CONCLUSION
Me voici parvenu à la conclusion de ce travail, et je me , crois autorisé à la formuler : le quichua n'est pas une langue aryenne. C'était tout ce que je voulais prouver. Le reste du livre de M. Lopez comprend fétude de l'astronomie, de la mythologie et de la chronologie des anciens Péruviens, des détails sur leurs arts et sciences, détails pleins d'intérêt et de valeur, où Ton pourrait toutefois relever de regrettables inexactitudes, des confusions, des assertions hasardées (1), à
(1) Je n'en veux donner ici qu'un seul exemple. La constellation du solstice d'été (21 décembre), dit M. Lopez, se nomme Topa- Taruqa : ce dernier mot signifie cerf et prouve que les Péruviens ont le même zodiaque que les Aryas, qui marquent à cet endroit du ciel un animal cornu également, le Capricorne. La preuve, c'est que les Péruviens ont éprouvé le besoin de modifier et de préciser, en y ajoutant l'épithète tojja (ardeur), le sens de ce signe, qui, dans leur patrie d'origine, correspondait aux rigueurs de l'hiver et, dans leur patrie adoptive, ramène les ardeurs de l'été. L'explication est certainement ingénieuse et séduisa^ife- Mais M. Lopez est-il bien sûr que topa signifie chaleur? M. Tschudi ne donne
156 CONGRÈS DES américanistes. 82
chaque fois que l'auteur revient à son idée favorite de la parenté des deux races. C'est là une thèse que je crois tout au moins risquée, mais contre laquelle je ne m'inscrirai pas en faux, n'ayant nulle prétention à une compétence quelconque on anthropologie. Que les Péruviens soient ou non nos cousins, leur langue n'a rien de commun avec les nôtres. Maintenant, à défaut de parenté directe entre le quichua et l'aryaque, existe-t-il entre ces deux langueS; comme le voudrait M. Ellis, une parenté médiate dont les idiomes ibères et touraniens seraient les chaînons? C'est ce que nous ignorons absolument, par la raison péremptoire que nous ne savons pas ce que c'est que les Ibères et les Touraniens. Nous connaissons jusqu'à présent des langues caucasiennes et basque, mais point de langue commune ibérienne; nous connaissons un groupe tataro-fmnois, un groupe dravidien, un groupe chinois, et bien d'autres, mais non un groupe touranien qui les englobe tous. Que l'hypothèse touranisante soit ou non légitime, c'est ce qu'on ne saurait agiter ici ; je crois que M. Max MûUer serait le premier à la désavouer, en la voyant prendre d'aussi colossales proportions, comme il l'a déjà rétractée à demi à pi'opos des exagérations dravidiennes de M. Caldwell (1). Quoi qu'il en soit^ ce n'est encore qu'une hypothèse, et rien n'est moins légitime que d'échafauder tout un système sur une donnée conjecturale.
pas ce mot, et lui attribuer ce sens hypothétique parce qu'il ressemble à la racine aryaque tap, est une pétition de principe. D'autre part, est-il bien sur qu'en l'an 8000 les Aryas aient déjà possédé un zodiaque? qu'ils en aient composé un eux-mêmes? qu'ils ne l'aient pas reçu tout fait des Chaldéens ou des Egyptiens, à l'époque très postérieure où ils eurent avec eux des relations suivies? Enfin comment affirmer qu'alors, en l'an 3000, le signe du solstice d'hiver se nommât déjà le Capricorne, d'autant qu'en vertu de la précession des équinoxes le solstice s'accomplissait dans la constellation du Verseau.
(1) Revue de Linguistique (Maisonneuve), juillet 1876, p, 95.
Toutefois, si M. Ellis avait, à l'exemple de M. Lopez, tenté du moins de s'approprier les saines méthodes de la linguistique contemporaine, on pourrait, on devrait même procéder à une réfutation méthodique de son œuvre. En l'état, cette réfutation est impossible ; comment critiquer ce qui échappe à toutes les règles ? Gomment répondre à la nomenclature des vingt ou trente mots quichuas qui, respectivement, ressemblent (plus ou moins) à vingt ou trente synonymes tonranicns, sinon par l'énuméralion des deux ou trois mille autres oi^i l'on chercherait vainement la moindre trace d'homophonie ? C'est de la linguistique au compte et au poids. Je m'en abstiendrai et l'on m'en dispensera sans peine.
