‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877Chapitre 59 sur 62 · II. — Les Produits brésii.iexs · texte numérisé non relu

II. — Les Produits brésii.iexs

N'en déplaise à d'austères censeurs ou à de systématiques adversaires, nous avons tous, nous autres Français, de séduisantes qualités. Notre vivacité, notre intelligence, noire absence de morgue et de prétentions nous ont toujours valu les sympathies des peuples avec lesquels nous entrions en relations, et surtout des tribus primitives, qui se laissent volontiers prendre aux apparences. Aussi les Brésiliens accueillaient-ils avec empressement nos compatriotes, d'autant plus que les Portugais, nos rivaux sur la côte, ne cherchaient au contraire qu'à imposer et nullement à faire accepter leur domination. Fiers, brutaux, cruels, ils considéraient les Brésiliens comme placés très au dessous d'eux dans la hiérarchie des êtres humains, et ne leur cachaient ni leur mépris ni leurs convoitises. Non contents de les exploiter, ils les maltraitaient. Aussi la comparaison était-elle tout à notre avantage. Dès qu'un navire français était signalé au large, les Brésihens couraient au rivage, s'empressaient autour de nos matelots, leur apportaient des vivres frais, leur prodiguaient les soins les plus touchants de l'hospitalité, et s'ingéniaient à leur plaire. Ils allaient jusque dans les forêts de l'intérieur couper les bois précieux tant recherchés par leurs hôtes européens, et les portaient sur leurs épaules, parfois à d'énormes distances, jusqu'à bord de nos navires. II faut lire dans les naïves des-

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ci'ipLions de Léry (1) la joie enfantine qu'ils ténioiguiaient à la vue de nos compatriotes, et les prévenances parfois puériles mais toujours sincères et parties du cœur dont ils les accompagnaient. Aussi Jean Parmentier avait-il raison de proclamer que (2) : « si le roiFrançoisP"" voulait tant soit peu lâcher la bride aux négociants français, en moins de quatre ou cinq ans ceux-ci lui auraient conquis l'amitié et assuré l'obéissance des peuples de ces nouvelles terres, et cela sans autres armes que la persuasion et les bons procédés. Dans ce court espace de temps, les Français auraient pénétré plus avant dans l'intérieur de ce pays que n'ont fait les Portugais en cinquante ans, et probablement les habitants en chasseraient ces derniers comme leurs ennemis mortels. »

Entre les Brésiliens et les Français, les meilleurs intermédiaires furent les interprètes Normands. C'étaient de hardis aventuriers qui n'hésitaient pas à se fixer au milieu des tribus l)résiliennes, a])prenaient leur langue, se conformaient à leurs usages, et vivaient de leur vie. D'une bravoure à toute épreuve, d'une activité que rien ne lassait, ce furent les véritables ancêtres de ces héroïques trappeurs franco-canadiens, dont les romans de Gooper ou de Mayne Reid nous ont appris à admirer l'énergie et la persévérance. Habitués à ne compter (jue sur eux-mêmes, aux prises avec des difficultés sans cesse renaissantes, ils gagnaient à cette lutte quotidienne contre les hommes et les éléments une incomparable énergie. Leur bravoure commandait l'admiration aux Brésiliens, qui les aimaient

(1) LÉRY, ouv. cit., g XVIIl.

(2) Ramusio, ouvrage cité, t. III, p. 357. Imporoche se (il re Francesco) volessc dar la briglia alli mercatanti del suo paese, loro conquisteriano i traffichi e araicitie délie genti di tutte quelle terre nuote in quatro o cinque auni, ed il tutto per aniore e senza forza, e sariauo penetrati piu a dentro che non hanno fatto li Portoghesi in cinquante anni, e li popoli di dette terre li discacciariano corne suoi nemici mortali. »

aussi pour leur adresse, pour leur complaisance, pour la facilité avec laquelle ils se conformaient aux usages nationaux et parlaient leur langue. Ces interprètes paraissent même, en certaines circonstances, avoir outrepassé leurs instructions, ou du moins les avoir exécutées avec un zèle mal entendu. Bon nombre d'entre eux non-seulement adoptèrent la langue et les coutumes de leur pays d'adoption, mais encore poussèrent l'oubli de leur origine jusqu'à renoncer à leur religion et à prendre part aux plus horribles festins du cannibalisme. Assurément le fait n'a jamais été bien prouvé, mais Léry l'affirme dans son intéressante relation : (1) « Sur quoy à mon grand regret ie suis obligé de réciter icy que quelques truchements de Normandie qui avoient demeuré huit à neuf ans dans ce pays là pour s'accommoder à eux^ menans une vie d'atheiste, ne se polluyoient pas seulement en toutes sortes de padlardises et vilenies parmi les femmes et les fdles... mais aussi surpassant les sauvages en inhumanité, l'en ai ouy qui se vantoient d'avoir tué et mangé des prisonniers. »

