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leur trafic avec les Anglais; qu'un autre tort à l'embouchure (lu Niagara et un autre vaisseau sur le lac Erié nous donneraient la haute main sur les grands lacs. C'était l'amorce du vaste projet de Cavelier de la Salle, une preuve que le fier général et le jeune Rouennais s'entendaient parfaitement. A l'automne de 1674, au moment oi^i le gouvernement métropolitain, travaillé par des influences souterraines, hésitait encore sur la conservation de Gataraconi, la Salle se rendit à Versailles avec une pressante recommandation de Frontenac (1).
Il demanda deux choses qui lui furent accordées le 13 mai 1675 (2) : des lettres de noblesse pour les services qu'il avait rendus comme explorateur; le don, à titre de seigneurie, du fort de Gataraconi, des îles voisines et d'une bande de terre de quatre lieues de longueur sur une demi-lieue de profondeur.
Cette concession lui donnait droit de seigneurie sur les forêts avoisinantes, le faisait commandant de la garnison, fondateur de la mission, patron de l'église, souverain de l'un des plus beaux domaines du Canada (3).
Sa famille, le voyant ainsi favorisé de la fortune, lui vin*' largement en aide. Il résulte de papiers de famille que M. Mario de la Quesnerie s, bien voulu me communiquer, qu'elle ne lui a pas avancé moins de cinq à six cent mille livres, soit deux millions à deux millions quatre cent mille francs d'aujourd'hui.
Gomme l'observe très-bien M. F. Parkman (4), si la Salle
(1) Lettre à Colberi du i4 nov. 1674.
(2) Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, app., pp. 360-62. — Extrait des archives du Conseil d'Etat , du 13 mai 1673 (Arcli. du Min. de la Marine). — Ms. communiqué par M. Mario de la Quesnerie.
(3) M. F. Parkman, The discovery of the Great West, p. 115.
(4) M. F. Parkman, op. cit., p. 90.
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avait voulu simplement faire fortune, il était pour cela en belle voie, car il pouvait mettre la main sur la meilleure partie du trafic canadien; mais les profits commerciaux étaient pour lui un moyen, une nécessité, non un but.
Revenu en Canada, il fut mis en possession de sa seigneurie (1), qu'il baptisa du nom de son protecteur Frontenac. Il remplaça par des fortifications en pierre les ouvrages en bois du fort de Cataraconi, fit des défrichements, éleva des bâtiments, créa un groupe de maisons françaises et un village indien, construisit des barques, dressa des canoteurs, fonda une mission, ouvrit une école commune aux enfants des Français et des Iroquois (2).
La prospérité croissante de Frontenac, la vaste perspective qu'elle semblait ouvrir à Gavelier de la Salle étaient, pour les adversaires du jeune normand, une cause d'irritation, bruyante
(1) Cette remise eut lieu le 12 octobre 1675 , suivant acte dressé ]tf\Y le comte de Frontenac. Une copie de cet acte, que je crois de I;i. main de Cavelicr de la Salle, nr.i '''t*' communiqué par M. M. de la Quesnerie.
(2) Ces travaux ne lui ont pas coùtô moins do 34,426 1. (environ 140,000 fr. de notre monnaie), outre le remboursement d'une somme de 10,000 1. dépensée par Frontenac pour la première construction. Estât de In dépense faite par Monsieur de la Salle, gouuerneur d.H fort de Frontenac, tant pour le retnhoursement des frais faits à la construction clud. fort que pour les fortiffications nonuelles, deffrichements etouuragcs qu'il a fait faire y compris le paiement de la nourriture et des officiers, soldats et trauaillants dud. fort. — Communication do M. M. de la Quesnerie). — Hennepin, Voyage oiv nouvelle découverte d'un très-grand ptays , dans l'Atnérigue, entre le Nouveau Mexique et la Mer Glaciale; Amsterdam, 1704. pp. :fâ-35. — Chari.kvoix , Journal d'un voyage fait par /'ordre du Roi dans l'Amérique sejjtcntrionale ; Paris, Rollin, 1744, t. V, p. 2^7 de réd. in-12°. — Lettres patentes pour la découverte de la mer de l'O-ucst, du Ki mai KilH. [Dec. et élabl, de Cacelier de la Salle, app., pp. 364, '^C^~■<.
