‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877Chapitre 58 sur 62 · CONGRÈS DES améuicanistes · texte numérisé non relu

CONGRÈS DES améuicanistes

nombre de leurs doigts, en y comprenant ceux des pieds. Ils échangent des bois précieux contre de petites haches, des coins de fer et des couteaux.

Dans quelques contrées, les habitans sont obligés d'aller chercher les bois d'échange souvent à trente lieues dans l'intérieur du pays, ils y vont par bandes ou compagnies de quatre ou cinq cents hommes, conduites chacune par leurs rois

Les habitants du Brésil vivent des produits du pays, qui sont des fèves, des navets, du millet, etc. Ils ont en abondance des poules, des oies, des perroquets, des canards, des lièvres, des lapins et autres espèces de gibier. Leur boisson est une sorte de bière qu'ils fabriquent avec du millet, et avec hupielle ils s'enivrent souvent. Ils labourent leurs terres au moyen de bêches de bois ; se nourrissent de serpens, de lézards, de tortues, de sauterelles et de poissons. Ils n'ont point d'heure fixe pour leurs repas, qu'ils prennent lorsqu'ils ont faim, le jour comme la nuit. Ils livrent facilement leurs filles aux étrangers, mais nu permettent pas que ceux-ci touchent à leurs femmes qui, de leur côté, se montrent fidèles à leurs maris (1). »

Telle est la première description du Brésil par un de nos compatriotes. On aura remar(}ué la précision des détails et l'exactitude des observations. Ramusio rendait pleine et entière justice à ce capitaine dieppois : « Nous regrettons, disait-il (2), de ne pas savoir son nom^ parce que ne pas le

(1) Los paragraphes suivants sont relatifs à la dccoiiverte du pays, et aux prétentions portugaises. Nous les avons déjà cités plus haut.

(2) Ramusio, t. III, p. 430. a Questo discorso ci è parso veramente niolto bello, e degno d'essor letto da ogni uno: ma ben ci dolemo di non sapere il nome delf autore, perciocchè non ponendo il suo nome, ci pardi fare ingiuria alla memoria di cosi valonte

e gentil cavaliero. »

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dire nous paraît faire injure à la mémoire d'un homme d'un

tel mérite. »

Ses vœux ont été de nos jours exaucés : On sait que ce gran capitano dcl mare Francese se nommait Jean Parmentier, et qu'il était au service d'Ango. Voici comment on est arrivé à retrouver son nom : Un heureux chercheur, j\I. Estancehn (1); découvrit à Sens, vers 1830, un manuscrit intitulé : « Mémoire que nous issismes du Havre de Dieppe, le iour de Pasques, SS"" iour do mars 1529, etc.» C'était le journal de bord de deux navires dieppois, appartenant à la maison Ango, la Pensée et le Sacre que leur capitaine, Jean Parmentier, conduisit jusqu'à Sumatra. En comparant ce journal de borda la partie de la Relation de Ramusio qui se rapportait au voyage du capitaine anonyme à Sumatra , M. Estancelin s'aperçut, à sa grande surprise, que le journal et la Relation étaient identiques, ou du moins que le journal était comme le commentaire et l'explication la plus complète de la Relation. Ainsi, pour n'en donner qu'une preuve, trois petites îles près de Sumatra avaient été nommées par Parmentier la Louise, la Marguerite et la Parmentière : nous les retrouvons sur la carte annexée à la Relation de Ramusio sous les noms de la Loyse, la Margurite et la Formentière. Le capitano Francese n'est donc autre ({uo Jean Parmentier, et, comme l'authenticité de la Relation de Ramusio est indiscutable pour le voyage de Sumatra, n'inspire-t-elle point par cela momc^ une égale contîancc dans ses autres parties ?

Aussi bien ce n'était pas un homme ordinaii-e que Jean Parmentier. Grand mathématicien et excellent marin, il ne dédaignait pas les arts libéraux et se reposait d'Eolus et de TJiétis, pour employer le langage mythologique de l'époque, soit en traduisant Salluste, soit en composant des poésies en l'honneur des Terres Neufves et du Nouveau Monde. Pierre

