‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877Chapitre 34 sur 62 · LA UOUTE UU MISSIS81M · texte numérisé non relu

LA UOUTE UU MISSIS81M

rien dans sa ville natale ne rappelle encore son glorieux souvenir.

II est entré dans la carrière à l'âge de 23 ans.

M. de Queylus, supérieur du séminaire de Villemarie, lui donna, dans l'île de Montréal, en (ace du saut Saint-Louis, à l'avant-garde de la colonie, un lief noble de vaste étendue. La redevance en était d'une médaille d'argent lin, du poids d'un marc, à chaque changement de propriétaire. La Salle fit à son tour des concessions et commença la construction d'un village palissade qu'il nomma Saint-Sulpice (1). Ce point étant constamment exposé aux incursions armées des Iroquois, les travaux des champs et même du village ne pouvaient être exécutés que le fusil toujours à portée de la main.

Dans le même temps il apprenait l'Iroquois et sept ou huit dialectes (2), il étudiait les relations des explorateurs, faisait de fréquents voyages chez les Indiens et arrêtait dans son esprit le projet de nouvelles découvertes.

Il n'était d'ailleurs pas honnne à supporter la vie sédentaire du pionnier ou du tratiquant. 11 fallait à son orgueilleuse et puissante nature une existence active et les émotions de la gloire. Sobre, chaste, pieux, tils respectueux (3), sans aucun des défauts qui sont le partage des hommes vulgaires, il no souhaitait la fortune et n'en avait besoin que pour mener à bien des entreprises qui devaient honorer son nom et sa patrie.

(1) Greffe de Yillemarie , 16 déc. 1868, concession de la Salle à Barthélémy Yinet. — Faillon, HiMoire de la Colonie Française au Canada; Paris, LecofFre, 1865, t. III, p. 229.

(2) Au lloy, placet du cabinet do M. Mario do la Quesnerio.

(3) J'ai ou dauf? les mains l'original d'une lettre qu'il écrivit à sa mère, de la Rochelle, le 18 juillet 168'j, au moment de son départ pour le golfe du Mexique. Cette lettre est certainement l'œuvre d'un bon hls. Elle m'a été comniuni(|uée par M. Mario de la Ques-

2()i CÛ.NGRÈS DES AMÉKICAA'ISTES. "IS

Des Ii'0(iiiuis-TrioniionLouaiis, qu'il reçut eu 16G8-6'J, lui apprirent ({u'uu grand lleuve, qui naissait dans leur pays, coulait droit à la mer, et qu'on pouvait, en huit ou neuf mois, se rendre à son embouchure. Evidemment, dit M. Francis Parkman, ils confondaient le Mississipi avec l'Ohio, son affluent. Ohio et Mississipi ont d'ailleurs une signification analogue : Ohio veut dire, en Iroquois, hoUe rlvirrc ; Mississipi signifie, en Ottawa, grande viviève. Aussi, Dollier de Casson fait-il remarquer que les Iroquois appelaient Ohio la rivière ({ue les Ottawas nommaient Mississipi (1).

Les reuseignemenls recueillis sur la IjcUo-Riviôrc et les secours (jue promettaient les hôtes de Saint-Sulpice déterminèrent le i)remier voyage d'ex})loration de Cavelier de la Salle. Ce Aaillant homme crut à la possibilité de réunir l'Atlantique au Facitiquo, de découvrir le passage à la Chine qui fut le rêve de Cartier, de Champlain, de Gabriel Sagard, do IHoberval et de beaucoup^de marins non moins illustres jiar leur savoir et leur audace que par leur dôvoùment et leurs infortunes.

La Salle communi(|ua son enthousiasme au gouverneur général de Courcelles et à l'intendant Talon. Courcelles ne put contribuer aux frais de l'entreprise, mais ses lettrespatentes portaient : autorisation rà Cavelier de la Salle d'explorer les bois, rivières et lacs de tout le Canada ; prière aux gouverneurs do la Virginie et de la Floride de le laisser circulerlibrement et mémo de lui prèler secours ; ])erniission aux soldats de quitter leurs compagnies pour se joindre à lut (2).

(1) Voi/ar/p âc M. de Courcelles an lac Ontario, 2^(^^' Dollier ; Biblioth(kpie nat., suppl. Français, n" 1265. — Fatllon, op. cit., t. III, pp. 286, 313, 314. — M. Francis Parkman, The discovery of the Grcat ^Vcst, p. 8.