Il est possible que Léry se soit laissé emporter par son imagination : en tout cas les interprètes normands, s'ils ne prenaient point part à ces honteux festins, ne faisaient rien pour en détourner leurs alliés. Un Allemand au service du Portugal, un certain Hans Staden, de Homberg en Hesse, était tombé entre les mains des Brésiliens et allait être dévoré par eux. Il se souvint à temps que les Français étaient les alliés de ses vainqueurs et se prétendit leur ami (2). « Sachant qu'il y avait des Français dans le pays, raconte-t-il, et qu'il venait souvent des vaisseaux de cette nation, je persistai toujours à dire que j'étais leur ami, et je les priai de m'épargner jusqu'à ce que ceux-ci arrivassent et me reconnussent. Ils me gardèrent donc avec soin jusqu'à l'arrivée de quelques

(1) LÉRY, ouv. cit., § VII.

(2) Relation du voyage de Hans Stadex, éd. Ternaux-Compans, p. 115.

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Français que des vaisseaux avaient laissés chez les sauvages pour y recueillir du poivre. » Confronté avec l'un d'entre eux, il ne put lui répondre dans sa langue. « Les sauvages qui nous environnaient écoutaient avec beaucoup d'attention. Voyant que je ne le comprenais pas, il leur dit dans sa langue : ïuez-le et mangez-le, car ce scélérat est un vrai Portugais, votre ennemi et le mien. Je compris bien cela et je le suppliai au nom de Dieu de leur dire de ne pas me manger ; mais il me répondit : Ils veulent te manger (i). »

Nous serons donc fondés à reprocher aux interprètes Normands leurs mœurs relâchées, leur inhumanité, leur oubli de toute formule religieuse, mais il nous faudra reconnaître qu'ils rendirent au commerce français d'inappréciables services, et étendirent dans tout le continent l'influence française. On le savait si bien au Brésil que tous les étrangers cherchaient à se faire passer pour Français. L'Anglais Antoine Knivet (2) dont les compagnons portugais avaient été massacrés jusqu'au dernier par des sauvages Tamoyos eut la présence d'esprit de se déclarer Français: « Ne crains rien, lui dirent aussitôt les Brésiliens, tes ancêtres ont été nos amis, et nous les leurs, tandis que les Portugais sont nos ennemis et nous font esclaves : c'est pourquoi nous avons agi envers eux comme tu as vu ». Aussi Knivet, dans sa curieuse relation de voyage, recommande-t-il à ses compatriotes, pour se faire bien venir des indigènes, d'adopter les usages français, et au besoin de se faire passer pour Français. Hans Staden, dont nous venons de raconter la triste entrevue avec un interprète Normand, avait eu l'heureuse chance d'échapper une fois encore à la mort (3). On le conduisit quelques

(1) Hans Staden, ouv. oit. p. 119.

(2) PuRCHAS 7u's Pilgrims, t. iv, p. 1217-1237.

(3) Sa barbe rousse le sauva, en lui permettant d'affirmer qu'il n'était pas Portugais, puisque tous les Portugais avaient la barbe noire. Hans Staden, ouv. cit., p. 147,

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semaines après à un puissant cacique, nommé Quoniam Bebe, qu'il essaya d'apitoyer sur son sort, en continuant à se prétendre l'ami des Français. « Tu es un Portugais lui réi^ondit le barbare, car tu n'a pas pu causer avec lui : il parlait du Français qui m'avait vu et qu'il appelait son fils. Je cherchai à m'excuser, l'assurant qu'étant absent depuis long-temps j'avais oublié la langue; mais il s'écria : J'ai déjà pris et mangé cinq Portugais, et tous prétendaient être des Français. Cependant ils mentaient ». Voyant cela, je renonçai à l'espérance de vivre, et je me recommandai à Dieu, car je voyais bien que je n'avais plus qu'à mourir » (1).

Notre influence sur les Brésiliens était donc considérable, puisqu'elle nous préservait des convoitises culinaires de nos alliés, et que les autres peuples européens cherchaient à se couvrir de notre nom comme de la meilleure des sauvegardes. C'était surtout pour les relations commerciales qu'il fallait, si on voulait s'enfoncer dans l'intérieur du continent, être ou paraître Français. Indiquons à ce propos les principaux a.rticles d'exportation et d'importation.

• Les articles d'exportation sont indiqués par le chargement du navire VEspoir, de Gonneville : Nous les avons déjà signalés plus haut (2) : pièces de toiles et de draps, quincaillerie, verroteries, i)eignes et miroirs, etc. Ilans Sladen énumère les mêmes articles : (3) « Les sauvages, dit-il, ajoutaient que les Français venaient tous les ans dans cet endroit, et leur donnaient des couteaux, des haches, des miroirs, des peignes et des ciseaux». — « On leur donnait, lisons-nous dans Ramusio (4) des bêches, des cout-eaux et autres fer-

(1) Hans Staden, ouv. cité, p. 126.