(1) Estancelin, ouv. cit., p. 191

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Crignon, son contemporain et son biographe, a grand soin de Taire remarquer « qu'il estoit une perle en rhétorique l'raneaise, et en bonnes inventions tant en rithme qu'en prose (1). » 1\L Margry a retrouvé quelques-uns de ces morceaux poéti- \ ques (2), mais, malgré l'intérêt qui s'attache à la personne de leur auteur, nous avouons ne pas partager le naïf enthousiasme de Grignon. Il est difficile d'imaginer des allégories plus raflinées et moins compréhensibles. Le hardi capitaine réservait sans doute toute la netteté de son esprit pour les difliciles expéditions dont le chargeait Ango. Ce ne sera certes pas dans ses moralités à personnages, ni dans ses chants l'oyaux (8) c laits soubs termes astronomiques, géographiques et maritimes, à l'honneur de Marie », que nous rechercherons la trace de ses vigoureux efforts, mais bien plutôt dans ses voyages. Tout jeune, il avait fré({uenté Terre-Neuve et ses pêcheries. Plus tard, il avait visité le Brésil. Un de ses frères ayant obtenu d'Ango l'autorisation de conduire un navire audelà des Indes, dans les grandes îles qui produisent les épices, il l'accompagna dans ce long voyage, et poussa jusqu'en Chine. Cette première tentative ayant réussi^ il revint, avec son frère, dans les mêmes parages^ et, cette fois, fit une longue station à Sumatra. Il est sans doute diflicile de préciser la date de ces divers voyages ; ils furent cependant, ceux de Terre-Neuve et du Brésil du moins, antérieurs à 1526, car c'est en 1526 que les frères Farinentier partaient pour la Chine, et en 1528 jjour Sunuttra.

Jean Parinentier aimait à rendre justice à ses collaborateurs et à ses devanciers. Sans lui nous ne connaîtrions pas les noms de Gamart, d'Aubert et de Denis de Honfleur. Il détestait de tout cœur les rivaux de la France en matière commer-

(1) Margry. Les Navigations françaises, p. 200.

(8) Ici., p. 383-392.

(3) Réimprimés dans la collection Silvestre, 1838, 5« livraison.

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ciale^ les Portugais, et remarquait avec plaisir que les Brésiliens ne les aimaient pas davantage. Si quelque heureux hasard nous restituait le journal de bord de ses voyages au Brésil, il est probable que notre sympathie augmenterait pour celui qu'il faut continuer à nommer, avec Ramusio, il gran capitano Francese.

A défaut de- ce voyage, à défaut des relations des autres expéditions tentées dans ces contrées par les capitaines au service d'Ango, il nous est permis d'étudier un monument contemporain, qui nous donnera la preuve indiscutable des relations qui existaient à cette époque entre la France et le Brésil. A Dieppe, dans l'intérieur de l'église de Saint- Jacques, du côté de l'Évangile, sous la voûte de la contreallée du choeur, la seconde travée est murée par une maçonnerie ajoutée après coup, et formant une petite salle qu'on nomme aujourd'hui encore le Trésor. Cette maçonnerie est délicatement fouillée par le ciseau du sculpteur, et les ornements variés qui la composent dénotent une rare habileté de main et une capricieuse imagination. En 1582, lors des fureurs iconoclastes qui jetèrent les protestants sur les temples catholiques, et leur tirent anéantir en un moment de folie les chefs-d'œuvre amassés par tant de siècles, les délicates sculptures de cette muraille furent endommagées. Lors de la première Révolution, elle eut également à souffrir du brutal vandalisme des prétendus patriotes. Par bonheur la frise qui ornemente cette charmante façade et qui est élevée à vingt pieds à peu près au-dessus du sol a peu souffert de nos discordes religieuses ou politiques. Elle représente non pas une cérémonie chrétienne, comme on serait tenté de le croire en pareil heu, mais des hommes, des plantes et des animaux qui n'appartiennent pas à nos climats. L'artiste anonyme qui a si délicatement fouillé la pierre semble avoir voulu consacrer la vieille gloire des navigateurs dieppois. Il a représenté les peuples avec lesquels sa ville natale était alors en relations, et rendu hommage à sa prodigieuse activité. Le clergé y a

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volontiers consenti, bien qu'une pareille représentation fût contraire à toutes les habitudes chrétiennes. Il reconnaissait par cet acte de complaisance les services de la marine dieppoise, et en même temps éternisait la gloire de la patrie commune. Gomme le remarque ingénieusement Vitet (1), « de quelque manière qu'on interprète ce monument; qu'on y voie une mosaïque des diverses espèces de nations découvertes par les Dieppois, qu'on veuille au contraire y chercher la représentation d'un fait, d'une action quelconque, dont tout ces personnages seraient les acteurs, ou enfin qu'on suppose que ce sont autant de figures isolées jetées au hasard et sans ^ intention, toujours devra-t-on reconnaître que ce bas-relief est une image des mœurs et des costumes des pays situés au-delà de l'équateur. »

Trente quatre personnages, sans parler des animaux et des plantes, figurent sur ce bas-relief. On reconnaît aisément parmi eux trois Nègres et Négresses, et dix-sept Asiatiques. Les vêtements, les armes et les traits de six autres sont moins faciles à distinguer. Quant aux sept derniers, ce sont, à ne pas s'y méprendre, des Américains et spécialement des Brésiliens. Un premier groupe est formé par trois personnes, un homme, une femme et un enfant : Tous les trois sont nus, mais coiffés de plumes, coiffure originale que Léry décrit en ces termes : (2) a Quant à l'ornement de tète de nos Tououpinamkuins, ils fient et arrangent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates,rouges, et d'autres couleurs, desquels ils font des fron- | leaux, assez ressemblans, quant à la façon, aux cheveux vrais | ou faux, qu'on appelle raquettes ou ratepenades : dont les I dames et demoisefies de France, et d'autres pays deçà depuis i quelque temps se sont si bien accommodées. » L'homme et la j femme portent encore une ceinture de plumes, et la femme a !