(2) Voyage de MM. Dollier et de Galince ; Bibl. nat., supplém. Fiançais, n° 2490, 3. — Lettre de M. Patoulet, du 11 nov. 1669; Min. de la Mar. — Fau.lon, op. cit., t. III, pp. 289, 297.

2U I.A llorTE DU MISSISSII'I. ^2(So

Lo jeune Roueniiais avait engagé dans son duinainu tout ce qu'il possédait. Il recourut au Séminaire de VilIemarie.'Le Séminaire, pour favoriser sa tentative, lui racheta la plus grande partie de sa concession, le 9 janvier lôOQ^ pour une somme de mille livres payable en marchandises (I). Par cet arrangement, La Salle conservait la propriété de 420 arpents de terre qui composaient son domaine privé ; il gardait en outre la jouissance du lac Saint-Pierre et de 50 arpents de }n'airie. Par acte du 11 janvier lOGO, le domaine fut érigé en ticf noble.

Même après avoir échoué dans son entreprise, La Salle pouvait encore faire bonne ligure dans la colonie, espérer la fortune et prétendre aux honneurs. Mais Vaurea niediocritns, qui suftisait au bonheur du poëte, n'avait aucun charme pour cet esprit aventureux, tout à la pensée d'agrandir la carie du monde et d'ouvrir à notre commerce une voie nouvelle vers les contrées mystérieuses de l'extrême Orient.

Ce qu'il devait recevoir du Séminaire no suffisant pas aux besoins de son entreprise, il vendit, le 0 février 1669, à Jean Milot, taillandier, pour une somme de 2,800 livres, la seigneurie de Saint-Sulpice et les droifs de fief noble dont il venait d'être investi.

Avec cet argent il se procura des canots, des armes, des vivres, des rameurs et un chirurgien (2). Ces ressources étant épuisées, il jugea que de nouvelles sommes lui étaient indispensables. Il vendit alors, le 6 juillet 1669, jour même de son départ, à Jacques le Ber et à Charles Lemoyne, pour 600 livres tournois, une terre et des bâtiments situés au-

(1) Greff'e de Ville marie , !/ Janvier 16G9. Transport de la seigneurie de Saint-Sulpice . — Faillon, op. cit., t. III, p. 288.

(2) Greffe de ViUemaric, /">■ juillet 10G9. — Faillon, op. cit., t. III, p. 290.

266 CO^GUÈS DES AMÉUICAN'ISTES. 80

dessus du saut Saint-Louis (i). 11 ne lui restait plus rien à sacrifier.

M. l'abbé Faillon juge un peu sévèrement ces deux dernières ventes. Je nie ])erniels de ne pas partap^er l'avis du savant Sulpicien.

Quand Je vois Gavelier de La Salle mettre tout son avoir dans une entreprise de nature très-incertaine, mais dont la réussite devait grandement servir la gloire et les intérêts politiques et commerciaux du pays, tant de désintéressement et d'audace me semblent élever à la hauteur d'un héros de Plutarque ce jeune homme de vingt-six ans.

Dans le même temps, les Sulpiciens voyaient avec dépit l'influence prépondérante des Jésuites. L'année précédente, 1668, l'abbé de Fénelon et l'abbé Trouvé avaient fondé la mission do Quinte, chez lesOïogouens, au nord du lac Onlario. Deux autres prêtres avaient fait des excursions dans les bois et recueilli des renseignements sur les régions de l'Ouest. A Québec, un jeune sauvage assurait que les rives du Mississipi offraient à la prédication évangélique un champ vaste et inexploré. DoUier vint alors solliciter l'autorisation de planter, dans ces contrées inconnues, les armes royales et la croix des missions, , ..

L'expédition fut autorisée, mais à la condition, assez étrange,qu'elle se révmirait à celle do Gavelier de la Salle.

Elle partit de Saint-Sulpice, le 6 juillet 1669. Elle se composait de Gavelier de la Salle, Dollier de Gasson, Brnhant de Galinée, vingt-deux Français et sept bateaux d'iroquois Tsonnontouans.

Le 2 août elle entra dans le lac Ontario. La désertion des guides Iroquois ne lui permettant pas d'aller à Quinte, elle lit voile au Sud, vers un village tsonnontouan. Après des embarras.