En terminant, qu'il me soit permis de former un vœu et d'exprimer un espoir : que des Hnguistes tels que MM. Lopez et Ellis ne perdent pas courage pour un essai malheureux ; mais aussi qu'ils ne s'obstinent pas dans la voie sans issue où ils se sont égarés. Que chaque ouvrier de la science ne se crée pas à lui-même sa méthode et ses procédés d'investigation ; autrement la linguistique demeurera une Babel oîi nul ne comprendra ses compagnons de travail et ne saura se faire entendre d'eux. Mais que la méthode des Bopp, des MûUer, des Burnouf et des Schleicher, pour ne citer que les plus illustres, reconnue la seule bonne, acceptée par tous, serve de critérium aux travaux de tous. « Le plaisir que l'on goûte à s'élever jusqu'à la connaissance des premiers principes, la brièveté de la vie et le désir de prendre rang parmi les maîtres, sont en réalité autant d'obstacles à l'avancement des sciences. On va trop vite : de là tant d'assertions hasardées et tant de systèmes qui ne résistent pas à l'épreuve des données postérieures. Si nous voulons être les ouvriers du véritable progrès, soyons moins pressés et moins ambitieux, plus patients et plus modestes (Ij ».
(1) L. Adam. Grammaire de la langue mandchou, préface.
158 CONGRÈS DES AMÉRICANISTES. 1
M. Lucien Adam présente au Congrès un extrait des Proceedings de l'Académie des sciences naturelles de Davenport, lowa, dans lequel il est rendu compte d'une découverte de la plus haute importance faite récemment par le Rév. .1. Gass.
Le 10 janvier 1877, M. J. Gâss a eu la bonne fortune de recueillir à la base d'un mound conique situé sur la ferme de Gook, non loin de Davenport, deux tablettes d'argile bitumineuse sur l'une desquelles sont gravées : au droit, une scène funéraire accompagnée d'une inscription ; et au revers, une scène de chasse.
Il paraît résulter des constatations régulièrement faites par l'Académie des sciences naturelles de Davenport, que cette fois la trouvaille est authentique. En effets M. J. Gass a exhumé les tablettes propriâ manu, et sous les yeux de plusieurs gentlemen qui l'assistaient dans sa fouille, laquelle a été conduite sans aucune interruption.
La scène représentée au droit de l'une des tablettes nous fait assister à une inhumation collective précédée de crémation : un grand feu est allumé au sommet d'un mound peu élevé, trois cadavres sont déposés sur le sol et treize Indiens dansent autour du bûcher en se tenant par la main. Cette œuvre grossière d'un artiste précolombien confirme en tous points les inductions des archéologues. Mais, l'importance de la trouvaille consiste bien plus encore dans ce fait inattendu que la scène funéraire est accompagnée d'une inscription consistant en 98 signes dont 74 sont différents tandis que 24 sont simplement des répétitions. Cette circonstance qu'un certain nombre de signes (huit) sont répétés, six, quatre et trois fois, justifie l'expression d' « inscription » dont je me suis servi.
Je propose à ^assemblée^de décider que l'étude de ce précieux monument sera mise à l'ordre du jour de la prochaine session.
2 INSCRIPTION MOUND-BUILDER. 159
M. le comte de llarsy. La découverte d'une inscription mound-builder présente un tel intérêt qu'il conviendrait, si toutefois la chose est possible, que la planche qui vient de passer sous nos yeux, fût reproduite dans le compte rendu de la session.
M. de Rosny. L'idée est excellente.
M. liucien Adam. La Commission de publication aura certainement égard au vœu exprimé par MM. de Marsy et DE RosNY. Mais, comme la découverte de M. J. Gass porte en outre sur une scène de chasse où l'on croit reconnaître un éléphant, et aussi sur une seconde tablette qualifiée de Calendar stone, j'engage les archéologues à prendre note du titre exact de la brochure qui nous a été adressée par nos amis de l'Amérique du Nord : Proceedings ofthe Davenport Academy a f natiiral sciences. — Account ofthe discovery of inscrihed tablets, hy Rev. J. Gass, with a description hy Dr R. J. Farquharson. Davenport, lowa : July, 1877. Gazette company, printers. Price, 75 cents (1).
