CONGRÈS dks améuicanistes
quart du XVP siècle qu'eut lieu ce chaut^einent do nom, impliquant, sinon un changement de nationalité, tout au moins une révolution politique.
Le nom do NorombègMie paraît avoir été le plus ancien; relui d'Aggoncy aurait été mis en usage par les Algonquins, nouveaux maîtres du pays. Wyttliet, ({ui conserve encore le nom du pays et de la ville de Norombègue, remarque « qu'on ne trouve point d'où elle tire son nom, car les barbares l'appellent Agguncia (1). » Même après être tombé en désuéliide dans le pays, le nom do Noromljègue, une fois passé
les mers Adriatique et Ligustiqiie, y taisant comme une péninsule la Nouvelle Ecosse]. En la région donc plus voisine do la Floride, que aucuns ont appelée Terre Françoise et ceux du pays Norombègue, la terre est assez fertile endiverses sortes de fruits. » (^Costnor/. Univ. f. 1010%
(1) a Plus outre [que la Virginie], vers le septentrion est Noroml)Oga, laquelle d'une belle ville et d'un grand fleuve est asses cogliue, encor que l'on ne trouve point d'où elle tire ce nom, car les' liarbares l'appellent Agguncia. Sur l'entrée do ce fleuve, il y a une
isle fort propre pour la pescherie Les habitants vivent de
mesmo façon que ceux de la Nouvelle France. » {Hist. univers, des
Indes occidentales par M. Wytfliet, nouv. trad., Douay, 1607,
]>et. in-fol., p. 130-1). — D'après la carte de Norombega et de Virginie, dans le même ouvrage, la première de ces contrées est la côte qui court de l'est à l'ouest par 44« , 45" de lat. N. En haut du fleuve de Norombega ou Rio-Grande, par 45" 20', on voit une ville ù l'endroit où le fleuve se bifurque, ou pour mieux dire au confluent dos deux rivières qui le forment. Comme ce fleuve n'est autre que la baie do Fundy, la ville aurait été située sur le cap Chignecto, ou peut-être à l'entrée du bassin d'Annapolis, comme Jean Alphonse semble l'indiquer. L'île propre à la pêche doit être Grand-Manau De même dans la mappemonde de Gérard Mercator, publiée à Duisburg en 1569, et reproduite par M. Jomard (dans ses Monuments de la Géographie) , la ville de Norombega est située au fond d'un golfe profond, le Rio-Grande, dans lequel se jette une rivière formée de doux branches à peu près égales.
t)Z }.\i. MAUKL.ViND ET L ESCUC.ILA.Mi. Td,)
dans la géographie ùcrite, s'y maintint peniiaul tout le X\'I'' siècle. Le titre de Seigneur de Noroinbègue ne fut pas seulement conféré à Jean-François de la Roque^ s"^ de Roberval (1540)^ mais encore au marquis de la Roche, en 1598, ou plutôt en 1578, selon M. l'ahbé Ferland (1). Cependant lorsque des explorateurs attentifs eurent remarqué que cette dénomination ne répondait plus à la réalité des choses, ils en contestèrent la justesse. C'était leur droit, seulement ils allèrent trop loin en niant qu'il y eût jamais eu une ville de Noromhègue. Ils eurent d'abord le tort de la chercher sur une rivière à laciucUe ne s'applique aucunement la description donnée par Jean Alphonse. « Je croy que cesle rivière, dit Champlain en parlant du Fentagouet ou Penobscot, est celle ({ue plusieurs pilottes et historiens appellent Norombègue et que la pluspart ont escrit estre grande et spacieuse, avec quantité d'isles, et son entrée par la hauteur de 43" et 48" et demi ; et d'autres, par 108 44", plus ou moins, de latitude. Pour la déclinaison, je n'en ai leu ni ouy parler à personne. On descrit aussi qu'il y aune grande ville fort peuple de sauvages adroits et habilles, ayant du tll de cotton. Je m'asseure que la i)lupart de ceux qui en ont fait mention ne l'ont veue et en parlent pour l'avoir ouy dire à gens qui n'en sçavaient pas plus qu'eux. Je croy bien qu'il y en a qui ont peu en avoir veu l'embouchure, à cause ([n'en effet il a quantité d'isles et qu'elle est par la hauteur de 44 degrés de latitude en son entrée, comme ils disent; mais qu'aucun y ait jamais entré, il n'y a point d'apparence; car ils l'eussent descripte d'une autre façon, afin d'oster beaucoup de gens de ceste doute. Voilà au vray ce que j'ay remarqué tant des costes, peuples que rivières de Norombègue, et ne sont les merveilles qu'aucuns en ont escriptes (2). »
'1) Cours (Vhistoire du Canada, part. I, p. 31. 2) Les coijajjes di', sieur de Chainplain, Paris, 1G13, in-'i", ch. V, '.lans Œ>'.crci de Clwinvlniu, édit. Laver-lière, t. illj lh>70, ]!. 31-32.