(1) Greffe de Vil.lemnrie , 0 jaillrt WC!). — Faillon, op. eit., t. III, p. 290.

;U LA i'.OLTl', KL' MISSlSSU'l. 2(37

que Galinée attribue au jésuite Fremin, elle quitta ce vilhiiie sans avoir obtenu de g-uides et arriva, le 2i septembre, sur le lac Erié, à Tenaouatoua. Elle y rencontra Louis Jolliet, marchand canadien, d'origine normande, que Talon avait envoyé à la recherche d'une mine de cuivre sur le lac Supérieur.

Jolliet engagea les Sulpiciens à monter au nord, dans les beaux pays des grands lacs. La Salle leur lit consciencieusement observer que les Jésuites avaient des établissements dans ces régions et ne permettraient pas à leur zèle de s'y produire. Ils suivirent le conseil de Jolliet et durent le regretter, car ils ne firent aucune découverte et n'eurent pas l'occasion de prêcher l'Evangile et de baptiser un sauvage.

Leur voyage ne fut cependant pas sans résultat. Après avoir hiverné au nord du lac Erié, près d'une rivière qu'ils nomment Tina-Toua (peut-être la Grnnd-Rivor), dans le pays des Neutres, ils prirent possession de la contrée au nom de Louis XIV et de l'Eglise catholi({ue. A leur retour, Galinée fit la carte de partie des lacs Ontario, Erié, Saint-Clairet Huron, de French River, du Lac Nipissing et de la section inférieure d'Ottawa River. C'est la plus ancienne carte de ces vastes contrées fl).

La Salle s'excusa sur une indisposition de ne pas les accom-

(1) En 1687, cette carte et le procès-verbal de prise de possession furent envoyés à Londres pour appuyer les prétentions des Français sur les lacs Erié, Ontario et pays environnants. (F.a.illon, op. cit., t. III, pp. 288-305. — Arch. du Min. de la mar., Mémoires flénérnux sur le Canada, 13 mai WS7. — M. H. Harrisse, Notes pour servir à V histoire , à la bibliographie et à la cosmographie de la Nouvelle-France et des pays adjacents , 1j 4-1- 1700 ; Paris, Tross, 1870, p. 193). M. Harrisse donne le titre exact de la carte de Galinée, Il nous apprend en outre que cette carte ne se trouve plus au Dépôt de la Marine; que la réduction donnée par l'abbé Paillon ne reproduit pas toutes les légendes de l'original ; qu'une copie, faite en 1856, se trouve à la Bibliothèque du Parlement canadien à Ottawa.

:268 CON'GUKS DES AMKRICANISTES. 32

pagner. En réalité, coiiiine je l'ai dit ailleurs, il ne souhaitait rien tant que de se séparer d'eux pour ne suivre que ses projires plans.

Le 30 septembre, touf? communièrent de la main de Dollier de Gasson; le lendemain, les deux prêtres et leurs hommes se dirigèrent vers le nord.

« Cependant », dit un mémoire du temps, « M. de la Salle continua son chemin par une rivière qui va de l'est à l'ouest, et passe à Onontaqué (Onondaga), puis à six ou sept lieues au-dessous du lacErié; et estant parvenu jusqu'au 280""" ou 83™'' degré de longitude, et jusqu'au 41"'* degré de latitude, trouva un sault qui tombe vers l'ouest dans un pays bas, marescageux, tout couvert de vieilles souches, dont il y en a quelques-unes qui sont encore sur pied. Il fut donc contraint de ])rendre terre, et suivant une hauteur qui le j)©uvoit mener loin, il trouva quelques sauvages (jui lui dirent que fort loin de là le mesme fleuve qui se perdait dans cette terre basse et vaste se réunissoit en un lit. II continua donc son chemin, mais comme la fatigue étoit grande, « vingt-trois ou vingt-quatre hommes qu'il avait menez jusques « là le quittèrent tous en une nuit, regagnèrent le fleuve, et « se sauvèrent, les uns à la Nouvelle Hollande et les autres à « la Nouvelle Angleterre. II se vit donc seul à 400 lieues de « chez lui, oii il ne laisse pas de revenir, remontant la rivière « et vivant de chassB; d'herbes, et de ce que lui donnèrent les « Sauvages qu'il rencontra en son chemin (1). »

Dans une dépêche de 1677, adressée au comte de Frontenac, Gavelier de la Salle, parlant de lui à la troisième personne, rappelle en ces termes les résultats de ce voyage : c II décou- « vrit le premier beaucoup de pays au sud des grands lacs et « entre autres la grande rivière d'Ohio; il la suivit jusqu'à un « endroit oîi elle tombe de fort haut dans de vastes marais, à

(1) Manuscrit inédit cité par M. Parkman, The Discoverij of the Great West, p. 20. n° 1.

