VI. — Les Jésuites (1640-167-i
On a soutenu, dit M. Parkman, qu'en 1654 un virginien, lo oolonel ^^^)od, vit une branche du Mississipi, et ([uo, vers 1070, le capitaine Bolton a pénétré jusqu'au fleuve même. Ces découvertes ne sont pas improbables, ajoute l'éminent écrivain, mais elles ne sont appuyées d'aucune preuve certaine. Réelles ou non, elles furent sans résultat.
Il n'en est pas de même de celles do Jean Nicolet dont les récits ont stinmlé l'audace des Coureurs de bois, des Récollets et des Jésuites. Ces derniers, « les plus g-rands pionniers du nord et de l'ouest », devinrent dès lors, suivant l'expression de M. 0' Callaglian, cité par M. Gilmary Shea, « les principaux découvreurs du continent américain (3) ». L'amour du gain, de la gloire, du prosélytisme lit alors des prodiges.
En 1640, Isaac Jogues et Charles Garnier, jésuites, touchaient à la rive orientale du lac Huron. Ils cherchaient, dans la nation du Pétun, des âmes pour le paradis chrétien. Les chemins étaient si mauvais qu'ils ne purent avoir d'autres guides que leurs « bons anges ». Arrivés à destination, après les plus rudes fatigues, ils furent impitoyablement repoussés de cabane en cabane et de village en village. Dans leurs meilleurs jours ils avaient à peine de quoi vivre. « Notre faim », disent-ilS; « nous accompagne depuis le matin jus- ([u'au soir ». Les Jésuites avaient cependant à cette époque,
(1) N" du 23 octobre 1873 et n"' suivants.
(2) Ottawa, Joseph Bureau, 1876.
(3) a Jesuits missionaries , the great pioneers of the north and ■\vest... Tliey uow boearuo tho first discoverers of tho great continoiit. ;Gii.MAUY Shka, Op. cit., p. xix).
250 CONGRÈS DKS américanistes. 14
au sud-ouest de la Matchedah Bay, la mission de Sainte- Marie, qui n'occupait pas moins de treize pères (1).
A la lin de 1641, Jogues et Haymbant s'embarquent sur le lac Huron pour Sainte-Marie-du-Sault. En cet endroit, à ce qu'ils disent, deux mille personnes écoutent avec plaisir leurs prédications. Ils apprennent des nouvelles de plusieurs tribus occidentales, notamment des Sioux, des Gristinaux et des Poutouatamis (2).
Gomme l'un des Pères le disait dans la Relation de 1658 : «On leur ferme la porte d'un costé, ils entrent par une autre «. La faim, les fatigues, les persécutions, les supplices ne font qu'aiguillonner leur zèle. Le danger les fascine et les attire irrésistiblement. Ils voient au terme de leurs fatigues et du martyre la couronne des élus.
La connaissance des nations du lac Supérieur était l'œuvre de deux coureurs de bois, qui avaient même recueilli, sur une grande rivière occidentale, de précieux renseignements. L'auteur de la Relation apprit aussi de plusieurs sauvages l'existence, au nord et à l'ouest, de quatorze grandes nations. Dans une carte jointe à son récit, il indiqua trois routes pour se rendre de Tadoussac aux pays récemment entrevus.
En 1641, les Iroquois reprirent les armes contre nous et traitèrent, avec une horrible cruauté, nos compatriotes et nos alliés. Ils étaient artistes dans l'art de torturer, et les chairs d'un ennemi leur semblaient délicieuses. Le P. Vimont raconte qu'ils mettaient tout vifs à la broche les petits enfants des Hurons (3). Il faut dire que les HuronS; tant vantés parles PP. Jésuites, savaient aussi très-bien torturer et manger les
(1) Vimont, Relation de iG40, pp. G2, 63, 95-100. — Voir le remarquable ouvrage de M. Francis Parkman, The Jésuite in tiorth America in the seventeenth centnrij ; Boston, 1870, pp. 139-143.
(2) Vimont, Relation de 1640, p. 97.
(3) Vimont, Relation de 1642. p. 46.
15 i.A KoiT!-: m; Mississin. ^."il
Ii'oquois (1). 11 faut dire aussi que ces Frères, dans un but facile à comprendre, exagérèrent beaucoup la cruauté des Iroquois, et furent les vraies causes des martyres qu'ils subirent cbez eux.