(1) Dans le courant de mai dernier, le Rév. J. Gass a donné avis â l'Académie des sciences naturelles de Davenport d'une nouvelle découverte, dont nous espérons que l'heureux et savant ecclésiastique voudra bien faire profiter la troisième session du Congrès international des Américanistes.
Description of some Inscribed Stones found in Cleona TowNSHiP, Scott County, Iowa.
BY REV. J. GASS.
To the Davenport Academy of Natural Sciences :
A number of remarkable stones, with ancient engravings, are imbedded in a creek about twenty-two miles west of Davenport. I visited the place twice to obtain the needed information and lielp for the exploration. The second time, i. e., on the 15 th of ^May, 1 discovered five inscribed stones. Two of them are now in our Muséum, and the other three, even if 1 had the power to move
160 CONGRÈS DES AMÉRICANISTES. 1
M. J. moody de Mendota, (Illinois), a adressé au Comité d'organisation une courte mais excellente notice sur la pierre gravée dite de Rockford. Sur cette pierre, dont la trouvaille a été faite dans des conditions d'ailleurs fort suspectes, un mystificateur a gravé une ligure du soleil qui n'est que la copie grossière de la ligure de cet astre tel qu'il est représenté au centre de la fameuse calendar-stone trouvée enfouie dans le sol de la grand'place de Mexico, et aujourd'hui encastrée dans l'un des murs de la cathédrale de cette ville. Sur les douze signes qui accompagnent la ligure du soleil, six « are nearly exact counterparts of that number of Lybian characters, which I fmd represented in Pricst's American Anliquities. .. From a comparison ofthePiOckford Tabletwith Ihe plates in the work referred to abovo, ihe inferencc is almost irrésistible that the cngraver had a copy of Priest's Antiquilles before him wliile doing his work » . Voilà encore une fraude archéologique ! mais, cette fois, le succès aura été de courte durée.
them out of the crook, would havo been too heavy for my vehicle, thougli one of them, the largest and most important, covered witli many inscriptions, might be of particular value to our Academy.
Some other stones of more or less importance will, perhaps, bo found there when the water in the creek is loAver.
Now, the whole group of stones, oxcept the largest one, is below the surface, and it was only by several hours of arduouslabor that 1 could accomplish what 1 hâve already done.
For a further exploration, 1 hâve obtained from the kind owner' of the farm, a written permission, and with the assistance of the Academy to hiro some holp, 1 shall be able to obtain possession for our Muséum of some more of thèse relies, so valuable for investigation and comparison, and to gain additional facts for a second and more detailed report.
M. liucien Adant présente et résume sommairement un mémoire intitulé : Examen grammatical comparé de seize langues américaines.
Les seize langues qui font l'objet de cette étude s'échelonnent géographiquement du Nord au Sud, depuis la région du lac Athabaskaw jusqu'aux llanos du Brésil. Quelquesunes sont apparentées entre elles, tel est le cas du Crî, du Ghippeway et de l'Algonquin ; du Dakota et de l'Hidatsa; du Maya et du Quiclié ; mais les neuf autres ont été prises dans des groupes formant autant d'unités linguistiques ; ce sont : le Montagnais, l'Iroquois, le Ghacta, le Nahuatl, le Caraïbe, le Chibcha, le Kechua, le Kiriri et le Guarani.
Mon but, en adoptant cette combinaison, a été d'opposer directement les résultats obtenus par la comparaison légitime de langues apparentées à ceux que donne le rapprochement arbitraire d'idiomes étrangers les uns aux autres. Afin de rendre le contraste plus frappant et de parachever la démonstration qui s'en dégage, j'ai joint à l'exposé grammatical proprement dit, un vocabulaire comparé portant sur cent cinquante mots très usuels dont la liste m'a été en quelque sorte imposée par i'insullisance de plusieurs des documents mis à ma disposition.