IV. — Hernando de Soto
Le 31 mars 1539, moins de trois ans après le désastre de Narvaez, Hernando de Soto pénétrait en Floride par la baie du Saint-Es})rit (Espiritu Santo ou Tampa Bay). Il prétendait avoir pour but l'expansion de l'Evangile et de la civilisation. Que de philanthropie pour un ancien compagnon de Pizarre !j Il n'en était rien, malheureusement. La religion et la civili- 1 sation ne le préoccupaient en aucune façon. Il croyait auxj faveurs de Charles-Quint et au dieu que les Israélites ado-t
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raient au pied du Sinaï. Pour lui, coinnie pour les autres, ainsi que le disait Lope de Vega, l'un do ses contemporains, la religion était un prétexte pour piller les trésors du Nouveau Monde :
So color de religion Van a buscar plata y oro Del encubierto tesoro (1).
Soto a traversé la Floride du sud au nord et de l'est à l'ouest, passé le Mississipi, parcouru les contrées qui portent aujourd'hui les noms de ( iéorgie, Alabama, Mississi})i, Arkansas, Louisiana. Cette exploration, qui ne dura pas moins de trois ans, ferait à sa mémoire le plus grand honneur s'il n'en avait marqué toutes les étapes par des crimes qui rappellent les exploits de ses maîtres, les conquistadores du Mexique et du Pérou.
Ses marches, ses contre-marches et ses victoires le conduisirent à Guachoia, petit village au contluent de la rivière Houge (Red River) et du Mississipi. Sa troupe, réduite de moitié, était dans une situation désespérée; il fut pris de chagrin et mourut le 21 mai 15-42.
Les Espagnols sont nos voisins, nos congénères, nos amis; ils partagent notre civilisation, notre foi ; ils ont tait une grande chose on ouvrant au vieux monde le continent américain; nous faisons pour leur bonheur les vœux les plus sincères et les plus désintéressés. Mais, dans le passé, leur conduite fut tellement cruelle, tellement déloyale, que nous voyons avec plaisir leur destruction par les Indiens.
Soto n'a laissé de son passage que le souvenir d'un nom détesté, une haine si violente contre les hommes de son pays que, pendant bien des années, le suprême bonheur des Floridiens fut d'écorcher vif un Espagnol.
Au dernier jour, son confesseur lui remit ses péchés, ras-
(1) Et Nuevo Munflo, Jorn. I.
244 CONGRES DES AMKRICÂNISTES. S
sura sa conscience et lui promit les joies du ciel. J'ignore la valeur de ce laisser-passer ; mais je sais bien que l'histoire, moins indulgente; n'admettra pas ({u'un homme ait pu se croire le droit, pour assouvir sa cupidité, de chasser l'homme comme un chasse le cerf, de piller des villages, de violer des tombeaux, de charger de chaînes jusqu'à des femmes, de massacrer des milliers de personnes qui ne demandaient qu'à vivre en paix dans le coin de terre que Dieu leur avait donné.
. ■ • V. — Jean Nigûlet (1618-1642).
Tandis que les Espagnols essuyaient en Floride de sanglantes défaites, les Français s'installaient au nord et fondaient j)aciriquement la colonie qui porta le beau nom de Nouvelle- France. Il ne m'est pas possible de raconter, même sommairement, c':;tte glorieuse page de notre histoire, mais il me sera i)ermis de rappeler en passant que le premier mariage euro})éen célébré à Unébec l'ut celui d'Etienne Jonquest, nurmand, et d'Anne Hébert, normande (1).
Du jour oi^i Jacques Cartier s'aventura sur le St-Laureid, on rêva la découverte, par le Nord, du passage à la Chine que les Espagnols avaient cherché, pendant vingt ans, au droit de l'isthme du Darien, et que Fernando Magalhaès ou, comme nous disons, Magellan, découvrit le 21 octobre 1520, à l'extrême sud do l'Amérique méridionale.
(1) F. Gabriel Sagard Theodat, Histoire du Canada et voyages que les Frcrcs Mineurs lîecoUcls y ont faicts 'pour la conuersion dc.i inf délies ; Paris, Claude Souuius , rue S. Jacques à l'Esoii de Basle et au Compas d'or, m. dc.xxxvi, p. 41 ; Pans, Tross, 1866, p. 53. — M. l'abbé Tanguay, Dictionnaire çiinvalogique des familles canadiennes dejiu.is la fondation de la colonie Jusqu'à 710S jours ; ProVincQ de Québec, Eusèbe Sénécal, 1871 , t. I, p. 326, col. 1. Cet ouvrage est le livre d'or de la colonie française. L'auteur a bien mérité de la colonie et de la métropole dont il fait revivre, par ses patientes recherches, les glorieux souvenirs.