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chez les uns, sourde, et d'autant plus active, chez les autres. Chacun ne voyait que ses petits intérêts personnels ou de coterie et méconnaissait la réelle importance de ce poste pour l'avenir commercial et militaire de la colonie. La Salle était poursuivi avec acharnement à Québec, à Montréal, en France, et, il faut le dire, bien que ce soit profondément triste, même chez les Iroquois que l'on s'efforçait de soulever contre hii (1).
Les P.P. Louis Ilennepin et Zenobe Membre en savaient long' sur les embûches, les pièges, les chausse-trapes tendus sous les pas de Cavelitu' de la Salle; ils lèvent un coin du \uile, timidement, n'osant plus, l'ennemi est si puissant [2) l (Cependant, le rayon de lumière qui perce entre leurs doigts })ermet de distinguer parfaitement les groupes qui travaillent dans la nuil, et de donner un nom à la plupart de ces ombres qui glissent et s'agitent autour du fort de Frontenac.
La Salle est attentif et déjoue avec une merveilleuse dextérité les tentatives de ses adversaires. Il y en avait une cependant qu'il ne soupçonnait pas et qui faillit terminer d'un coup sa vie et ses projets.
Nicolas Perrot, le voyageur, constamment dévoui- aux Jésuites, et dont le P. Tailhan fait presque un héros (3;, l'ouïpoisonna avec de la ciguë et du vert-de-gris (4). La Salle ne lèurvécut à cette tentative que grâce à la vigueur exceptionnelle de sa constitution.
Il résulte d'une lettre qu'il écrivit au piince de Gonli (ojj
(1) Histoire de M. de la Salle ; Ms. cité par M. Parkman.
(2) Hennepin, Voyage ou nouvelle découverle, p. 38, — Zenobe MEiiBRÉ, ap. Christian Le Clercq, Premier établissement de la foij dans la Noui'clle-France ; Paris, 1691, ch. xx.
^3) NicoLA» Perrot, Mémoire sur les mœurs, coustumes et relligion des tiaiivages de VAm,érique septentrionale, p. vi.
(4) Histoire de 31" de la Salle. Ms. ' -
(5) Lettre de la Salle au prince de Conti, du 3i octobre 1678.
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que l'eiTul ayit de son propre mouvement, sans en avoir été l)rié i)ar les Jésuites.
Il est à remarquer toutefois que ces Pères ont toujours feint d'ignorer le crime de Perrot et couvert cet homme de leur protection.
Au moment où la Salle écrivait à Paris pour détourner les soupçons qui pesaient injustement sur eux, ils lui envoyèrent, avec une lettre de recommandation, un nommé Ueslauriers. ]<]st-ce hasard ou fatalité ? ce Dcslauriers s'occupa tout spécialement de porter à la désertion les hommes de Gavelier de la Salle (1) Il réussit beaucoup mieux dans cette tâche que la femme du receveur des revenus du roi de Québec ne réussit dans la sienne (2). . . ■
A la fin de 11)77, la Salle revint en France avec de nouvelles rcconnnandations du comle do Frontenac pour le roi et pour Golbert. Malgré les bruits mensongers répandus sur son compte, il fut jugé très- favorablement et obtint ce qu'il demandait : l'autorisation de découvrir la partie occidentale de la Nouvelle-France. Il devait, avec sa compagnie, supporter les frais de l'entreprise; connue compensation, le roi lui accordait le monopole des peaux de cibola (buffle) et la possession, au môme titre que le fort de Frontenac, de tous les forts qu'il jugerait utile de construire (3).
(1) M. F. Parkman , The discovery of the Great West, p. 112.
(2) Avec Fautorisation ou par l'ordre de son mari, cette dame essaya de se faire séduire par Cavelier de la Salle, mais elle échoua malgré les plus consciencieux et les plus hardis efforts. Quand la Salle s'échappa des étreintes passionnées de la dame , il trouva le mari caché derrière la porte. 11 donne sur cette affaire des détails très-complets, très-édifiants. (Histoife de M. de la Salle. Ms.).
^^3) Lettres patentes pour la découverte de la iner de l'Ouest, du 12 mai I'J17. (Dec. et êtabl. de Cavelier de la Salle , app. pp. 364, 365.)