Les Iroquois tirent d'isaac Jogues l'une de leurs victimes. Ils lui mang-èrent les mains, lui infligèrent toutes les tortures qu'il pouvait supporter sans mourir, tuèrent sous ses yeux l'un de ses compagnons, le tinrent, pendant toute une année, toujours en attente d'un coup de haclie. Le Père finit par s'iiabitaer à vivre ainsi, sans compter sur le lendemain, ce qui ne l'a jamais empêché de prêcher l'Evangile et d'aller, jusque sur le bûcher, répandre les eaux du baptême sur le front des Hurons i[ui tombaient au pouvoir de ses bourreaux. ''
Enfin, sauvé par des Hollandais, il fut ramené en France. Au lieu du repos qu'il méritait si bien, il s'empressa de solliciter son retour dans la Nouvelle-France. Le pape lui accorda, par faveur spéciale, le droit de célébrer la messe avec ses tronçons de mains (2).
En 1650, le Haut Canada n'était plus qu'un désert. A l'endroit où de nombreux villages se réunissaient au pied de la croix des missions, les os des PP. Jésuites, mêlés à ceux des Hurons, blanchissaient au soleil.
Les Jésuites durent renoncer, pour un temps, à tout espoir de s'étendre à l'ouest. Mais, au premier rayon de paix, ils se remirent en campagne « la teste preste à recevoir le coup de » hache plus souvent que tous les jours (3). »
Léonard Garreau partit, en 1656, pour le lac Supérieur.
(1) Sagard, Le grand voyage du pays des Hurons, situé en l'Amérique vers la Mer douce, es derniers confins de la nouuelle France, dite Canada ; à Paris, chez DenysMoreau, rue S. lacques, à la Salamandre d'Argent, m. dc. xxxii , pp. 149, 216-218 ; Paris, Tross, 1865, pp. 103, 150-152.
(2) M. F. Parkman, Jesuits in north America, pp. 211-402.
(3) Relation de 16o9 et 1660, p. 30.
252 co.xc.RÈri iiKs A.'\n':i!i('.A>']STEs. IT)
Tué avant d'avoir quitté les eaux du St-Laurent (1), il fut remplacé par le P. de Groseilles et un autre Français. Ceux-ci, plus heureux, hivernèrent en 1658 sur les bords du lac, visitèrent les Sioux et apprirent de Hurons fugitifs l'existence d'une belle rivière large et profonde qui pouvait être mise en comparaison avec le St-Laurent.
Les missionnaires du Saguenay entendirent parler des Winnepegonck ou Winnebagoes et de leur baie qui, disait-on, donnait accès aux mers du Nord, du Sud et de l'Ouest (2).
Ménard, un vétéran des missions huronnes, s'avança, en 16()0, jusqu'au lac Supérieur et fonda la mission des Otawas. Au moment de son départ, il écrivait à l'un de ses amis : « Dans trois ou quatre mois, vous pourrez me mettre au » Mémento des morte, veu le genre de vie de ces peuples, « mon aage, et ma petite complexion (3). »
Le bon père se trompait de cinq ou six mois.
Il avait ouï parler du mystérieux fleuve de l'ouest et des nations stationnées sur ses rives. Il se proposait de visiter les nations, beaucoup pour les évangéliser, un peu pour voir le fleuve qui causait à son Ordre tant de préoccupations. Au iiioinent de partir, il apprit qu'une tribu huronne, que les Iro- ([iiûis avaient « fait fuir au bout du iponde », était dans la plus allreuse misère, à cent heues de sa mission. Malgré la longueur et l'excessive difficulté de la route, malgré le vif désir de voir le Mississipi, malgré les plus sinistres pressentiments, ce vaillant homme n'eut pas un moment d'hésitation.
Il partit le 13 juin 1661; aux environs du 15 août, il se
perdit dans un portage. Est-il mort de faim ? A-t-il été assassiné pai- un sauvage ? On a trouvé chez des Indiens quelques
(\) Relation de 1630 et 1660, p. 29.
(2) Relation de 1661, p. 12. .. ,
(3) Relation de 1660, p. 30. , •,.
17 LA IlOUTE DU MISSISSII'I. 253
effets qui lui avaieut appartenu, mais on n'a jamais pu ))énétrer le mystère de ses derniers moments (1).
Tant de persé^■érance, de dévoûment, de douloureux sacrifices eurent un résultat. En 1670, les Jésuites étaient fortojnent établis à Sainte-Marie-du-Sault, au pied des rapides (pu versent au lac ITuron le trop-plein du lac Supérieur.