S<i I.A nOUTE DU MISSISSIPI. 2(l9

<i la hauteur du 37^ degré, après avoir été grossie par une (( autre rivière foil large qui vient du nord, et toutes ces eaux « se déchargent selon toutes les apparences dans le golfe du « Mexique (1). »

Il n'y a sur rOliio qu'un saut, celui de l'ouisville, situé par 38" 15 de latitude nord, à plus d'un degré au-dessus du point relevé par Cavelier de la Salle'.

Si cet explorateur s'était arrêté aux rapides de Louisvillo, comme le pense M. l'abhé P'aillon, quelle serait cette rivière « fort large » dont il place le continent sur le 37° de latitude nord (2), à la limite de son voyage?

M. H. Harrisse, le sagace auteur de la Bihliotheca Amoricaim Velustissinm, admet la possibilité d'une erreur dans la lettre de 1677, et concède, comme sans importance, que la Salle a pu descendre jusqu'au Wabash.

Cette concession ne me satisfait pas. La relation dit qu'après avoir quitté les rapides il suivit des hauteurs; qu'il apprit de sauvages que, « fort loin de là », l'Ohio « se réunissait en un « lit », et qu'à « la hauteur du 37" degré », à l'endroit où lo ilouve reçoit une « rivière fort largo », il s'arrêta. Or, tandis que les rapides sont par 38°15' et le confluent du Wabash et de l'Ohio par 37''46', le confluent de l'Ohio et du Mississipi se trouve par 37"10'. Est-ce par hasard que la Salle indiquerait pour la position du continent du Wabash et de l'Ohio la position du continent de l'Ohio et du Mississipi ? C'est inadmissible. Serait-ce aussi par hasard qu'il aurait pu croire et dire que l'Ohio, grossi du Wabash, coulait droit au golfe du Mexique ?

Non, vraiment ; il n'a pu désigner comme venant du nord et s'unissant à l'Ohio, sur le 37° parallèle, pour couler au golfe du Mexique, que le Mississipi.

(1) M. P. Margry , Les Normands dans les vallées de VOhio et du Mississsipi. (Journal de l'Instruction publique.)

(2) A 0" 10' près du confluent de l'Ohio e4 du Mississipi.

270 OON'GKÈo DES AMÉniCAXISTKS. 34

Il revint A Montréal pendant l'hiver de 1669-70. IMusieurs de ses hommes l'avaient précédé. Pour justifier leur manque de persévérance, ils présentèrent son entreprise comme chimérique. Ils réussirent môme à l'aire prévaloir le nom de Ln Chine sur le nom de Saint-Snlpice que portait la propriété de Gavelier de la Salle (1).

Au printemps suivant, la Salle était sur l'Ottawa, au-dessous des Chats ; il y chassait avec cinq ou six Français et dix ou douze Iroquois (2).

Que fit-il l'année suivante? A celte demande de M. Parkman, l'ahbé Faillon fait cette consciencieuse réponse :

« Nous n'entrerons pas dans cette discussion (la priorité « de la découverte du Mississipi) qui n'est point de notre a objet; seulement nous ferons remarquer ici, que, par un « contrat qui se trouve au greffe de Villemarie, il est mani- « feste que la Salle continua ses explorations. On y voit que, « le 6 du mois d'août 1671, il avait reçu à crédit, dans son « (jrnnd besoin et nécessité, des mains de M. Mig'non de « Branssat, procureur fiscal à Villemarie, des marchandises « qui se montaient à la somme de quatre cent cinquante- « quatre livres tournois. On y voit encore que, le 18 décem- « bre 1672, étant à Villemarie, il promit de payer, au mois

(1) Dans mesprécéîl'^nt'; ouvra(?os sur Ciivolior de la Salle, je n'ai pas admis qu'on ait donné ;i Saint- Sulpice le nom de La Chine pour ridiculiser une tentative déjà faite par Cartier, Champlain, Nicolet, Sagard , Roberval et les Jésuites. Il résulte de pièces authentiques citées par M. l'abbé Faillon que cette sottise ne peut être mise en doute. Le 6 juillet 1669, la propriété de la Salle portait encore le nom qu'il lui avait donné ; dans des actes de 1670, elle est appelée La Chine et La Petite-Chine. (Faillon, op. cit., t. III, p. 298, n" 1.^