(2) Voir page 45.

(3) Hans Staden. Ouv. cit., p. 110. Cf Thevet. Singularités de la France Antarctique, % 47.

(4) Ramusio, ouv. cit., t III, p. 355 <r E li barattano con la

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railleS; car ils estiment plus un clou qu'un écu ». Ces articles sont encore mentionnés dans les contrats passés entre armateui's et capitaines, que le temps a respectés (1). Aussi bien ces habitudes commerciales se sont maintenues presque jusqu'à nos jours. Les tribus sauvages ont toujours eu une prédilection marquée pour les mille brimborions dont elles ne comprennent pas l'usage, mais dont l'imprévu ou 1 etrangeté les frappent. Comme les enfants qui n'aiment, en fait de jouets, que ceux qu'ils voient pendus à l'étalage des marchands, les Brésiliens demandaient à nos compatriotes surtout ce dont ils n'avaient pas besoin. Pendant longues années, bien qu'ils eussent une vue excellente, ils se crureut obligés de porter des lunettes qui les gênaient, mais qui les rehaussaient dans leur propre estime, ou bien encore, habitués qu'ils étaient à errer dans les bois et à couvrir leur nudité de haillons rudimentaires, ils ambitionnèrent la possession d'un hausse-col ou d'un ceinturon. Mieux avisés, quelques autres réclamaient des armes : Dès qu'ils connurent le terrible effet des armes à feu, et se rendirent compte de la supériorité que ces armes donnaient aux Européens, ils leur en demandèrent. On eut la sagesse de les leur refuser. Quelques négociants, imprudents ou avides, consentirent à la lin à leur en livrer ; mais les sauvages n'osèrent pas tout d'abord ou ne surent pas s'en servir. Hans Staden (2) raconte que son maître possédait une arquebuse, dont il était très-fier ; mais, dans les moments de danger, poursuivi par l'ennemi, ou sur le champ de bataille, il la remettait à son esclave européen, et lui ordonnait de s'en servir contre les ennemis.

Quant aux articles d'importation ils n'étaient pas encore

dette manare, cunei, e coltelli, ed altriferramenti, a talchestiniano molto pin caro un ciiiodo, che uno scudo.

(1) DE Frétille. Commerce maritime de Rouen, t. I, passim.

(2) Hans Staden, ouv. cit., p. 93, 105.

très-nombreux : On n'en comptait guère que quatre à cinq : animaux rares, plumes, coton, épices et bois de teinture (1). Parmi les animaux rares, les plus recherchés étaient les singes et les perroquets. Les singes sont fort nombreux au Brésil : sapajous et sagouins, singes hurleurs et singes lions, ouistitis, tous les types les plus étranges, toutes les variétés les plus faciles à apprivoiser se rencontrent dans les forêts de l'intérieur et même sur la côte. Aussi nos matelots en raj)portaient-ils en France de nombreux spécimens. Les sagouins étaient surtout fort recherchés, sans doute à cause de leur rareté, car ils supportaient difficilement la traversée et ne s'accHmataient en France qu'avec peine (2). On en voyait pourtant quelques-uns, car c'est à un de ces animaux que Clément Marot faisait allusion quand il mettait ces paroles dans la bouche de son valet Fripelipes :

Combien que Sagoa soit un mut Et le nom d'un petit marmot.

Cette pièce de Marot (3) est de l'année 1537. Elle prou\e

(1) Curieuse énumération des objets rapportés du Brésil eu 1531 par le navire français la Pèlerine : 15,000 quintaux de bré.<il, 300 quintaux de coton, 300 qiiintaux de graines de coton, GOO perroquets sachant déjà quelques mots de français, 3000 peaux de léopards et autres animaux, 300 singes et guenons, minerai d'or et huiles médecinales, le tout pour une valeur de 602,300 ducats. Voir aux pièces justicatives la Protestation dit, baron de Saint-Blancard.

(2) LÉRY ouv. cit. § 10 ce Et de fait, s'il estoit aussi aisé à repasser la mer qu'est la guenon, il seroit beaucoup plus estime : mais outre qu'il est si délicat qu'il ne peut supporter le branlement du navire sur mer, encore est-il si glorieux que, pour peu de fascheric qu'on luy face, il se laisse mourir de despit ».

(3) Marot, édit. Jannet, t. I, p. 245, épitre ii.

