‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877Chapitre 35 sur 62 · VII. — Jacques Marquette et Louis Jolliet · texte numérisé non relu

VII. — Jacques Marquette et Louis Jolliet

Pour n'avoir pas eu l'honneur de découvrir le Mississipi, Louis Jolliet n'en tut pas moins un homme de valeur. Après de bonnes études chez les PP. Jésuites, il renonça au sacer-

(1) Relations inédites de la NouveUe-France, t. II, append.. art. III et IV.

(2) M. Margky, lie mtc mari firnc et coloniale, t. XXXIII, pp- 556-557.

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doce, étudia les langues et les mathématiques, puis se lit explorateur et négociant. Il rendit particulièrement service à la colonie par ses travaux hydrographiques sur le Saint-Laurent et par son exploration des côtes du Labrador (1).

Au commencement de sa carrière, il fut chargé, par le gouvernement colonial, de plusieurs missions sur la marge des pays connus. Mais après son voyage avec Jacques Marquette, il ne pensa plus, pendant une vingtaine d'années, qu'à ses intérêts personnels. Les l'P. Jésuites étant pour lors omnipotents, il crut ([ue leur bannière le conduirait sûrement à la fortune. Gela lui était était d'ailleurs facile parce qu'il eut toujours pour ses anciens maîtres une grande affection. Ceux-ci, de leur côté, tinrent à s'assurer un homme dont ils connaissaient les brillantes ({ualités. Avec cette habileté que nul ne leur conteste, ils jugèrent qu'en l'opposant à Cavelier de la Salle ils le riveraient à leur Compagnie. Ils l'envoyèrent donc à Marquette qui, depuis ([uatro ans, comme on l'a vu, se préparait pour l'exploration du Mississipi.

On reproche à Marquette d'avoir presque complètement effacé de sa relation le nom de Louis Jolhet et de laisser croire qu'il était en réalité le chef de l'expédition.

Ce reproche n'est peut-être pas fondé.

Marquette se voyait^ selon ses propres expressions, « à la « porte de ces nouvelles nations, lorsque, dès l'an 1670, il a travaillait en la Mission de la Pointe du Saint-Esprit, qui « est à l'extrémité du lac Supérieur, aux Outaouais (2). » Il avait appris l'illinois et cinq autres langues, recueilli une

(P M. P. Margry , Louis Jollict (Revue canadienne, n°' de décembre 1871, janvier, février et mars 1872).

(2) Récit des voyages et des découvertes du R. P. Jacques Marquette, de la Compagnie de Jésus, en l'année 1673 et aux suivantes, ap. Mission du Canada. — Relations inédites de la. Nouvelle- France (1672-1679) pour faire suite aux anciennes Relations {i61o-1672) ; Paris, Dounioi, 1861, t. II, p. :541.

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masse de renseignements et dressé une caile des pays à parcom'ir. Son intention était de tenter le voyage avec un Français et le jeune Indien qu'on lui avait donné, sur un bateau qui lui était promis par les naturels (l).

Ne devait-il pas tenir à récolter lui-même la gerbe qu'il avait cultivée avec tant de patience et de labeur?

Bien qu'il vécût beaucoup moins avec les hommes qu'avec la Vierge et les Saints, il lui devait être désagréable de renoncer à son rêve de gloire et de soumettre sa volonté à celle d'un simple laïque qu'il pouvait considérer comme son élève.

D'autre part^ quand on voit Gavelier île la Salle gêné par la présence de Casson et de Galinée, d semble difficile que Jolliet ait pu commander à Marquette, homme de mérite, qui le primait par l'âge et portait le chapeau légendau'e devant lequel il avait l'iiaJjitude de s'incliner toujours respectueusement.

Il est donc possible ([ue la connnission délivrée par Frontenac et Talon, sur la demande des PP. Jésuites, n'ait contéré au jeune Canadien qu'une autorité purement nominale.