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Il revint à Quùhec, le 15 septembre 1678, avec ^0 hoiiiines, (inai'iiis, charpentiers, onvriers divers) et le brave Tonty « le « senl oHicier qui ne l'abandonna pas. » .:
Il se met à l'œuvre aussitôt, nuinze hommes sont envoyés aux Illinois, avec des marchandises, pour faire la traite et lui ouvrir la route. Henry de Tonty, la Motte, Hennepin et seize honuncs parlent pour le Niag^ara, passent la cataracte et commencent, près de la Gayuga Greek, sur le territoire d(!S Iro- (piois-Tsonnonlouiins, la construction d'un fort qui devait ])orter le nom de Conti et d'un navire qui fut appelé La Grillon.
Ces travaux rencontrèrent de g-randes difficultés.
La route était longue, l'hiver rigoureux, les transports extrêmement pénibles; le pis, c'est que les Sauvages, défiants, hardis, rusés, prêts à tout, tirent plusieurs tentatives contre les Fi-aiicais. Ils avaient décidé, pour en finir, d'attaquer le canii) })endant la iniit, à riiiipj'oviste, d'incendier le navire et de massacrer les honnnes. Plusieurs Français avaient heureusement profité de l'absence du chaste de la Salle pour faire l'amour aux sauvagesses. L'une d'elles prévint son amant du complot et la petite colonie l'ut sauvée, c'est-à-dire qu'elle n'eut plus à lutter sérieusement ({ue contre la disette et un certain gredin, probablement Deslauriers, qui poussait à la désertion.
Tonty redoubla de ruse, de promptitude, de vigilance et réussit à mener à bonne fin son entreprise. Le Griffon, qui jaugeait quarante-cinq tonneaux, fut terminé, béni, lancé, armé au grand étonnemont des Irof[uois, ({ui déclarèrent les Français des esprits perçants.
Le P. Hennepin donne à croire que la malveillance des Sauvages contre la Salle l'ut en g-rande partie l'ueuvre des jésuites Raffeix et Garnier.
Il est certain que ces Pères n'ont pas mis au service de la Salle l'influence qu'ils avaient sur les Irequois; mais il est également certain (pie ces derniers n'avaient besoin d'aucune excitation pour s'opposer à la Salle. Ils voyaient parfaitement,
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malgré les beaux discours du jeune explorateur et de son lieutenant la Motte, qu'un fort sur la Gayuga Greek et un navire sur le lac Erié tueraient leur commerce avec les Anglais et les Hollandais (1).
Un fait plus grave : les ennemis de la Salle soutenaient obstinément que la découverte en cours d'exécution était une folie et devait finir par un désastre. Ses créanciers eurent peur, engagèrent des poursuites, et la justice, habituellement d'une majestueuse lenteur, fut pour cette fois d'une vivacité juvénile. Tout ce que la Salle possédait à Québec et à Montréal l'ut saisi et vendu avant môme qu'il ait vu l'ombre d'une feuille de papier Lindjré. On savait que la seigneurie de Frontenac offrait une garantie plus ((ue sulfisante, mais on avait des raisons pour ne pas s'en souvenir. La Salle répondit à ces poursuites en partant pour le Niagara, d'où il était revenu depuis peu, à pied, dans la neige, pres({ue sans vivres, avec un chien pour seul compagnon.
Aussitôt arrivé à l'habitation qui remplace le fort Gonti, il complète l'armement du Grilïon, le fait conduire à l'entrée du lac Erié (qu'il nomme Gonti) el met à la voile le 7 août 1679. Le 10, il (Mitre dans le canal de Détroit; le 28, dans le lac d'Orléans (Huron), où il essuie une violente tempête, et le 27 il arrive à Michillimackinac.
Il apprend là que plusieurs des hommes (pi'il a envoyés
(1) Zenobe Membre, apud. Ch. Le CletiCq, Prciuicr ctuhlisscment de la. foij, cli. xxi. — Toxty, Mémoire, dans les Relations et mémoires int-dits pour sej'vi}- à l'histoire de Frauee dans les pai/s d' outre -vier, pai' M. P. Margry ; Paris, Cliallamel, 1867. — Tonty, Dernières déeouvertes dans l'Amérique septentrionale de M. de la Salle ; 'Paris., 1697, p. 35. — Hennepin, Voyage oit, nouvelle découverte, pp. 81-96. — Description de la Louisiane nouvellement découverte au sud-oilest de la Nouvelle-France par ordre du Roy; Paris, 1683, pp. 37-46 , 73. — M. Fraxci.3 Parkman, The discovery of the Great West, p. 124-138.