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Marc Lescarbot, compagnon de Champlain, réfute, non sans acrimonie, Wytfliet et Jean Alphonse (1) ; mais lui aussi, il passe à côté de la question, en ce qu'il cherche sur le Pempregoot (Pentagouet ou Penobscot) la ville de Norumbega. « Si cette belle ville à oncques été en nature, je voudrois bien sçavoir qui l'a démolie; car il n'y a que des cabanes par ci par là; faites de perches et couvertes d'écorcesou de peau, et s'appellent l'habitation et la rivière tout ensemble Pempregoot, et non Agguncia ; la rivière hors le flux de la mer ne vaut pas la rivière d'Oise. » Il ne s'aperçoit pas qu'il infirme lui-même son argumentation en plaçant cette ville sur un cours d'eau fort différent de celui dont parle Jean Alphonse. Nous avons expH([né le changement de nom ; l'ajjsenco de ruines sur les rives du Penobscot s'explique encore plus facilement, si Norumbega ou Normanvilla était située vers 45° de Lat. N. (comme l'indique la carte de Wytfliet), sur une des côtes de la baie de Fundy. Nous savons d'ailleurs que les ruines disparaissent vite dans ce climat. Les doutes de Champlain et de Lescarbot font plus d'honneur à leur bonne foi qu'à leur perspicacité ; il ne nous empêcheront point de croire ({ue, avant lf*urs explorations, il y avait sur les côtes méridionales de la pénin- •.m\g, au Sud du St-Laurent, un pays appelé Norombègue, avec des habitants plus civilisés (jue les Peaux-Rouges. Ils étaient encore à demi chrétiens avant l'arrivée dos Français; aussi Lescarbot, après avoir dit qu'il serait facile de convertir les sauvages des pays situés entre le cap Breton et la pointe de Malebarre, ajoule-t-il dans son naïf langage : « Et dececy, j'ay des témoignages certains, pour ce que je les ay reconnus tout disposés à cela par la communication qu'ils avaient avec nous, et y en a qui sont chrétiens de volonté et en font les actions telles qu'ils peuvent, encore qu'ils ne soient baptisés (2). »
l'I) Hiot. de la No ivelle- France, L. IV, ch. 7.
(2) Ibid. L. V, p. 714 de redit, de Paris. 1618, in-8".
5i LK MAKKIA.MJ KT l'esCOCILAM). 227
Les enseignements des papas n'avaient pas été infructueux : le long' séjour que les Scoto-Irlandais et les Islandais ou Norvégiens du Grœnland avaient fait [)arnii les indigènes du Nouveau Monde, le mélange des races qui probablement eut lieu, avaient préparé les Peaux-Rouges de la péninsule située au sud du Saint-Laurent à recevoir la civilisation apportée par les pionniers français, ce qui facilita l'alliance des colons et des indigènes. Un judicieux observateur (1) a constaté « ({ue les unions avec les femmes sauvages furent beaucoup plus fréquentes parmi les Acadiens que chez les Canadiens...... et en
effet une tradition constante chez tous ceux qui se sont occupés de leur histoire a attribué en partie à ces fréquentes unions l'étroite amitié qui a toujours régné, sans jamais s'altérer, entre les Acadiens [colons français] et leurs voisins Micmacs et Abenakis. Comme les familles originaires des Acadiens ont été peu nombreuses, on jieut donc affirmer r{ue, par suite des mariages subséquents, il est peu de familles acadiennes qui n'aient quek[ues gouttes de sang indien dans leurs veines. » S'il a\ait été donné aux colons français de continuer iiaisiblement leur ojuvre dans l'Acadie sans être troublés et expulsés i)ar leurs jaloux et and)itieux voisins de la Nouvelle Angleterre, nul doute que la fusion des anciens et des nouveaux venus si bien commencée, ne fût devenue complète, et que les descendants des Celtes de la Grande Irlande et des Norvégiens du Marklaiid n'eussent été de nouveau élevés à la civilisation par un autre peuple à qui ses revers n'ôteront pas la gloire de les u\ùir ramenés au Christianisme et de les avoir traités en hommes, en frères et en citoyens français.