En tout cas. Marquette, dans sa relation, portait la parole et faisait les présents ; dans les festins, il était servi le jjremier ; c'est à lui qu'on offrait le calumet ; sans consulter Jolliet, il baptisa le Mississipi du nom de Conception. S'il n'était pas chef, c'est que son récit n'est pas conforme à la vérité.

Qoiqu'il en soit, le 17 mai 1673, Jacques Marquette et Louis Jolliet partent, avec cinq hommes « bien résolus », de la mission de Saint-Ignace, à Michillimackinac. Ils sont heureux, pleins d'espoir, et rament gaiement sur le lac des Illinois ou Michigan. La première nation qu'ils rencontrent est celle des Mahominis ou de la Folle-AvoinC; sur la baie verte (Green Bay). Pour les détourner de leur voyage, les Mahominis leur font entrevoir les plus grands dangers : des nations féroces,

(1) Relation de 1610, pp. 89-9],

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un fleuve terrible, et même des démons, êtres fantastiques dont on a toujours beaucoup parlé dans tous les temps et dans tous les pays et qu'on n'a jamais vus nulle part.

Gomme il s'agissait de démons sauvages, le Père Marquette n'en voulut rien croire. Il remercia donc ses bénévoles conseillers et reprit le chemin de la baie Verte pour se rendre, par la rivière aux Renards (Fox River), au pays des Maskoutens {XnlionduFcu), où il arriva le 7 juin.

« C'est ici », dit-iJ, « le terme des découvertes qu'ont « faites les Français, car ils n'ont point encore passé plus « avant (1). »

Eh ! Révérend Père, Jean Nicolet n'était-il pas Français ? Son excursion sur le Wisconsin est-elle une liction du P. Vimont?

Les Maskoutens avaient déjà reçu des missionnaires, ot l'on voyait, au milieu de leur village, une belle croix ornée d'offrandes au grand Manitou des Français. En cet endroit, Jolhet porta la parole : « Je suis envoyé, dit-il, par le Gou- « verneur pour découvrir de nouveaux pays » — et le P. Marquette vient, v. de h part de Dieu, pour les éclairer des « lumières du saint Evangile (2). »

Nos voyageurs se remettent en route le 10 juin, avec deux guides Miamis (3), pour le Wisconsin. Sept jours plus tard, juste un mois après leur départ de la mission de Saint-Ignace, ils entrent dans le Mississipi par 43° degrés de latitude nord, au lieu dit la Prairie du Chien.

Marquette chante victoire. Il croit être le premier Français qui trempe sa rame dans le Père des Eaux. Ge ({u'il y a de

'! (1) Marquette, Récit des dêcouvertrs, pp. 247-250.

(2) Marquette, RcrAt des voyages, p. 252. C'est la seulo fois que Jolliet est dit avoir porté la parole, et c'est pour donner à Mar- ' quette le premier rang.

|. (3) Les guides étaient imlispensables pour traver.-<er le pavs marécageux qui porte nujoTird'hui le nom de Marquette.

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certain, c'est qu'il vient d'inscrire son nom au Livre d'Or de la Nouvelle-France. Deux cents ans plus tard, en 1873, le 17 juin, Jacques Marquette et Louis Jolliet seront célébrés par les Etats-Unis d'Amérique.

Marquette et Jolliet descendent le fleuve dont le cours paisible leur laisse le temps d'admirer les belles prairies qui bordent la rive gauche et les hautes montagnes qui, sur la rive droite, ferment l'horizon. Après avoir vu des animaux vrais et cru voir des animaux fantastiques (1), ils remarquent, le 25 juin, des pistes d'hommes et un sentier qui se perd dans de vastes prairies. Ils laissent à la garde du bateau leurs cinq hommes, s'engagent bravement dans le sentier et visitent successivement deux villages illinois oîi ils trouvent une réception très-sympathique.