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aux Illinois ont déserté en emportant ses marchandises et que les autres ont réuni une g-rande quantité de pelleteries. Il charge le Griffon de ces pelleteries et le renvoie au fort Gonti avec ordre de revenir immédiatement. G'était le 18 septembre. Un jour ou deux après, le pauvre navire n'existait plus. Les hommes qui le montaient l'ont pillé et coulé ou tout au moins livré aux fureurs de la tempête qui soulevait alors le lac. La Salle assure qu'on a vu ces malfaiteurs sur le haut Mississipi, avec du Lhut, chef de coureurs de bois (1).
Le 19, la Salle s'engage, avec quatorze hommes dans quatre canots, sur le lac Dauphin (Àlicliigan). Le lac était tourmenté, le temps affreux, les Sauvages (Outouagamis ou Poutouatamis) hostiles. Le 1"" novembre seulement il atteint la petite rivière des Miamis (Saint-Joseph). En attendant Tonty, qui a iioursuivi les déserteurs au saut Sainte-Marie, et le Griffon (jui, malheureusement, ne doit pas revenir, il construit un nouveau fort i)our relier celui de Gonli à ses futures découvertes.
Le o décembre, quand la Salle a réuni tout son monde, trente-trois hommes, il s'embarque sur le Miamis, passe sur la Kankakee (nonunéepar Jolliet In IHvinc), arrive à l'Illinois et s'arrête au lac Pimetouï ou Pimedy, maintenant Peoria où campent 4,000 Illinois avec lesquels il fait alliance.
La nuit même de son arrivée, Monso, chef miamis, vienl secrètement le dénoncer comme ami des Iroquois, c'est-à-dire 1 comme un ennemi très-dangereux qu'il faut tuer. Dans le ' même temps, plusieurs de ses hommes désertent, mais après l'avoir empoisonné. Ou le « tira d'affitiro w, dit Tonty, « avec » du contre-poison qu'un de ses amis lui avoit donné en » France ».
La Salle, sans rien aftlrmer, croit que Monso fut envoyé
(1) Lettre de la SaUi' ô In Bni-y a-' G j-'in Kl^J.
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par le P. (l'Allouez (1); Toiily (2), Henuepiii (3), Zenobo Membre (4) accusent des Français. Celle discrétion, ce me semble, ne trompe personne.
Quant à cette seconde tentative d'empoisonnement, les deux moines la passent sous silence. Il est impossible qu'ils aient ignoré un fait aussi considérable, mais il est possible qu'ils aient eu de puissantes raisons pour le taire. Cependant, le P. Membre dit un mol grave : les déserteurs, au nombre de six, ont été corrompus à Micbillimackinac (5). Je dis que ce mot est grave, parce qu'il désigne les ennemis de Cavelier de la Salle.
Celui-ci entrevoit alors le sanglant dénouement de son entreprise, mais l'idée de reculer n'eflleure même pas sa [)ensée ; il restera dans sa voie jusqu'à la réussite, ou jus- (ju'à la mort. 11 conunence la construction d'un nouveau fort qu'd nomme CrévecuL'ur, met en chantier un navire, envoie au nord dans le pays des iSioux, sur le Mississipi, Michel Accau (0), du Gray, dit le Picard (7), et le I\ Louis liennepin, puis il pari à pied, avec six hommes, par un hiver très-
(1) Mémoire de la Salle joint à la lettre du H novembre 1080, de Frontenac au Mmistre de la marine (Arch, du Min. de la mar,;.
(2) Mémoire, édit. Margry.
(3) Bescriptioa de la Loifisiane, p 153. — ^Oj/age ou nourcUe découverte, p. 206.
(4) Ch. LeCler^q, P)-cmier établisscincnt de la foi/ , ch. xxi,
(5) Ch. Le Clercq, op. cit., ch. xxiv.
(6) Dans les documents contemporains, le nnm de cet officier est écrit Ac^au, Acai, Dacc;iu, d'Accau, d'Accault. (AI. F, Parrman, The difcovcry of the Great West, p. 280, n. 1.)
(7) Henncpin lui donne aussi le nom d'Antoine Auguette et dit nu'il était neveu de M. de Cauroy, procureur général des Prémontrés. (De.-crijition de la LO''i:<i"ite. j»-. 2.57.^