(2) Nicolas Perrot, Mémoire sur 1rs mœur.^, constiimes et rclliqion des Sauvages de l'Amérique Septentrionale . publié pour la première fois par le R. P. J. Tailhan ; Paris, Franck, 1864, pp. 119, 120. • •

35 I^A KOUTE UU .MiSSISSII'I. 271

« d'août suivant, la même somme, en argent monnayé, ou en « pelleteries, soit à Villemarie, en la maison de M. Jacques « Le Ber, oii il demeurait, soit à Rouen, en celle de Nicolas « Grevel, conseiller du Roi et maître des comptes, son « parent (1). »

Il résulte, en effet, d'un mémoire cité par M. Parkman que la Salle reprit une seconde fois la route du Mississipi. Mais au lieu de suivre l'Ohio, il s'embarqua sur le lac Erié, suivit le canal de Détroit, traversa le lac Huron, doubla la pointe de Michillimackinac et, continuant d'avancer, « il reconnut une « baye incomparablement plus large, au fond de laquelle, « vers l'ouest, il trouva un très-beau havre et au fond de ce « havre un fleuve qui va de l'est à l'ouest. 11 suivit ce fleuve, « et estant parvenu jusqu'environ le 280'' degré de longitude « et 39'' de latitude » (latitude exacte du confluent de l'Illinois et du Mississipi) « il trouva un autre fleuve qui se joignant au « premier coulait du nord-ouest au sud-est, et il suivit ce « fleuve jusqu'au 36'' degré de latitude ». '

Le très-beau havre, dit M. Parkman, peut être l'embouchure de la rivière Chicago, d'oii, par un facile portage, il dut gagner le Des Plaines, branche de l'Illinois. Nous verrons, ajoute l'éminent écrivain, qu'il prit cette route dans sa fameuse exploration de 1682 (2).

Arrivé, comme le porte la relation, à l'entlroit où le Mississipi coupe le 36'' parallèle, la Salle eut la certitude que ce fleuve avait son embouchure dans le golfe du Mexique. Il fut assez sage pour reconnaître qu'il ne disposait pas de moyens suffisants pour achever sa découverte, et qu'un acte de témérité pouvait compromettre les résultats acquis. Il remonta

(1) Greffe de Villemarie, 18 déc. 167'2. Obligation de la Salle.. — Faillon, op. cit., t. III, p. 313.

2) M. Parkman, The discovery of thc Great West, p. 22, n" L M. Parkman a visité toutes les contrées dont il s'est fait l'historlea.

272 r.dr^GHÈS DES A.MÉIUCAN'ISTES. Si)

donc le courant au lieu de le descendre et vint préparer une dernière expédition pour augmenter la Nouvelle-France des beaux pays qu'il devait baptiser du nom de Louisiane.

Le récit que je viens de l'aire des voyages do Cavelier de la Salle est tiré d'un manuscrit en deux parties ayant pour titre : Mémoires de M. do In Salle et Histoire de M. de h Salle. ■■^- r ' ■; • '

M. Parkinan en attribue la rédaction à Louis-Armand de Bourbon, second prince de Gonti. C'est un récit des découvertes faites en Canada, antérieurement à 1078, recueilli dans une douzaine de conversations (pie l'auteur dit avoir eues avec Cavelier de La Salle (1).

M. Harrisse, qui parle de ce manuscrit d'après les extraits publiés par M. Francis Parkman, accorde h cette pièce une valeur très-limitée. M. P. jMargry, qui eut dans les mains la pièce même, dit: « Enfin, comme nous n'avons jamais cessé » nos recbercbessur ce sujet, de nouveaux documents appar- » tenant à un j)articuli(n' n'ont fait ({n'augmenter, en 18G8, » notre confiance dans le mémoire de l'ami de l'abbé de » Galinée, par la connaissance que nous croyons avou' » aujourd'hui de son nom qui est parmi les plus honorés de » son temps (2) ».

Si l'auteur est honnête homme, son amitié pour La Salle et son peu de sympathie })Our les Jésuites n'ont pu lui faire dire le contraire de la vérité. ' '•

Ces voyages de La Salle sont néanmoins très-contestés.