Deux ans plus lard, d'après le P. Dablon, tous les sauvages des environs étaient très-bons chrétiens. L'enclos de l'égliso recevait, en temps de guerre, les femmes, les iilles et les enfants. Tin vieux chef, nommé Iskouakité, disait im jour : « Les Robes-Noires sont véritablement nos pères, ce sont eux « ({ui nous gardent et qui donnent la vie au Sault, en reti- (.^ rant nos femmes et nos enfants chez eux, et en priant pour « nous Jésus, le dieu de la guerre... Que nous sommes heu- « l'eux d'être logés près de l'église ! Jeunesse , femmes, « enfants, que personne ne soit paresseux à se trouver à la « Prière. »
Sur ce point, comme sur bien d'autres, l'accord n'est pas parfait.
L'abbé de Galinée, qui visita Sainte-Marie-du-Sault en 1670, dit que, dans cette mission, quelques sauvages étaient baptisés, mais qu'il n'y en avait pas un qui fût assez bon chrétien pour être admis au sacrifice de la messe. Beaucoup de Hurons campés à la pointe du Saint-Esprit étaient chrétiens depuis longtemps déjà; le missionnaire, dit encore Galinée, « n'avait « pourtant jamais osé dire devant eux la sainte messe, sachant « qu'ils regardaient cette action comme une jonglerie de sor- « cier (2). »
Christian Le Glercq, dans la deuxième partie du Premier élnblissement de la foy dans la Nouvelle-France, prétend que les conversions annoncées par les Jésuites sont imagi-
(1) Relation de 166'2, 1663, i,p. 20-22. ' ■''
(2) Voyage de MM. Bollier et de Galinée; Ms. de la Bibliothèque nationale, suppl. Français, n" 2490, 3.
â54 C()N(;KKS 1H:S AMÉl-ilCAMSTES. 18
naires. Le baruii de La Huataii est encore plus affirmatif. Les ecclésiastiques, dil-il, « font plus de mal que de bien. » (i) 11 dit ailleurs : « Tout ce que ces bons Pères en peuvent tirer « se réduit à quelques acquiescements Sauvages, contraires « à ce qu'ils pensent; par exemple, quand ils leur prêchent « l'Incarnation de Jésus-Christ, ils répondent que cela est « Rdmirnhle ; lorsqu'ils leur demandent s'ils veulent se l'aire « Chrétiens, ils répondent que c'est de valeur, c'est-à-dire « qu'ils penseront à cela. Et si nous autres Européens les « exhortons d'accourir en foule à l'Eglise pour y entendre la « parole de Dieu, ils disent cpie cela est raisonnable, c'est-à- « dii'o qu'ils y viendront; mais au bout du compte, ce n'est i « que pour attraper quelque pijjc de tabac qu'ils s'approchent « de ce lieu saint (2). »
Le comte de F'rontenac, gouverneur g'énéralde la Nouvelle- France, disait à Colbert, dans une lettre du 2 novembre 1672: « Pour vous parler franchement, ces missionnaires songent « autant à la conversion du castor qu'à celle des âmes, car « la plupart de leurs missions sont de pures moqueries, et je « ne crois pas qu'on leur dût permettre de les étendre plus « loin, jusqu'à ce qu'on vît en quelque lieu une église mieux « fondée (3). »
Dans le même temps, un Indien disait à Québec, en plein conseil : « Tant que nous avons eu du castor, nous avons eu « des Jésuites, et nous avons pratiqué la religion chrétienne; « avec le castor disparurent les missionnaires, et nous avons « repris nos manitous (4). »
Que les Jésuites aient exag'éré, dans les Relations, leurs
(1) Nouveaux voyages de M. le baron de Lahontan dans V Amérique septentrionale ; La Haye, 1703, lettre xvi , du 28 mai 1689.
(2) Lahontan, op. cit., t. II, p. 116. . . . ^ . . , ■ c.
(3) Archives du Ministère de la marine. ., . . ,
(4) Mémoire de M. de la Salle. Ms. fité par M. Parkman.
