caractères tout aussi insignitlants.

Car M. EUis n'est pas le seul. Un américaniste, le R. P. Petitot, au dévouement duquel on ne saurait rendre un trop éclatant hommage, a apporté au Congrès de Nancy une étude sur les Eskimaux de l'Amérique du Nord (1). Ce travail est plein d'intérêt en tant qu'il nous initie aux mœurs, aux tradi-

(1) Compte- rendu du Congres de Nancy, I, pp. 32D et suiv. — * Cpr. op. cit.., II, pp. 13 et suiv.

lions, aux croyances religieuses de ces peuplades parmi lesquelles le missionnaire a longtemps vécu. Pourquoi faut-il qu'il empiète sur le terrain de la linguistique, qui lui est évidemment moins familier, et s'y livre à une série de rapprochements par liomophonie ? Ah uno disce omnes : père : eskimau apapa ; tagal ahha (hébreu) ; malais baya ; maori pklavi; japonais apary. Et la conclusion ne se fait pas attendre ; « On pourrait continuer le parallèle ; mais il suflira à tout vrai linguiste ».

Eh bien, j'en demande pardon au R. P. Petitot, mais c'est là une déplorable erreur. Tout vrai linguiste, au contraire, depuis Schleicher, le plus illustre partisan de la multiplicité originelle des langues, jusqu'à M. Max Mûller, Féminent et malheureux défenseur de l'hypothèse touranisante, qui ne dissimule pas ses préférences pour la théorie unitaire, tout vrai linguiste, dis-je, récusera sa liste, fût-elle dix fois plus longue, les similitudes prétendues fussent-elles cent fois plus frappantes, et nul n'admettra d'autre preuve de la parenté de deux idiomes qu'un système grammatical commun. L'identité d'un seul caractère grammatical est un indice plus précieux que la similitude de cent mots. Le/lafus vocis n'est que l'accident dans toute langue; la grammaire en est la charpente intérieure, le squelette.

Si je m'étends si longuement sur les dangers de l'étymologie, c'est qu'aussi on la retrouve presque partout, gâtant les plus consciencieux travaux, et menaçant de faire reculer la linguistique à son point de départ, à l'empirisme d'une science qui s'ignore ; c'est que M. Lopez lui-même, malgré son savoir incontestable et son ingénieuse analyse, n'est pas constamment à l'abri du même reproche. Quel nom donner au vocabulaire aryo-quichua qui termine son livre et oii l'on trouve, rangés par ordre alphabétique, près de 1,500 mots quichuas rapprochés de mots ou de racines sanskrites ? n'estce pas là une pure et simple énumération étymologique ? De quel droit, je le demande, assimiler nmti, front, rokka, écla-

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