Sur les deux cartes qu'il a dressées de son voyage de 1673, Louis Jolliet consacre à Cavelier de La Salle deux légendes qui se rapportent, suivant M. Ilarrisse, à l'exploration, en

(1) M. Parkman, The discoveri/ of fhe Great ^Vest, pp. "20 et 101.

(2) M. Margry, Revue maritime et coloniale, t. XXXIII, p. Ti^fî.

37 LA HUUTE llL' Mississiin. â?S

1669, du cours de l'Ohio (1). Elles indiquent la direction de la route suivie mais elles n'en donnent pas le terminus, ce qui laisse le champ ouvert aux hypothèses.

M. Parkman décrit une aulre carte sans date et sans nom (l'auteur. De ce qu'elle donne au fort de Gataraconi le nom de Frontenac, elle est postérieure à 1672 ; de ce qu'elle donne au Mississipi le nom de Colliert, elle ne joeut cire antérieure à 1674. M. Parkman pense que cette carte est de Cavelier de La Salle (2). M. Harrisse dit au contraire : « Si celle que pos- » sède M. Parkman est du même cartographe que la section » ({ue nous avons trouvée (les noms et les légendes sont en » tout semblables dans les deux), la carie est l'œuvre de » Louis Jolliet lui-même, car la section que nous avons devant » nous est tracée de sa main (3). »

Malgré la réserve de M. Harrisse, il est clair (jue la carie de M. Parkman est l'œuvre de Louis Jolliet et qu'elle ne prouve rien contre Cavelier de La Salle. L'erreur de mon savant et judicieux ami est d'autant plus regrettable qu'elle a été la cause déterminante de ses doutes sur le résultat linal du second voyage de Cavelier de La Salle.

La Salle aussi a fait des cartes, mais, hélas! on ne saurait les retrouver.

Madeleine Cavelier, veuve Le Foreslier, nièce de l'explorateur, les a confiées avec d'autres pièces, le 21 février 1756, sur la demande de M. de Silhouette, aux commissaires de France et d'Angleterre chargés de discuter les limites de nos pos-

(l"» Carte de la découverte du S'' Jolliet oii l'on voit la communication du fleuve S. Laurens avec les Lacs Frontenac, Erié, Lac jides Hurons, et Illinois. (Bibl. du Dépôt des Cartes de la Marine. Amer. Sept., Canada, n" 32. — La même carte avec quelques variantes, Ibid., n" 44, — M H. Harrisse, ojj. cit., p. 194.)

(2) M. Parkman, The discoveri/ ofthe Great West, pp. 40G, 407.

(3) M. Harrisse, op. cit., p. 197. • ' "

274 CONGRÈS DES AMÉUICANISTES. 88

sessions américaines. Elle disait dans sa lettre d'envoi : « Il y » a des caries, (jue j'ai jointe à ces papiers, qui doivent » prouver que, en 1675, M. de La Salle avet déjà fet deux » voyages en ces découverte, puisqu'il y avet une carte, que » je vous envoyé, par laquelle il est fait mention de l'androit » auquel M. de La Salle aborda près le tleuve de Mississipi, » — un autre androit qu'il nomme le fleuve Golbert ; en un » autre, il prans possession de ce pais au nom du Roy et fait » planter une crois (1) ».

Ces précieux documents, qui prouvaient la priorité de Gavelier de La Salle à la découverte du Mississipi, sont perdus... perdus en admellant que des diplomates peuvent perdre un , dossier confié bénévolement à leur délicatesse pour la défense de grands intérêts nationaux.

Les pièces de l'enciuète ou du procès du capitaine de Beaujeu, qui devraient se trouver dans les archives du port de Brest, sont aussi perdues (2).

On ne retrouve pas non })lus la Relation des découvertes et des voyages du S"" de La Salle, seigneur et gouverneur du fort de Frontenac, au-delà des Grands Lacs de la Nouvelle France, faite par ordre de M-' de Golbert, en 1679, 1680 et 1681 , portant le n° 4 de la boîte 64 aux archives du Minis- | tère de la Marine. C'était l'une des pièces les plus importantes | du dossier de Cavelier de La Salle (3). ij

La Garfe de la Louisiane ou des Voyages du -S' de La!