19 LA IlOUTE nu MISSISSIPI. 255
succès religieux, on n'en saurait douter; qu'ils aient imaginé des miracles, c'est absolument certain (1); qu'ils aient fail, contre tout droit, le Iralic du castor et de l'eau-de-vie, c'est incontestable. Mais la prospérité matérielle, sinon morale, de la mission de Sainte-Marie-du-Sault est certaine puisqu'elle enfanta celle de la Pointe du Sainl-Esprit, au sud-ouest du lac Supérieur, et celle de Saint-Franyois-Xavier, sur la rivière du même nom, au sud-ou-est de la baie Verte (2). Franchement, il serait puéril de donner pour mobile à leiir conduite le trafic du castor et de l'eau-de-vie. Ils visaient plus haut. Leur but était de fonder dans l'Amérique du Nord un empire chrétien, modelé sur celui que les Jésuites espagnols avaient au Paraguay.
Saint-François-Xavier, dit le P. Estienne DechanqDs, se trouvait à quelques journées d'une rivière large d'une lieue et plus, (jui coule du nord au sud. Des sauvages l'ont descendue fort longtemps, en quête d'ennemis à combattre, et n'en ont pu trouver l'embouchure, « qui ne peut estre que « vers la Mer de la Floride, ou celle de Galifournie ».
C'est la preniière fois, pensons-nous, (jae les lielations des Jésuites mentionnent avec précision le tleuve Mississipi. Des paroles d'espoir suivent cette mention. Il y a sur ce fleuve, dit encore le P. Dechamps, une grande nation dont on pourra peut-être faire la conversion (3).
La mission de la Pointe du Saint-Esprit, comme celle de Saint-François-Xavier, était un avant-poste ([ui rayonnait dans l'ouest, vers le Mississipi.
(1) Par contre , ils nieat et se moquent de ceux des Sulpicien?!. (M. Parkman, The old régime in Canada ; Boston, Little, Brown, and C", 1874, pp. 44, 45, 56.)
(2) Dablon, Relation des années 1672 et 1673; Paris. Douniol, 1861, t. I, pp. 71-73. ......
(3) Dechamps, Relation de 1610, p. 80.
COMlItKS DKS AMKUICAMSTES. 20
Le 13 septembre 1669, Jacques Marquette y remplaça Claude Allouez. Tout en s'occupant de la conversion des peuplades voisines et des quatre à cinq cents Hurons confiés à ses soins (1), Marquette porte incessamment sa pensée vers le lleuve mystérieux. 11 a reçu l'ordre d'aller aux Illinois, dont il apprend la lang-ue par le moyen d'un jeune homme qu'on lui a donné, et n'attend pas sans impatience son remplaçant. 11 questionne les Illinois qui viennent à la Pointe, et apprend qu'ils traversent une rivière, de quasi une lieue de large, qui se dirige du nord au sud. « 11 est difficile^ » dit le Père, « (juo « cette grande Rivière se décharge dans la Virginie ; et nous « croyons plûtost qu'elle a son embouchure dans la Califur- « nie. Si les Sauvages qui me promettent de faire un canot, « ne me manquent point de parole, nous irons dans celte « Piivière tant que nous pourrons, avec un François, et ce « jeune homme qu'on m'a donné, qui seait quelques-unes de « ces langues, et qui a une facilité pour apprendre les autres ; « nous visiterons les Nations qui les habitent, afin d'ouvrir « le passage à tant de nos Pères, qui attendent ce bonheur « il y a si longtemps. Cette découverte nous donnera une « entière connoissance de la Mer ou du Sud, ou de l'Ouest (2). » Tel était le secret motif que Jacques Marquette avait de passer aux lUinois ; s'il est blâmé, ce ne sera pas par les géographes.
Claude Allouez était alors à la mission de Saint-François- Xavier.
Il avait quitté le Sault le 3 novembre 1669. Il prétend que des Poutouatamis le voulaient emmener dans leur pays, non pour être instruits, « n'ayans aucune disposition à la Foy, » mais pour adoucir quelques jeunes François, qui étans
(1) Lettre du P. Marquette, dans la Relation de 1670, p. 87. (2} Leilre du P. Marquette, dans la Relidioii de lO'ill, pp. 89-91.
-i i.A iioUTE ijf Mississiri. -2Ô1
» pariny eux pour le négoce, les menaçoient et mallrai- » toient (1) ».
Claude Dablon dit aussi que la mission de la baie verte était en mauvais point parce que des Français, et particulièrement des soldats, venus pour faire la traite, pillaient et maltraitaient les indigènes. Cette conduite, selon le Père, aurait déterminé les sauvages à former une compagnie de gens d'armes, pour rendre aux habitations françaises" le mal que leur faisaient les trafiquants (2).