Al A CONGRÈS DES amériganistes. 78

par conséquent que, dès cette époque, ces jolis animaux brésiliens étaient fort appréciés en France ; mais les perroquets l'étaient encore plus : nos marins tenaient à honneur de rapporter chez eux, comme un souvenir vivant de leur voyage, quelque ara au brillant plumage, ou, pour employer une expression du temps, quelque papegai aussi étonnant par les richesses de sa robe que par la variété de son langage. Les perroquets brésiliens étaient fort nombreux, si nombreux que parfois ils devenaient un des fléaux de l'agriculture, mais tous n'élaient pas également estimés. On recherchait surlout ceux dont les plumes offraient la coloration la plus variée ou ({ui reproduisaient le plus fidèlement la voix humaine. Les indigènes les cédèrent d'abord très-facilement, mais à peine se furent-ils aperçus de la haute estime où les tenaient nos compatriotes, qu'ils haussèrent leurs prix. Léry raconte l'histoire d'une Brésilienne qui tenait tellement à son perroquet que lorsqu'on lui demandait à quel prix elle le vendrait, (1) « elle répondit par mocquerie, moca-oiwssou, c'est-à-dire une artillerie^ tellement que nous ne le sceusmes iamais avoir d'elle ». Gandavo (2) rapporte de son côté (pie les Brésiliens préféraient ces oiseaux parleurs à deux ou trois esclaves. Thevet(y) confirme le fait : « ceux du pays, écrit-il, en font grand compte, et les tiennent si cher qu'à grand peine souffrent- ils que un estranger en aye que à bonnes enseignes ». Les plus estimés se nommaient dans le pays les aioiirous. Nos interprètes normands faisaient métier d'en élever. L'un d'eux en donna un à Léry (4) « qu'il avoit gardé trois ans, lequel professoit si bien tant le sauvage (pie le fran(^>ais, qu'en ne le

(1) Léry, ouv. cit. § xi. Voh' dans la cai-to du Brésil insérée dans Ramusio la chasse aux perroquets par les indigènes.

(2) Gandavo. Histoire de la province de Santa Cru.:, p. 85. ^3) Thevet. Cosrnof/rajjhie universelle, p. 939.

1^4} LÉKY, ouv. cit. I XI. .■: .; , ,,\ , . -

voyant pas vous n'eussiez sceu discerner sa voix de celle d'uu homme ». C'était sans doute un perroquet de cette espèce, ou bien encore le même qu'il rapportait en France pour en faire hommag-e à l'amiral de Coligny, et à la possession duquel il tenait tellement que, bien que souffrant toutes les horreurs de la famine, il ne se décida à le sacrifier qu'à la dornière extrémité (1). « le le tins cinq à six iours caché sans luy pouvoir rien bailler à manger, tant y a que la nécessité pressant, ioint la crainte que i'eu qu'on ne me le dérobast la nuict, il passa comme les autres » . Les perroquets n'étaient pas les seuls oiseaux qu'on cherchait à rapporter en France. L'innombrable tribu des colibris et des oiseaux mouches, si richement représentée au Brésil, était encore un des principaux articles d'importation (2). On les recherchait surtout pour leurs plumes dont on se servait alors beaucoup pour les riches toilettes des dames de la Cour. Chaque navire qui revenait en France rapportait une grande provision de ces frêles et splendides ornenients, et les propriétaires de ces trésors étaient assurés d'en retirer des bénéfices inespérés. D'après Thevet (3) le plumage du toucan était également fort apprécié. On en garnissait des épées ou des toques de cérémonie.

Le coton et les épices ne figuraient encore qu'à titre de curiosité, mais il n'en était pas de même pour les bois i>récieux, et spécialement pour les bois de teinture, qui formaient le chargement essentiel de nos navires. On connaît la prodigieuse fertilité du Brésil en essences de premier choix. Nos négociants ne furent pas longs à se rendre compte des ressources, pour ainsi dire inépuisables, que leur offraient ces forêts, et comme les Brésiliens de leur côté s'estimaient fort heureux d'avoir à leur disposition des matériaux d'échange

(1) LÉRY, OUV. cit., g XXII.

^2) Cf. Ferdinand Denis. iJe orte jjlu>/wri' 1^3) Thevet. Singidaritês, etc. § 47.

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aussi abondants, l'exploitation des richesses végétales du pays commença pour ne plus s'arrêter. Ce ne fut même pas une exploitation, mais plutôt une destruction. Comme le bois de teinture coûtait fort cher en France, et qu'on s'en servait non seulement pour donner aux étoffes une magnifique couleur pourprée, mais aussi pour la fabrication de meubles précieux, chaque navire français (i), en abordant au Brésil, s'enquérait avant toute chose de l'endroit où il pouvait faire sa provision de bois. Les indigènes qui s'habituaient aux demandes de nos négociants en préparaient à l'avance d'énormes tas qu'ils entassaient sur le rivage : seulement comme ils ne savaient pas ménager leurs ressources, ils abattaient ■ ces arbres pour ainsi dire au hasard. Parfois même, afin d'éviter la peine de les scier, ils mettaient le feu au pied, et l'incendie gagnait le reste de la forêt. Quelques années de ce gaspillage effréné suffirent pour anéantir bien des essences précieuses. C'est ainsi que de nos jours, on a tellement abusé dans les forêts boliviennes des arbres à quinquina, qu'on est obligé, pour en retrouver, d'aller à leur recherche dans des vallées presque inaccessibles (2).