{l'^ M. P. MkB.fiKY, Les No7-mands djins les vallées de l'Ohio et\ dn Mississipi . (Journal de rinstruction publique, n° du 30 août!| 1862.^ ...

(2) Lettre du 14 juillet 1869 deM. lo coutro-amiral Simon. Toutes les recherches que cet officier général a eu la bonté de faire faire pour moi n'ont donné aucua résultat. Voir Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle, pp. 28G-88.

(à) M. H. Harrisse, o]j. cit., p. xxiv, nute 1. -

J'.) LA UULIE DU Mississiri. 275

S'illo cl des puys t/u'il a découvvrls depuis lu Nouvelle France Jusqu'au Golth Mexique les années IGÏ'J, 80, 81 et 82, par Jean-iJapliste-Louis Franquelin, l'an 1084. Paris, ([Lii était au Dépôt de la Marine, à Paris, l)oUe 26 b, n" 2, est égarée. Ou ne peut plus en parler que sur les descriptions de Raymond Thomassy et de M. Parkman(l).

Qu'a-t-on fait du Premier ctahlissemcnt de la foy dans la Nouvelle France? M. Harrisse dit que les Jésuites en ont vainement sollicité la destruction. Je ne contredis pas. Cependant il n'en reste plus que trois ou quatre exemplaires.

Les pièces qui sont encore au Ministère de la Marine étaient classées dans le dossier du i^énérul de La Salle, oi!i l'on ne devait certainement pas les chercher, où elles moisiraient peut-être encore ignorées sans les persistantes investigations de Thomassy.

lOsl-re le hasard qui a lait tout cela / Soit. Mais je dis qu'un hasard qui a mis tant d'intelligence et de soin à étouffer la mémoire de Cavelier de La Salle me permettra de tenir pMur preuves certaines les moindres épaves échappées à sa fournaise. J admets donc comme exacts les récits de l'ami de ( ialinée ainsi que les affirmations de Madeleine Cavelier.

Les PP. Jésuites et leurs partisans fondent surtout leurs prétentions sur le silence que La Salle aurait gardé, en Canada, devant les discours de Louis Jolliet, et sur une lettre .écrite à Colhert, par Frontenac, le li novembre 1671.

Est-il bien sûr que La Salle n'a pas protesté en Canada et que ses protestations n'ont pas eu le sort de ses autres pièces''

Quant à des protestations verbales, où pouvaient-elles se

produire avec chance d'èlre recueillies? — Eu Canada? —

' Jamais ! La Salle n'avait-il pas là pour ennemis implacables

iDuchesneau, La Chesnaye, Le Ber, Louis Jolliet, Le Moyne,

(1) Ivl. H. Hakrisse, oju cit.. p. 201.

2l6 CONGRÈS LIES américanistes. 40

la ni'isse des trafiquants, les PP. Jésuites qui, ayant un pied dans toutes les familles, une oreille sur toutes les consciences, régnaient despotiquement sur la colonie (1) ? M. l'abbé Taliban ne se rappelait pas cette puissante coterie quand il arguait du silence de Gavelier de la Salle pour couronner JoUiet (2). Mais, mon Révérend Père, veuillez me permettre de vous le dire, des hommes qui ont tenté deux fois, peut-être Irois fois, d'empoisonner Gavelier do la Salle (3), qui l'ont fait assassiner au Texas, qui ont donné permission aux Iro(iuois de le luer (i), ({ui l'ont fait calomnier en France par les belles jiéuitentes des PP. Jésuites (5), qui ont essayé de le faire séduire liar laconqjlaisauLe épouse d'un com})laisant fonctionnaire (6), i (jui ont fait disparaître ses papiers, de tels bonniies i)OU-

(1) Voir The. old Bef/imc in Canada., by Francis Parkmw ; Bnston, Littlc, Br^wn, nnd C", LST'i.

[2) Mémoire sur le.< m.eur.y, roiistaincs , et velli(jion des Sauvarjes de V Amérique Septentrionale, par Nicolas Perrot, pi'hlié pour la première fois par le R. P. Tailiian, do la C'oiu[»agnio do Jésus ; Leipzig et Paris, Franck, 18r34, pp. 2(S0-280.