C'est Marquette qui porte la parole et fait les présents, ' c'est à lui qu'on offre le calumet (2) ; dans un festin ovi l'on servit de la sagamité, un grand chien et du poisson, c'est à Marquette que l'on présente toujours les premiers morceaux. Pour faire honneur aux deux Français, le maître des cérémonies leur met dans la bouche : la sagamité, après avoir soufflé dessus ; le poisson, après en avoir retiré les arêtes ; la viande, après l'avoir coupée en morceaux (3).

Marquette et Jolliet reviennent au Mississipi en suivant le cours du Pekitanouï (Missouri) et continuent leur exploration.

Le calme et limpide Mississipi est transformé par la masse d'eau que lui verse le Missouri. Il devient trouble et impétueux ; il déchire ses rives et charrie des arbres entiers qui forment des îlots flottants très-dangereux pour la navigation.

Les Français atteignent le confluent de l'Ohio (37'* 10' lati-

(1) Marquette, Rrcit des voyages, p. ;â58.

(2) Marquette, op. cit., pp. 263, 269.

(S"» Marquette, op. cit., p. 264.

n i.A lioiTE \)V .Mississii'i. :iS8

tude nord, non 3G°, comme l'indique Marquelte). Le Père accorde en passant un souvenir aux tribus de Ghaooanons qui, sur cette rivière, vivent heureuses et paisibles quand il plaît aux Iroquois de ne pas les troubler.

Il semble qu'à cet endroit de son récit le P. Marquette devait citer Gavelier de la Salle, probablement alors le seul Européen qui eût dormi dans un wigwam de Ghaouanon. Marquette ignorait-il qu'on lui devait la découverte de l'Ohio? Peut-être. De 1669 à 1672 il fut loin du théâtre des événements, et les PP. Jésuites avaient celte découverte pour si peu agréable qu'ils n'en disent pas un seul mot dans leurs relations.

Un jour que nos voyageurs se laissaient aller au gré du courant, ils virent sur la berge une troupe d'Indiens armés de fusils. Le calumet du P. Martjuelte produisit son effet, c'està-dire que le combat, qui paraissait imminent, fut remplacé par une réception très-cordiale. Ges Indiens voyaient souvent des Européens qui leur vendaient des étoffes et diverses marchandises.

Un peu plus bas, en face de Mitchigamea, les mêmes alarmes se reproduisirent, et le calumet, agité avec persistance, fit encore succéder les caresses aux menaces. Marquette, bien qu'il entendît six langues, ne trouva personne à qui parler. Gependant il fit comprendre par signes qu'il se rendait à la mer. Il donna de la même manière des explications sur Dieu et les « choses du salut », mais il n'est pas sûr d'avoir été bien compris par les Sauvages fl).

Le lendemain, Marquette et Jolliet remontent en bateau pour se rendre au village des Arkansas. Ils trouvent dans ce village un jeune homme qui comprend l'illinois et consent à leur servir de truchement. Par son moyen. Marquette fait les présents d'usage et dit sur « Dieu et les mystères de notre

(1^ Marqcette, op. cit., p. 263.

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» Sainte Foy » des choses que les Indiens Lrouvenl admirables (1). Ces Sauvages voulaient même le retenir pour qu'il continuât leur instruction. Cependant, malgré leur admiration, ils proposèrent le soir môme, dans un conseil, de casser la tête au prédicateur et à ses compagnons. Le chef fut heureusement d'un autre avis, et pour sauver ses hôtes, il leur dansa le calumet^ puis offrit au P. Marquette le précieux talisman.

Les Français tinrent conseil do leur côté. Ayant considéré ([u'ils ne pouvaient aller plus loin sans risquer d'être tués par les Sauvages ou d'être capturés par les Espagnols, ils résolurent de reprendre, dès le lendemain, la route du nord.

Ils avaient atteint le confluent de l'Arkansas, probablement le site actuel de Prentiss, soit 33" 50' de lafitude nord, et dépassé de 2° 10' les découvertes de Cavelier de la Salle.