L'essence la plus recherchée par nos compatriotes se nommait VnrpJioutnn. Cet arbre atteignait parfois des proportions gigantesques. Comme il ne croissait que sur les hauteurS; et souvent assez loin du rivage, les Brésiliens étaient obligés de le débiter en morceaux pour le transporter plus facilement, et ils en perdaient toujoiu's des quantités considérables. Nous j signalerons encore Vibirapilnnga, qui s'élevait à la hauteur d'un chênC; dont les feuilles ressemblaient à celles du buis, et les fleurs étaient d'un blanc jaune comme le muguet. On en distinguait trois espèces : la meilleure se nommait Vibiva-

(1) Voir les planches de Theyet, dans sa Cosmographie universelle, p. 950, 954.

(2) P. Marcoy. Tour du monde, voyage dans les vallées des quinquinas. 1870-18T2.

81 niCCOîJVEHTE DU liU'Â'SlL. * ' 477

pitanga hrazil, et fournissait une teinture très-brillante ; le hrazil assou était de qualité inférieure, et le ])razileio ne donnait que des produits médiocres. On en faisait })ourtant des meubles précieux, et, à cause de sa résistance, d'excellent bois de charpente. Plongé dans l'eau, il durcissait : aussi était-il fort estimé pour les navires. Nos négociants récoltaient encore le Jaracanda, dont la couleur brune tirait sur le violet. Ils connaissoieiit, mais ne paraissent pas avoir beaucoup estimé V acajou. « Mais surtout ie diray (1) qu'il y a un arbre en ce pays- là, lequel avec la beauté sent si merveilleusement bon, que quaiid les menuisiers les cliapotoyent ou rabotoyent, si nous en prenions des coupeaux ou des buschilles en la main, nous avions la vraye senteur d'une franche rose ». Léry s'étend avec complaisance sur' ces' merveilles de la flore brésilienne « l'en ai vou d'aussi iaunes que buis , écrit-il, d'autres naturellement violets... de blancs comme papier, d'autres sortes si rouges qu'est le brésil ». Les voyageurs contemporains (â) sont unanimes dans l'expression de leur admiration pour ces beautés de la nature, et pourtant les forêts brésiliennes ont i)erdu l'exubérance de leur végétation, et, sauf dans les cantons presque ignorés de l'intérieur, sont toutes exploitées. Aussi quel ne devait pas être l'cnlhousiasme de nos ancêtres du seizième siècle en présence de telles magniticences !

Le commerc3 assurait donc à nos compatriotes dans le Brésil des ressources innnenses, et étendait leur influence politique. Les tribus indigènes aimaient ;\ se grouper sous le patronage de nos négociants. Il eût été bien facile, si l'on eût augmenté le nombre des interprètes, de fonder rapidement une véritable colonie : mais le gouvernement d'alors se préoc-

.\] LÉRY. OUV. cit., 5 ^ÏII-

'i rîiARi), Agassiz. Yoijagcs an, Brcail, duu.s lo Tuur du moiidi', pasïim. ' - • ' ■

478 • coxCtUÈs des ameiucakistes. 82

cupait bien peu de ces questions extérieures. François P"", Henri II et ses enfants se débattaient contre l'ambition de la maison d'Autriche ou contre le protestantisme. Ils ne comprenaient pas que le meilleur moyen d'épargner à leur royaume une diminution d'importance ou les horreurs de la guerre civile était de fonder en Amérique quelque France nouvelle et d'y envoyer des colons protestants. Quant à nos négociants, égoïstes et intéressés, ils ne songeaient qu'à l'heure actuelle^ et ne cherchaient qu'à profiter d'un marché où ils n'avaient pas encore de rivaux.