M. le M*' de Moaaeiar. Jg me permettrai d'appeler ratlention du Congrès sur une coïncidence singulière, et presque constante en Amérique, la coexistence du respect
porlé à la croix, et de la tradition de riioramc blanc. Les
il) Rameau, Canadiens et Acadiens, I""» partie, p. 24, 124.
CONGRES DES AMERICAiSlSTES. ,).)
deux vont presque toujours ensemble. Pour la partie de l'Amérique du Nord où l'on avait constaté la présence des deux faits, on a ensuite historiquement prouvé la colonisation précolombienne. Or, la croix était vénérée dans l'empire des Incas où la tradition de l'homme blanc à barbe était si bien enracinée qu'on désignait cet homme par le nom de Virncoclw, porté comme surnom par plusieurs membres de la famille des Incas, qui, on le sait, était blanche et pourvue de barbe; aussi, a-t-on toujours l'oconnu qu'elle ne pouvait être d'origine indienne, et c'est ce qui lui a permis d'accréditer sa descendance du soleil. On trouve encore la croix au Mexique, où la tradition de l'homme blanc était si générale que Fernand Cortez fut pris à son arrivée pour « le Libérateur » des légendes relisieuses. La tradition tle l'homme blanc a aussi elé signalée en Colombie, où la croix a été rencontrée. Plusieurs américanistes, et je suis du nombre, ont vu dans la réunion de ces deux faits l'indice de communications précolom-biennes entre l'Ancien et le Nouveau Monde, nonseulement au Nord, mais encore sur nombre d'autres points. ^ , ' -,
M. liiicieii Adam. Oonnne il ost acquis à l'Iiibloii'O (lue des Scandinaves et peut-être aussi des h^lamlais ont fondé dans l'Amérique du Nord, bien avant 1492, des colonies plus ou moins considérables, il est possible que le souvenir d'hommes blancs et un certain respect de la Croix se soient plus ou moins conservés dans quelques tribus indiennes. Mais du moment où il s'agit de l'Amérique centrale, je ne vois aucun rapport entre ce qu'on iippelle la Croix de Palenqué et la légende de Quetzalcoail sur laquelle il y aurait beaucoup a dire. Je no suis pas en mesure d'émettre un ûms sur les fait., rtlaiif.^ a la Coloni-
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bie et au Pérou; mais, j'estime qu'il convient de ne point attribuer, sans avoir approfondi la question, soit la vénération de la croix, soit la tradition de l'homme blanc, à des influences chrétiennes, dont la source n'est point historiquement établie, pour l'Amérique centrale non plus que pour l'Amérique du Sud.
M. le M'' de lloaielar. Je redouterais de parler de l'Amérique du Nord, par la raison que je n'ai habité que l'Amérique du Sud ; je constate seulement la présence de la croix au Guzco, c'est-à-dire au centre même du cuite rendu au soleil par les Incas. La croix y était, avant la conquête, en grande vénération. Elle a été gravée dans le grand ouvrage de MM, de Rivero et von Tschudi. Je possède aussi deux amulettes, en forme de croix, trouvées dans des tombes, et je rapproche ces croix de la tradition de l'homme blanc au Pérou. Le type de cet homme blanc était assez connu pour que les Péruviens le reproduisissent par leurs objets d'art, et je suis aussi en possession de deux exemplaires de poterie en terre rouge, sur lesquels on voit une figure ornementée de blanc et munie d'une longue barbe, chose inconnue aux Indiens de race pure et qui ne se rencontrait que dans la famille des Incas, car cette famille était de race blanche, et elle était barbue.