Les Jésuites n'aimaient ni les soldats, ni les coureurs de |bois, ni aucun de ceux qui fréquentaient leurs missions ou qui marchaient devant eux. Ils voulaient avoir le monopole (les découvertes, de la prédication évangélique, des fatigues, • des martyres, et, probablement aussi, des bénélices politiques et matériels. C'était une noble ambition, mais elle les rendait trop sévèreS; injustes et ingrats.
On n'envoyait pas, comme le dit M. Onésime Reclus, mille scélérats pour un honnête homme (3); il fout cependant reconnaître que les soldats et les coureurs de bois n'étaient pas la vertu même et qu'ils servaient mal les intérêts relis^ieux. Cela ne veut pas dire qu'ils avaient le pouvoir et la rolonté de piller et de maltraiter les Sauvages. Ils courtisaient es sauvagesses, se faisaient aimer d'elles, et pirataient sans îcrupule sur les terres conjugales ; mais les Jésuites absolvaient, avec trop de facilité, les grandes dames françaises de Peurs péchés mignons, pour parler avec autorité des amours Uégitimes des sauvagesses. Il convient d'ailleurs de remarluer que, chez la plupart des nations indiennes du nord, les
(1) Lettre du P. Alloues, dans la Relation de 1670, p. 92.
(2) DAiiLiiX, Relation de 1671, p. /i2.
(3) M. Onésime liY:c\.vs, Latcrre à roUroiscai' ; I^iris Hachott^- 877, t. Il, p. 17'J. ^ "
-2b'S CONGKÈS DES AMÉlilCANKSTES. 22
liens du mariage étaient d'une extrême ténuité, la iidélité conjugale inconnue, la virginité incomprise. Les amours des sauvages avaient l'inconstance de celles des oiseaux (1). Les galanteries de nos aventureux compatriotes avec les lilles du Grand-Esprit étaient plutôt un bien qu'un mal. Elles ont d'ailleurs souvent fini par des mariages.
Plusieurs coureurs de jjois, devenus chefs de tribus, ont laissé des souvenirs (jui font encore honneur à la France.
Les PP. Jésuites n'ont pas toujours servi aussi bien qu'eux les intérêts du pays et de la civilisation. L'histoire reproche à ces Pères d'avoir empêché les mariages entre Français et Sauvages, d'avoir fermé l'Amérique aux familles protestantes que l'intolérance expulsait du sol natal, d'avoir imposé la politi({ue ([ui fut couronnée par la perte de la colonie.
En allant à la mission de Saint-Franyois-Xavier, Allouez,
(1) Sagard, Ld Grand Voyage du pays des Hurons ; pp. 164,, 165 <]o l'éd. de 1632, pp. 114, 115 de Vdà. de 1865. — ffistoire du Canada cl co)jai/:s que le^ Frères Mineurs etRccollccts y ont faicts pour la connersion des infidelles ; Paris, Claude Sonnius, 1826, II" part., pp. 314-316; Paris, Tross, 1866, t. II, pp. 295,, 296. — Hennepin, Lt^.s" mœwr.s' rft'.s- Sauvages, pp. 30-39, à la suite de la Description de la Louisiane , éd. de la V« Sébastien Huré, Paris 1683. — Nouceau voyage d'un Pai^ ^>/«>t grand que l'Europe ; Autrecht, Antoine Schonter, 1698, pp. 159-169. — Jacques Caktieb, Brief récit et succincte narration, Paris 1545 et 1863, fol. 30 et 31. De l'édition de 1545 on ne connaît qiie deux exemplaires : celui du British Muséum sur lequel M. dAve/ac a fait l'édition de 1863; celui de la IJiblloLbèque (le Rouen que j'ai eu la bonne fortune de présenter à la Société de Géographie. (Bulletin de la Société de Géographie, cahier de mars 1877 , pp. 323 et seq.). — Nicolas Perrot, Mémoire sur les moeurs, coustumes et relligion des Sauvages de VAmê-rique septentrionale, publié par le F^. Tailhap ; Paris, 1864, pp. 22, 23, 178, 179.
'2o LA IIOLTK DU .MISSISSII'I. 259
roacunlra deux Français près de l'île de Michilliinakinac (1), berceau du Grand-Lièvre, créateur de la terre habitable, de l'homme et du filet de pèche.