Ils nous faudra cependant faire une exception pour Ange qui sut, du moins, noblement se servir de sa fortune. Ces fructueuses expéditions l'avaient tellement et si vite enrichi qu'il devint un des plus grands propriétaires du royaume. Comme il avait une prodigieuse activité, et que ses premières spéculations avaient réussi, il ne se contenta plus d'expédier dans toutes les directions des navires et des matelots, il s'engagea encore dans de nombreuses affaires en France et sur le continent. Il avait pris à forme les recettes des abbayes de^ Fécamp et de Saint-Wandrille, et de plusieurs autres seigneuries au pays de Caux. Il acheta également les charges de grenetier et de contrôleur du magasin au sel de Diepp.e. L'archevêque de Rouen, cardinal d'Amboise, frappé de son esprit et de son activité, s'intéressait à sa fortune et le poussait à la Cour oi"i il fit rapidement son chemin. Dès 1526, il avait déjà, par ses armements et ses spéculations, amassé tant de richesses qu'il se fit bâtir une magnifique maison ou plutôt un palais de bois, qui existait encore à l'époque du bombardement de Dieppe par les Anglais en 1694. Les Dieppoiâ en étaient fiers et la montraic-nt aux étrangers comme une curiosité. Lorsque le cardinal Barberini (1) la visita en 1647, il déclara aux Oratoriens qui l'accompagnaient que jamais il n'avait vu de maison de bois aussi bien ornée. La

(1) Vjtet, ouv. cit., t. II,. [1. ili

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façade était toute sculptée et représentait des fables d'Esope, des combats entre Normands et Anglais, et des scènes de navigation. Elle était occupée par un immense salon dont les fenêtres, ornées de balcons, donnaient sur le port et sur la mer. Les parquets étaient de bois choisis, les murs revêtus de lambris dorés et de tableaux italiens. Grâce à un réservoir placé au sommet de la maison, on avait ménagé dans toutes les chambres des eaux jaillissantes. Les meubles les plus précieux de France et les curiosités des deux Mondes étaient réunis côte à cote. Les animaux du Brésil, les singes et les papegais couraient sur les toits ou jacassaient sur leurs perchoirs. De temps à autre paraissait quelque Brésilien au costume étrange, ramené par les capitaines d'Ango. Il recevait une fastueuse hospitalité dans ce palais, dont il décrivait les merveilles, une fois de retour dans sa hutte natale. C'était une sorte de musée universel, un spécimen toujours renouvelé des productions les plus opposées.

La maison d'Ango devint bientôt célèbre. François P'' désira la visiter et annonça sa prochaine arrivée à Dieppe. A cette nouvelle, l'armateur obtint de la ville la permission de préparer une de ces entrées solennelles qui étaient alors en vogue ; il se chargeait d'en payer tous les fi'ais. Le roi et la cour admirèrent sans réserve la magnificence déployée par le Médicis dieppois. La vaisselle ciselée excita surtout leur étonnement. Après avoir étalé ses trésors, Ango proposa une promenade en mer. Un arc de triomphe avait été improvisé et six nefs légères, richement dorées, attendaient le cortège. Ravi de ces prévenances et charmé de sa visite, le roi annonça en débarquant à son hôte qu'il lui donnait le commandement du château de Dieppe, en remplacement de Du Wauroy qui venait de mourir, et lui conférait des lettres de noblesse (1). Ango atteignit alors l'apo-

(1) 11 portait de sable au champ d'argent, chargé d'un lion marchant de sable avec une molette d'éperon. — Son emblème de l)i-cdiloclion fut une tphere sunuonLée d'un crucifix cl portant cette

i80 CUNGH.ÈS DES AMÉHICA.MSTKS. 8i

yée de sa fortune : à maintes reprises il prêta à François P"" de l'argent et même des vaisseaux, surtout quand il s'agit d'empêcher les Anglais de se fortiiier à Boulogne, comme l'atteste ce quatrain composé par un Uieppois, son conteml)orain, un certain du Puy de l'Assomption (1) :

j^^ ^ Ce fut luy, luy seul qui fist anner

La grande flotte expresse mise en mer, Pour faire vooir à l'ori^ueil d'Angleterre . Que Françoys estoit roy et sur mer et sur terre.

C'est à ce moment qu'il obtint la i)ermission de joindre à son nom celui de sieur de la llivière (1532), et équipa de véritables Hottes qui portaient sur toutes les mers son drapeau et sa réputation.

§ III. — Rivalité et Hostilités uu Portugal.

Cette prospérité sans pareille valut à Ango des envieux et des ennemis. Les i)lus acharnés de ces ennemis furent les Portugais. Cette haine remontait aux premières années du siècle. Les Portugais, en effet, atteignaient alors l'apogée de leur fortune commerciale et polilique. Admirablement secondés, excités même par leurs souverains, ils s'étaient lancés avec ardeur dans une carrière indéfinie de découvertes et de conquêtes. Un moment ils se crurent les dominateurs de l'Océan. Les côtes africaines reconnaissaient leur suzeraineté : l'Hindoustan, l'Inilo-ChiMe, les îles Malaises, la Chine elle-même s'ouvraient à leur influence. Les archipels de l'Atlantique leur obéissaient. Dès 1500, Alvarès Cabrai avait pris possession des côtes brésiliennes au nom de son maître,

holle devise : Spes mea Deits a juventiilc mea. Cf. Féret. Annales de la Norr/iandie. 182G.