'J LA ROUTK DU AUSSISSIIM. ^45
Le premiei' qui, après Ghamplain, chercha la sokUiou du l)roblème posé par Cartier, est Jean Nicolet, tils de Thomas, messager ordinaire de Cherbourg à Paris, et de Marguerite de la Mer (1).
Jean Nicolel était homme d'aventures et de grand cœur (2j. Arrivé au Canada en 1618, il resta seul, pendant deux ans, chez les Algonquins de l'Ile des Allumettes pour apprendre leur langue. Il les accompagnait dans tous leurs voyages « avec des fatigues qui ne sont imaginables », dit le P. Vimont, « que i)our ceux qui les ont veiïes. » Il fut plusieurs fois sept et huit jours, une fois sept semaines, sans autre nourriture qu'un peu d'écorce et de tripe de roche (3). Par son intervention, les Algonquins et les Iroquois, ennemis mortels depuis longtemps, lireul une paix qui ne servait pas moins leurs intérêts que ceux de la colonie française.
Il quitta les Algonquins poui- passer chez les Nipissings. Pendant huit ou neuf ans il fut chez ces derniers sur le même pied que les guerriers indigènes, c'est-cà-dire qu'il siégea dans le conseil des anciens, qu'il eut sa cabane et son ménage et lit pour son compte la traite et la pèche. Vers 1634, il fut rappelé cà Québec, mais pour repartir aussitôt et mettre à prolit ses connaissances géographiques et son expérience de la vie indienne.
(Ij };I. l'abbé Taxguay, Op. cit., p. 451 , col. 2. — M. Benjamin SuLTE, Mélan//es d'histoire et de litlêrature -Jean Nicolet) ; Ottawa Joseph Bureau, 1876, pp. 411-418.
(2) Adventurous and noble heaited sieur Nicolet. (M. J. Gilmary Shea, Discovery and exploration of the Missis.ùpiv alley ; Kedfield New York, 1853, p. xx).
(3) B. Vimont, Relation de ce qui s'est passé en la nouvelle France en l'année iOiS, p. 3. — Nous nous servons de l'édition uo Québec de 1858. Cette édition réunit, en 3 forts vol. in-4'J l<)utos les relations envoyées de la Nouvelle-France, par les PP. Jésuite.-?, de IBll à 1672. Chaque relation a sa pagination distincte.
'■l'ii') IHI.NGIIKS Dlib A.MÉlUCAiMSTES. lU
Il passa chez les Ilai'ons, prit sept Sauvages u s'enloiiya résolument dans la direction du lac Michigan, à la recherche des Winnebagoes (1), (ju'il croyait voisins du Pacifique ou d'une grande rivière y conduisant.
Quand les Indiens s'enfuyaient à son ap})roche, il leur laissait, comme Jacques Gartiei", des présents sur des bâtons lichés en terre. Les naturels s'apercevaient bien vite qu'il était un voyageur inoiïensif, un ami des Ro])es-Noires et des Pieds-Niis-de-Saint-François, et lui donnaient avec empressement des guides et des vivres. 11 fit ainsi; sans accident, avec son escorte de sept sauvages, les trois cents lieues de route qui séparent le pays des Hurons de celui des Winnebagoes.
Arrivé à deux journées de marche de sa destination, Nicolet envoya l'un de ses compagnons porter des nouvelles de paix. Son messager fut bien accueilli, surtout quand (m apprit qu'un Franrais devait porter la i)arole. Une troupe de jeunes guerriers vint à sa rencontre pour porter ses bagages et lui f:iire honneur. 11 revêtit une robe de damas de la Chine parsemée de fleurs et d'oiseaux, ce qui produisit un grand effet sur les sauvagesses et ne coiitribua pas })eu à lui faire donner le nom de Maritouiriniou (llounne Merveilleux). Ses deux pistolets ou Loimerres, con.nne disaient les Winnebagoes, mirent en fuite les fennnes et les enfants; son arrivée n'en fut connue que plus pi'om[)tement et (pialro à ciiKi mille hommes assistèrent aux conférences.
La paix fut conclue et chacun des prmcipaux chefs donna
(1) « Quelques Frniiçoi? les appellent la nation flos Piians à cause que le mot Algonquin Ouinipeg signifie eau puante; or ils nomment ainsi l'eau de la mer salée, si bien que ces peuples se nomment Ouinijjigou, pource qu'ils viennent des bords d'une mer dont nous n'avons point cognoissance, et par conséquent il ne faut pas les a',;polcr la nation do'i l'u-o)'^, mais, la nation d; la mer ». (VlMOM, Relation de 1640, \). IS5).