,1) ViTET. Histoire de Dieppe, t. II, p. 126. 1^2) LÉRY, ouv. cit., § VIII.

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en plus une collerette de plumes. Quanta l'enfant, il gambade près de sa mère, sans autre ornement que sa coiffure. L'homme est armé d'un arc ; derrière son dos s'étale un paquet de flèches. La femme lient une sorte de thyrse terminé par une grosse fleur. Entre leurs deux têtes était jadis figuré un oiseau, dont il ne reste plus aujourd'hui qu'une aile et la queue. L'artiste avait sans doute voulu représenter un de ces magni fiques perroquets brésiliens alors si recherchés en France.

Séparé de ce premier groupe par sept personnages, se présente un autre Brésilien, en costume de travail, car il ne porte que sa coiffure de plume. De la main droite il se suspend à un arbre, de la main gauche il brandit une cognée. Nous prenons ici sur le fait un trait de mœurs : Ce bûcheron est un Brésilien occupé à débiter le bois précieux dont les Européens se montrent si avides. Vitet (1) n'osait se prononcer sur ce personnage : « Que fait-il? Danse-t-il? Fait-il effort pour arracher ce tronc d'arbre qu'il vient d'émonder avec une sorte de serpe? C'est ce qu'il est difficile de déterminer ; » nous ne partageons pas l'hésitation du célèbre critique. Jamais BrésiHen ne dansa tout nu et tenant une serpe à la main ; la danse était chez eux une cérémonie grave et presque sacrée. Ils ne s'y livraient qu'à de rares et solennelles occasions, et alors y prenaient part avec leur costume de guerre, et munis de toutes leurs armes (2); tandis que l'action de couper des bois précieux était pour ainsi dire leur occupation quotidienne, spécialement dans leurs rapports avec les Européens. Il est donc permis de supposer que l'artiste anonyme dieppois avait tenu à figurer ce Brésilien débitant la marchandise à laquelle plusieurs de ses compatriotes devaient leur fortune.

A l'extrémité de la frise nous trouverons encore trois autres

[1) Vitet, ouv. cit., p. 122.

(2) LÉRT, ouv. cit., planche p. 246.

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Brésiliens : Les deux premiers paraissent lutter ensemble ; le dernier tient de la main droite un long- javelot, et fait de la main gauche le geste d'un homme (jui voudrait parler. Ils sont entièrement nus, et leur coiffure semble composée de feuilles plutôt que de plumes. A côté du dernier, trois grands singes finement étudiés, grimpent aux arbres ou dévorent des fruits avec une aisance de gestes, qui laisserait supposer de la part de l'artiste anonyme quelque arrière pensée malicieuse.

Ces six personnages sont donc des Brésiliens. Sans énoncer une conjecture trop hardie, on pourrait avancer qu'ils ont été copiés d'après nature, car c'était alors l'usage chez tous les capitaines au long cours de ramener à leur bord, comme pièces de conviction, des sauvages qu'ils exposaient à la curiosité publique, et dont ils se servaient en qualité d'interprètes dans leurs voyages ultérieurs. Gomme les vaisseaux allaient et revenaient sans cesse, il y avait toujours à Dieppe un certain nombre d'indigènes, dont il était facile au sculpteur de reproduire les traits ou les manières. Même en supposant que l'artiste n'ait pas eu à sa disposition de modèles vivants, il y avait alors à bord de chaque navire quelque personne en état de dessiner, soit le charpentier du bâtiment, soit même quelque dessinateur de profession. (1) Les croquis de costumes, les armes et les instruments, les singularités de tout genre étaient dessinés avec soin, annexés au rapport du capitaine, et déposés avec ce rapport au Greffe de l'Amirauté, où on pouvait les consulter et au besoin les copier.

La muraille de Saint Jacques a été, d'après les ingénieuses conjectures de Vitet (2), construite de 1525 à 1530, quelques années avant que Jean Ango eiit fait bâtir ou plutôt réparer

(1) Ainsi Nicole Lefebvre â bord de VEspoir de Gonneville — Jehan Saisy à bord de la Pensée de Parmentior — Jacques Lemoyne de Mourgues attaché à l'expédition de Laudonnière en Floride, etc.

(2) Vitet, ouv. cit., p. 130-13(5.

dans cette même église la chapelle destinée à recevoir sa sépulture. Si donc l'artiste anonyme a, dès cette époque, exécuté dans une église chrétienne un bas-relief l'eprésentant les mœurs et les costumes de pays situés au delà de l'équateur, c'est que ces contrées lointaines étaient déjà connues, observées et étudiées ; c'est que des relations fréquentes existaient entre Dieppe et le Brésil, et que les capitaines au service de Jean Ang-o choisissaient de préférence cette région pour en exploiter les richesses.

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