(1; ViTET, CUV. cit., l. II, p. 423. . .^,

s,") ■ DÉCOUVERTK UF !;!tl',SH,. i8!

le roi Emmanuel. Enfiévrés par le succès, les Portugais, dans leurs prétentions outrecuidantes, soutenaient que pas un navire étranger n'avait le droit de s'aventurer dans leurs eaux, et ils poursuivaient comme des pirates les négociants qui n'étaient pas leurs compatriotes. Leur puissance néanmoins ne reposait sur aucun fondement solide : elle était toute d'opinion. Ils n'étaient ni assez nombreux ni assez puissants pou.r la faire respecter, et s'imaginaient naïvement qu'il leur suflirait de parler pour être obéis. Gomme l'écrivait avec autant d'esprit que d'énergie le gran cnpitano Fvancese dont Puunusio (1) a conservé les voyages : « Bien que ce peuple soit le plus petit de tout le globe, il ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Il faut que les Portugais aient bu de la poussière du cu'ur du roi Alexandre pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans une seule main ce qu'ils ne pourraient embrasser avec toutes

(1) Ramusio. ouv. cit. t. III, jL 352. « E quantunKjue c.ssisianoil piu piccolo popolo (lel mondo, non II par poro eheqviello sia davanzo grande per sodi-^fai-p alla loro cupidita. lo penso che essi delibano aver beviito dpjla polvpro del cnore dol re Alossandro, che li causa xma tal alterazione di tanta sfronata cupidita, e par a loro tener nr»! pugno serrato quollo che essi con ambeduo le mani non potriano abbraciare, e credo che si persuadaao che Iddio non fece il mare ne la terra se non per loro, e che le altre nazioui non sieno degno di navigare, e se fosse vel poter loro di mettere termini e serrar il mare dal capo di Finis terre fin in Hirlanda, gia molto tempo saria che essi ne traveriano sorrato il passo, e tanto e di ragione che li Francesi vadino a quelle tei^re nelle quali loro non hanno piantata la fede christiana, e dove non sono amati ne obediti, corne noi haveressimo ragion d'imperdirli di passar in Scocia, Dannemarca e Norwega, quando noi prima di loro vi fossimo stati, e possia che essi hanno navigato al lungo d'una costa, essi se la fanno tutta sua. Ma tal conqui^ta o molto facile a fare , e seuza gran spesa, perche non vi sono assalti ne resistencia ».

jRâ CONGRÈS DES AAIKP.ICANISTES. 86

les deux, et il semble que Dieu ne fit que pour eux les mers et la terre, et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer ; certainement s'il était en leur pouvoir de fermer les mers depuis le capFinisterre jusqu'en Irlande, il y a longtemps qu'ils l'auraient fait. Cependant les Portugais n'ont pas plus le droit d'empêcher les négociants français d'aborder aux terres que les premiers se sont arrogées, dans lesquelles ils n'ont pas planté la foi chrétienne, et où ils ne sont ni aimés ni obéis, que nous n'aurions le droit de les empêcher de passer en Ecosse, dans le Danemarck et en Norwége, en admettant que nous y eussions abordé les premiers. Aussitôt que les Portugais ont navigué le long d'une côte, ils s'en emparent et la considèrent comme leur conquête, conquête facile et à peu de frais, car elle n'a nécessité ni assaut ni résistance. »

Cette fière protestation est peut-être la première de celles qui retentirent en France, à diverses reprises, contre les tyrans de l'Océan. Elle est curieuse, et comme expression indignée des sentiments qui animaient alors nos marins contre les prétentions portugaises, et comme document, dont l'importance chronologique n'aura échappé à personne. Aussi bien nos rois se sont toujours posés comme les défenseurs de l'indépendance des mers, et ils ont eu le mérite de soutenir leurs théories par les armes. « François I", écrivait un historien espagnol contemporain, Herrera (1), entend poursuivre ses conquêtes et ses navigations, dont on lui conteste la légalité, tout comme les autres princes Chrétiens. Il veut également conserver des relations d'amitié et de bonne intelligence

(1) Herrera. Hisforia de la/^ InrUafs Occidentales. Deead. VII, liv. I, % IX, p. 14, edit. 1726 : Que ol entendia seguir sus conquistas y navegaciones que de derecho le competian como à los otros principes de la Christiandad, y que quoria conservar amisdad y buc^na iutoligoui-'ia ron alp:nnor- principes do las Indias.