11 LA ROUTE DlJ aIISSISSIPI. 247
un festin en l'honneur de Jean Nicolet. L'un d'eux, dit le P. Vimont, lit servir plus de 120 castors (l).
Jean Nicolet croyait, avec tous les voyageurs de son temps, que la mer de Chine était peu distante des grands lacs, et comme le dit M, Francis Parkman, il n'aurait pas été surpris de trouver chez les Hommes de mer une troupe de mandarins (2). Il est permis de croire que la recherche du passage à la Chine fut ce qui détermina son voyage à la baie Verte, pays des Winnebagoes. -. "• -^ ,
En tout cas, les festins terminés, il se remit en route dans la direction de l'ouest, remonta la Fox River, traversa la Folle-Avoine et descendit bravement le Wiscousiu. Il « m'a asseuré », dit le P. Vimont, « que s'il eut vogué trois iours » plus auant sur vn grand tleuve qui sort de ce lac (Michigan), » qu'il aurait trouué la mer (3) ».
D'après MM. Parkman (4) et Gilmary Shea (5), Nicolet, induit en erreur par ses guides, aurait pris le Mississipi pour la mer. Les Indiens donnaient à ce fleuve le nom de Grandes Eaux, nom que Nicolet aura traduit par Mer. C'est de toutes les hypothèses celle qui nous paraît la plus admissible.
Nicolet a remis au P. Quentin quelques mémoires sur les Nipissings. Il est bien regrettable que ces mémoires n'aient
(1) Vjmont, Relation de 1640, pp. 3, 4. '' "
(2) M. Francis Parkman, The discocery of t/ic Grcat ^Vt'.vf ; Boston, 1869, p. xx.
(3) « Or i'ay de fortes couiectures que c'est la mer qui respond au nord de la nouuelle Mexique, et que de cette mer, on auroit entrée vers le lapon et vers la Chine ; neantmoins comme on ne sçait pas où tire i^e grand lac, ou cette mer dou'e , ce seroit vue entreprise généreuse d'aller descouurir ces contrées ». (Vimont. Relation de 1640, p. 36\ ,.
i,4) The discooery of the Great West, p. xx. • ■
(o) Gilmary Shea, Op. cit., p. xxi. ■ .
:2i8 - CUA'GKÈS DES AAlEIilCAISlSTKS. 1^
pas été publiés, comme ce moine en donnait l'espoir (1), parce qu'on y trouverait de précieux renseignements sur les premiers voyages des Français au Mississipi.
Le 27 octobre 1642, cinq ans, presque Jour pour jour, après son mariage avec la filleule de Samuel Ghamplain, Nicolet s'embarqua pour aller délivrer un Abenaki que les Algonquins emmenaient prisonnier. 11 montait la chaloupe d'un sieur de Savigny. Un peu en aval de Sillery cette chaluui)e coula dans une tempête. Nicolet mourut en reconmiandant à Savigny sa femme et sa fdle.
« Les saunages de Sillery , au bruit du naufrage de » M. Nicollet, courent sur le lieu, et ne le voyant plus pa- » roistre en tesmoignerent des regrets indicibles. Ce n'csloit n pas la jiremiere fois que cet homme s'estoit exposé au » danger de la mort pour le bien et le salut des saunages, il •» l'a faici fort souuent {"2) ».
11 avait un nuble cœur, ce vieux normand «[ui savait mourir si sinqïlement pour un pauvre sauvage.
Une chose bien étrange, c'est que le nom do xîean Nicolet no se trouve dans aucune biographie.
Mais s'il est oublié dans sa patrie, il ne l'est pas au lieu de ses exploits. Par leltrt; datée du l^^ novembre 1875, M. Benjamin Suite, de Trois-Rivières (Canada), me disait : « Le » souvenii' de Jean Nicolet se conserve aux Ti'ois-Rivière.? » par son nom donné à une rivière, à des chutes, à un lac, à un village, à une ville et à un comté. » Le spirituel écrivain a d'ailleurs pubHé sur Nicolet d'excellentes pages dans ['Opir
(1) Paul Le Jeune, Relation de 1636, p. 58. La plus grande partie de ces mémoires a peut-être été versée dans les Relations de Le Joune et do Vimont (années 1636 et suivantes) , <[U\ conlieuneiit beaucoup de renseignements sur les Nipissings.
ViMOM, Relation de Wi3, p. 4.
lo l.A UOLTK III' Mississiri. :li\\
nion Publique, d'Ottawa (1), et dans son curieux volume de Mélanges d' histoire et de littérature (2).