En arrivant à destination, Allouez trouva huit Français qui, le lendemain, célébrèrent avec lui la lète de saint François- Xavier (2). Deux autres Français avaient parcouru ces contrées et donné de leur patrie une idée que le Père dit avoir eu beaucoup de mal à déraciner (3).
Ces insinuations contre les laïques prouvent que, dès 1669, ■ les Canadiens trafiquaient sur la côte occidentale du lac des Illinois.
I Dans ses tournées aux environs de la baie Verte (Green j Bay), Allouez {lassa chez les Ouniainis. « Ces peuples », ditil, « sont establis en un très-beau lieu, où l'on voit de belles » Plaines et Campagnes à perte de v<nië; leur Hiviere con- » duit dans la grande Rivière, nommée Messi-Sipi ; il n'y a » ipie six jours de navigation (-4) ».
C'est la première fois ({ue l'on trouve dans les lielations le nom du Mississipi,
En 1671, Allouez parcourait ces pays avec Dablon. Après aviùr fait oublier les prétendues vexations des laïques, les deux Pères réunirent les nalions de la baie Verte. Pour leur fan-e honneur, les hommes d'armes de cette compagnie formée contre nous imitaient, connue ils pouvaient, ce qu'ils avaient vu faire aux soldats français. A l'heure fixée pour rassemblée, deux de ces guerriers vinrent appeler les Pères
I (1) Grand Manitoulin Island, dans le lac Huron. M. l'abbé Tailhan, p. 160, dit Makinac { Alackinaw Island\ petite île à l'entrée du détroit de Markinaw. C'est conforme à la Relation de 1670, mais, jo crois, m désaccord avec la vérité.
\ (2) Allouez, op. cit., p. 94.
, ^,3) Allouez, oji. cit., p. 98.
I (4) Allouez, op. cit., p. 100.
"ICA) CO.XGHÈS DES A.MlîllIGAMSTKS. 124
jésuites. Ils portaient le fusil sur l'épaule, et une hache, passée à la ceinture, leur tenait lieu d'épée. Pendant toute la durée de l'assemblée, ils restèrent comme en faction devant la porte de la cabane, « tenant meilleure mine qu'ils pouvoient, se » promenant (ce ((ue ne font jamais les sauvages) les fusils )^ sur une espaule et puis sur l'autre, avec des postures tout » à fait surprenantes, et d'autant plus ridicules, que plus ils » tàchoient de le faire sérieusement. Nous avions peine à » nous empescherde rire », ajoute le P. Dablon (1).
Ce devait être en effet bien risible de voir deux hommes vêtus d'une ceinture, le fusil sur l'épaule, se promener gravement, à pas comptés, de l'air ennuyé des factionnaires français. Mais Daljlon et son coiifrcre n'étaient pas moins étranges, ce semble, quelques jours après, chez les Maskoutens ou Nation du Feu, (juaiid l'un prêchait sur le paradis et l'enfer, tandis ([ue l'autre montrait une mauvaise image du « Jugement général (2) ». Voit-on d'ici la ligure des deux l)ons Pères au milieu d'hommes et de femmes qui n'étaient vêtus que d'innocence !
En se rendant chez les Maskoutens, ils ont trouvé sur la rivière au.\ Renards (Fox River), près du rapide de Kakalin, une statue de pierre qu'ils prirent i)Our une idole. Ils l'ont précipitée dans la rivière (3). Dollier de Gasson et (Talinée, sulpiciens, ont aussi jeté à l'eau, on 1670, une statue (pi'ils trouvèrent sur le lac Saint-Clair, au lieu où s'élève maintenant Détroit (4). Rquier qualille (Inreinont cette conduite (5). ,Te
(1) Dahlon, Relation de IG'I I, p. 43.
(2) Dablon, op. cit., p. 46.
(3) Dablon, op. cit., p. 44.
^4^ naliiii'i' dit dans la ciMio do sou voyage : k Ici était une pierre, idole det^ Iroiiuois, que nous avons mise on pièces et jetée à l'eau ■>'. (Voir la roprodut-tion du P. Faillou, op. cit., t. III, p. 304.) C'^tto rr.product,inn est très-incmnplot'^.
(5) M. Parkman, T/v; dijcûfcnj cf the (rreat Wc.f, ['p. 16, 17. — M. GiLMAKY Shea, op. Cit., p. XXV, note.