On a trouvé la croix sur divers points de la Colombie,
et la tradition de cette vénération peut s'expliquer par des
naufrages. — Ne disait- on pas ce matin que des barques
japonaises étaient venues échouer sur la côte occidentale
.■, d'Amérique ? Il a pu en être de même.
Enfin, ainsi que M. Adam l'a rappelé, on a constaté la présence de la croix dans les ruines de Palenqué.
Le fait que M. Adam veut circonscrire dans les limites
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d'une partie de l'Amérique du Nord, peut être, selon moi, étendu à titre de simple indication, de présomption, à 'Amérique du Sud ; et je crois pour ma part, que la communication avec l'Ancien Monde s'est faite par l'Orient plutôt que par l'Occident, ou autant que par l'Occident.
M. liucien Adam. Je répète que je ne suis point en mesure de me prononcer sur les faits relatifs à l'Amérique du Sud. Cependant, d'accord en cela avec plusieurs Américanistes, j'incline à penser, qu'en Amérique, le signe de la croix n'est on réalité qu'une désignation des quatre points cardinaux (1). Au surplus, j'entends demeurer, sur l'ensemble de la question, dans un scepticisme absolu.
M. le M'' de Moiiclar. Dans l'Amérique du Sud, la présence du signe des quatre points cardinaux a été constatée non-seulement par les auteurs de nos jours, mais encore par ceux qui étaient contemporains de la conquête.
La pyramide solaire de Quito sei'vait à marquer le passage du soleil à l'équinoxe; elle était l'objet d'une grande vénération et de fêtes semestrielles. Je ferai encore remarquer à M. Adam que la Croix du Cuzco était verticale et non dans la position d'une rose des vents. Je ne puis pas dès lors lui donner la signification d'une simple désignation des quaire points cardinaux.
M. reterliCM. J'ai vu, dans la Rcpubli(|ue Argenline,: un monolithe en forme de croix qui n'est point dans la position verticale indiquée par M. de Monglar, pour celui du Cuzco. C'est une croix latine semblable aux croix de
(1) Voir Brinton.<; Myfhx. pp. ()6-98, cité par H. Bancroft.
58 LE MARKLAND ET l'kSCOCILAND. 231
nos églises ; la branche inférieure est longue de 50 à 60 pouces anglais, et la branche supérieure d'environ 20 pouces. Cependant les Indiens l'appellent le « Père des quatre vents. » Je me borne à signaler ce fait, en ajoutant que, dans l'état actuel de nos connaissances, la prudence me paraît conseiller le scepticisme absolu dans lequel M. Adam entend se renfermer.
M. lieemans. A ce qui vient d'être dit, j'ajouterai que le signe de la croix est de beaucoup antérieur à l'avénement du Christianisme. Il figure sur des monuments égyptiens de la plus haute antiquité, et parfois avecla signification de « vie perpétuelle. » Il ne faut donc pas, selon moi, attacher trop d'importance à l'apparition d'un signe cruciforme sur divers points de l'Amérique.
D'ailleurs la croix est un signe hiéroglyphique représentant les quatre points cardinaux, et on la voit souvent entourée de cercles. ■ , , "
M. Beauvois, après s'être excuse de demander la parole, alors que les conclusions de son mémoire n'ont été contestées par aucun des honorables préopinants, s'exprime en ces termes :
Je n'attache pas une importance exagérée au seul fait que des croix très-anciennes ont été trouvées dans plusieurs contrées de l'Amérique, car elles peuvent y avoir servi d'ornements ou d'emblèmes dont la signification nous est aujourd'hui inconnue, tout aussi bien que de symboles de la foi chrétienne. C'est une thèse qu'a soutenue avec beaucoup d'érudition le P. Lafiteau de la Compagnie de Jésus (1), et qu'il résumait en ces termos : « Quoique la
(1) Mœurs des Sauvagi^.^ Amiriquainr. T. I. p. 4:?5-4ol. Paris, 1754 2 vol. in-4».