Marquette resta dans les missions de l'Illinois et y mourut le 19 mai 1675, cà l'âge de 38 ans. Le continuateur de sa relation raconte gravement que des guérisons miraculeuses furent opérées par son tombeau (2). Quand les Jésuites se mo(iuent des miracles des Sulpiciens de Montréal, ils ont raison, je crois; quand à leur tour ils prétendent en faire, ce qui leur arrive à tout instant, je me permets de ne pas en croire un seul mot. Il est certain néanmoins ({ue les Américains ont en vénération la mémoire de Jacques Marquette.

Au mois d'août 1674, Louis Jolliet touchait au saut Saint- Louis, près de Montréal. Encore quelques coups d'aviron et son voyage était heureusement terminé. « J'avois évité tous y> les dangers des sauvages », dil-il au comte de Frontenac, » en lui envoyant la carte des pays ([u'd a parcourus, « j'avois » passé ([uarantc-douK rapides et j'estois prest de débarquer » avec toute la joye ([u'on pouvoit avoir du succès d'une si « longue et si diflicile entreprise, lorsque mon canot tourna

(t) MVRQIETTE, op. Cit., p. 284.

(2) Marquette op. cit., p. 302.

W) LA uouTK nr mississipi. 2R5

» kors des dangers. J'y perdis deux hommes et ma cassette « à la veue des premières habitations franeoises que j'avois » quittées, il y avoit deux ans (1).

En transmettant à Golbert la carte de JoUiet, Frontenac disait : « Il a laissé dans le lac Supérieur, au Sault-de-Sainte- » Marie, chez les Pères, des copies de ses journaux que ft nous ne saurions avoir que l'année prochaine, par où vous » apprendrez plus de particularités de cette découverte, dont » il s'est très-bien acquitté ("2) ».

Que sont devenus les papiers de Louis Jolliet? Ils n'ont jias moins d'importance que ceux du missionnaire. Il serait intéressant de connaître ses propres observations et de voir s'il confirme la priorité que s'attribue Marquette. Les Jésuites ont toujours dit, il est vrai, que Jolliet fut le chef, mais les Relations des Missions et celle du voyage montrent certainement le contraire.

La perte de ces papiers est fort regrettable et fait ombre sur le récit du P. Marquette.

Les Américains, qui ont le sentiment de la reconnaissance envers les pionniers de leur pays, ont consacré les noms des deux explorateurs en les donnant à divers lieux. Toutefois, la distribution des honneurs a été en raison inverse des services rendus. Sur la carte des Etats-Unis on lit sept fois le nom de Marquette (3) et une fois celui de son compagnon (4). On peut

(1) M. MarCtRY, Revue Canadieniie, janvier 1S72, p. '19. ' ■

{2) Lettre du 14 nov. 161 i.

(3) Marquette, ville au sud du lac Supérieur, par 46° 33' lat. n. et 89° 36' long. o. (raér. de l'aris). — Marquette, ville sur la côte est du lac Michigan, par 43° 55' lat. nord et 88° 42' long. o. — Marquette, ville du Wisconsin , par 43° 43' lat. n. et 91° 26' long, o. — Marquette Baij, sur la côte est du lac Michigan, par 43° 53' lat. n. et 88° 46' long. o. — Marquette Island, au nord du lac Huron, par 45° 57' Int. n. et 86° 35' long. o. — Marquette County, dans le Wisconsin. — Marquette Conntij, dans le Michigan.

(4) Jolliet, ville de l'Illinois, par 41° 30' lat. n. et 90° 25' long. o. (mér. de Paris).

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cependant, sans faire tort au premier, mettre ses titres beaucoup au-dessous de ceux du second.

Cette gloriiication du bon jésuite, qui doit toute sa renommée aux récits de ses confrères et à la perte inexpliquée de 1,1 coi)ie du journal de Jolliet, donne fort à penser.

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