^5 LA IlOUTE DU MlSSISSiri. ^61
partag'e son iiidignalion. Ces actes de vandalisme, quel que soit le sentiment qui les dicte, ont pour but et pour résultat d'étouffer le souvenir du passé. En détruisant, autant qu'ils l'ont pu, les monuments de l'art et de la littérature des Gaulois, des Grecs et des Romains, les premiers chrétiens ont précipité l'occident des hauteurs de la civilisation dans les ténèbres du moyen-àge. Ceux qui s'intéressent à l'histoire regretteront toujours les monuments do toutes sortes détruits en Amérique par ferveur religieuse.
Tout en prêchant et montrant leur imago, Dablon et Mouez recueillaient sur le lleuve mystérieux des renseignements de plus en i)lus certains. « C'est vers le -didy », note le P. Dablon, « (jue coule la grande Mivière , qu'ils appellent Mississipi, « la([uelle ne peut avoir sa décharge que vers la mer de la Flo « ride, k plus de quatre cens lieues d'icy, dont il sera parlé « plus amplement cy-aprés (1). » Plus loin il dit, en effet, que les Illinois occupent une belle contrée vers la grande rivière du i\Iississipi; que celte rivière descsnd du nord et coule au midi, soit à la mer Vermeille, soit à celle de la Floride. « Quelques « Sauvages nous ont assuré, » continue-t-il, « que cette « rivière est si belle, qu'à plus do trois cens lieues de son « embouchure elle est plus considérable que colle qui coule « devant Québec, puisqu'ils la font d'une lieuë de large (2). » I Ainsi, en 1670 et 1671, les Jésuites n'étaient plus séparés du Mississipi que par quelques journées de marche. En 1673, ils atteindront le but, mais l'un de leurs anciens élèves, Cavelier de la Salle, les aura devancés.
I VII. — Cavelieu de la Salle (1666-1672).
■;; En l'année 1643, vers le 20 novembre, Robert Cavelier,
; sieur de la Salle, naissail à Rouen, sur l'ancienne paroisse
(1) r)ABLOX, Oji. cit., \\. "^4.
(2) Dablon, op. cit., p. 47.
:2()iJ !:u.\i.;iiÈs n!-;s A\ii';i;iCAMSTiis. 2(5
Saiiil-Herbland, probablement (kins la rue de la Grobse- Ilorloge, c'est-à-dire à deux pas de la petite maison de la rue lie la Pie où Pierre Corneille écrivait ses chefs-d'œuvre.
(Corneille et Cavelier de la Salle doivent être placés dans le panthéon français, parmi les plus grands hommes de leur siècle.
Corneille, qui porta si haut, dans ses œuvres et dans sa conduite, le sentiment du devoir et l'amour de la patrie, a pu voir, dans Cavelier de la Salle, la personnification la plus parfaite des héros enfantés par son génie. La Salle dut savoir par cœur une partie des poëmes de son immortel concitoyen ; c'est en évoquant chaque jour ses souvenirs d'école, qu'il devint l'une des étoiles de la Nouvelle-I-'"'rance et l'honneur de sa ville natale. , ■ ■ . . . • ;
Cet esprit net et ferme, d'une vertu cornélienne, a dépassé de la tète et des épaules tous les explorateurs de son temps (1). Je l'ai déjà dit, et il me faut le répéter : non-seulement il a découvert et donné à la France quinze cents lieues de pays dans les plus riches contrées américaines, mais il a lutté pendant vingt ans contre deux coteries puissantes et sans scrupule; soutenu par sa famille, qui lui a prêté cinq à six cent mille francs ["2), il n'a cessé de poursuivre son but et d'espérer que lorsfju'il tomba sous la balle d'un assassin. j
Ses ennemis ont tout fait i)Our étouffer sa mémoire et lui | dérober l'honneiu* de ses travaux. Ils ont si bien réussi que
(I) a C'était un enfant de Rouen, en qui avait passé l'âme des » grands découvreurs de Dieppe, des vieux Normands, précurseurs y> do Colomb et de Gama. Génie fort et complet, de talent et de >î ruse, de patience et d'intrépidité ». (Michelet, La R('ge,ice, Paris, Chamerot, 18(54, p. 187.)
rS, A' Rojf, plac'st de 7 p. in-l'ulio présenté par les héritiers de la Salle, s. 1. n. d. (Curamuaioatiun de M, Mario de la Quesnerie).