3) Le {iroaiiordo ces cinpoisoauour.s fut Nicolas Pcrrot, le voyageur. {Lettre de la Salle au, prinee de Conti , du 31 octobre 1078. iMs. cité par M. I-'arkman.l L'abljé Tailhnn iji'iiore ce fait et présente Perrot comme le plus honnête homme du monde. {Mémoire sar les mteurs, etc.. p. 6 et 7.) .-, ,■ ■.,. .--vi

(4) Mémoire 'pour rendre comjjie à Monscigneui- le marquis de Seignclaij de l'estat on le Sien.r de la Salle a lal'^sé le fort Frontenac pendant le temp>i de sa découverte. (Arch. du .Alin. de la Marine.' — Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle-France, t. II, pp. 308 et 378.

(5) MiCHELET, Ilistoil-e de France aw XVIII" siècle. La Ré- J gencc ; Paris, Chamerot, 18G4, pp. 182, 187.

(6) Histoire de M. de la Salle. (Ms. cité par M. Parkman.)

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vaieiit-ils laisser se produire et conserver pieusement, pour les besoins deTliistoire, la protestation en bonne et due forme que vous exigez? Non. Le silence vrai ou supposé que la Salle a gardé en Canada ne prouve absolument rien contre lui. La preuve négative que vous prétendez établir est inadmissible.

La Salle ne pouvait protester qu'à Paris, « à quinze cents lieues» de ses ennemis, et c'est ce qu'il a fait.

En ce qui concerne la lettre du 14 novembre, M. de Frontenac y dit effectivement que Jolliet « a découvert des pays « admirables et une navigation si aisée par les belles rivières « qu'il a traversées, que, du lac Ontario et du fort de Fronce tenac, on pourroit aller en barque jusque dans le golphe du « Mexique... qu'il a été jusqu'à dix journées près du golphe « du ÎMexi({ue et croit que par les rivières qui, du côté de « l'ouest, tombent dans la grande rivioi'e qu'il a trouvée, qui « va du nord au sud, et qui est aussi large que celle de « Saint-Laurent, vis-à-vis de Québec, on trouveroit des « communications d'eaux qui nieneroient à la mer Vermeille. »

Cette lettre est très-précise, mais trois ans plus tard, en 1677, le même comte de Frontenac écrivait à Colbert : « Sur '( l'avis qu'ont eu les Jésuites du dessein de M. de la Salle « de demander la concession du lac Erié, ils ont résolu de « foire demander eux-mêmes cette concession pour les sieurs « Jolliet et Lebert, gens qui leur sont tout dévoués et le pre- « mier desquels ils ont tant vanté, par avance, quoiqu'il n'ait « voyagé qu'après le sieur de la Salle, lequel vous témoi- « gnera que la relation de M. Jolliel est fausse en beaucoup « de choses (1). »

En 1673 et 1674, la Salle fut chargé, par le comte de Frontenac, d'amener à une conférence, sur le lac Ontario, les

(1) M. P. Margry, Les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi. (Jouraal de rinstriiction Publique, n» du 20 août 1862.)

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tribus iroquoises (1), et de tlirigei' la coustructioa du l'urL de Cataraconi. A l'autouuie de 1074, il partit pour la France et ne revint l'année suivante que pour reconstruire le fort, qui prit le nom de Frontenac, défricher sa concession, fonder des villages indiens, faire des canots, dresser des rameurs, étudier le grand projet d'exploration qu'il méditait. En 1677, il s'embarqua de nouveau pour la France. S'il était alors en état de critiquer ce ((ue Jolliet disait du Mississipi, c'est évidennnt.'ut (pi'il avait vu ce (leuve avant 167:3, c'est-à-dire avant Louis Jolliet.

Le caractère du comte de Frontenac est d'ailleurs une garantie de sincérité. Un honnne connue lui ne pouvait déloyalenient attribuer à la Salle un honneur qui aurait appartenu à Louis Jolliet. En 1677, comme en 1671, il a dit la vérité. Ainsi que l'observe M. Margry : « Frontenac pou- « vait, avec Juslicc, en 1674, louer les entrejHMses de Jolliet, « vanler niéuie des découvertes qui dépassaient le ternie des « explorations tle Cavelier de la Salle, mais en 1677, lors- « qu'on invo({ue la priorité de l'entreprise pour avoir le droit « de l'achever, Frontenac devait avoir sous les yeux les élé- « monts d'inforinalion (jui servirent sans doute à l'acte d'ano- « blissement de Cavelier de la Salle (2). »

Cet acte même d'anoblissement ne place- t-il pas les services de la Salle au-dessus de ceux de Louis Jolliet?

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