87 DÉCOrVKP.TE DU BRÉSIL. 483

avec quelques princes indiens. » Un de ses officiers (1), général des galères depuis 1521, Bertrand d'Ornezan, baron de Saint Blancard, élevait ces considération à la hauteur d'un principe absolu, quand il proclamait à propos de la capture de la Pèlerine par les Portugais en 1532 que le roi de Portugal n'avait ni droit ni juridiction sur les nations américaines, que la mer était commune, l'accès des îles ouvert à tous, non pas seulement aux Français, mais à tous les peuples de l'univers. Les Ordonnances de la marine de 1517, 1537, 1543 et 1584 ainsi que les traités de paix de 1529, 1559 et 1598 soutinrent les mêmes théories de hberté (2). La plupart de nos ports, surtout ceux de l'Océan, ne cessèrent de les revendiquer (3). Aussi, malgré les déceptions et les déboires qui constituent trop souvent l'histoire de la France d'outre-mer, ce ne sera pas un médiocre honneur pour nos souverains et pour nos négociants que d'avoir, dès l'origine, posé des principes, qui sont aujourd'hui passés dans le droit international des nations civilisées.

Au XVP siècle, les Portugais niaient résolument ces principes. Cette contestation eut pour conséquence forcée, non pas une guerre ouverte entre les deux couronnes, mais une hostilité sourde et continue entre les marins des deux nations,

(1) VARNHAGEN.^^■5for?■rt gérai do Brasil, p. 443. Dictus rexSerenissimus millum habet dominium nec jurisdietionemin dictis insulis ; imo gentes eas incolentes plurimos habent regulos quibus more tamen et ritu silvestri reguntur, et ita ponitur in facto. Etiam Ijonituv in facto probabili quod dictus serenissimus rex Portugalise nullam raajorem habeat potestatem in dictis insulis quam habet rex Christianissimus; imo euim mare sit commune, et insulae prsefatse omnibus apertne, permissum est nedum Gallis, sed omnibus aliis natioiiiljus eas frequentare et cuiu incolis commorcium habere. » — Cf. La Popellinikre. Histoire des trois mondes, liv. II, § 12, 13.

(2) Pardessus. Collection des lois maritimes, passim.

(3) Archives municipales de Rouen. A. 20, fol. 468.

484 coxr,i;Ks des améiucanistes. 88

qui se Lraduisit souvent par des faits regrettables, et prit même un tel caractère d'acharnement qu'elle faillit se convertir en un débat plus sérieux. Il serait curieux, mais il est difficile à cause de l'absence des documents, de suivre dans ses inlinis détails cette querelle franco -portugaise. Le Brésil en fut surtout le théâtre. Les matelots des deux nations ne se contentèrent bientôt plus de se piller réciproquement. Ils adoptèrent vis-à-vis les uns des autres les féroces procédés des indigènes avec lesquels ils étaient en relation. Ils les associèrent même à leurs vengeances. Thevel (1) racon te qu'il voulut un jour arracher à la mort un prisonnier portugais, qui était tombé au pouvoir d'un cacique allié do la France : « mais le i^arbare farouche, ajoute-t-il, se print à me regarder d'un tel travers d'œil avec un visage si esmeu que rien plus, disant : Ha! malheureux que tu es, jamais ie n'eus pensé que tu deusses de tant l'oublier, et .que tu fusses si desloyal que de me prier pour ung qui est ennemi de ton nom. Ignores-tu que les siens et les ditz Margaïatz nos adversaires ne demandent que la ruine de Ion capitaine et de toy, aussi bien que de nous, qui avons tousiours esté voz amis. » Cette haine réciproque était si bien enracinée au cœur des uns et des autres, qu'elle oblitérait les notions les plus élémentaires de l'humanité. En voici un exemple entre mille : L'Allemand Hans Staden avait été fait prisonnier par les Tupinambas, qui, le prenant pour un Portugais, s'apiirêtaient à le dévorer. Il se prétendit l'ami des Français, et fut présenté à un interprète normand qui ne le comprit pas, et annonça à ses maîtres qu'ils pouvaient l'immoler en toute conscience. Plus heureux dans une seconde tentative, Staden réussit à convaincre le Français de sa nationalité. L'interprète consentit alors à intervenir en sa faveur, mais il ne chercha même pas cà s'excuser de sa première inhumanité. « Il m'assura qu'il m'avait pris pour un Portugais

(1) Thevet. Cosinotjraphie x( niversellc, p. 909.

et que les gens de cette nation étaient de tels scélérats (1) qu'aussitôt ({ue les Français pouvaient en prendre un au Brésil, ils le pendaient sur-'e-champ; ajoiuant ((u'il-^ étaient bien obligés de se conformer aux mœurs des Indiens, et de souffrir (ju'ils traitassent leurs prisonniers comme ils l'entendaient, puisqu'ils étaient comme eux ennemis des Portugais. » La haine entre Français et Portugais atteignit même un tel paroxisme qu'elle engendra des crimes monstrueux. On ne se contentait pas de laisser les Brésiliens accomplir en paix leurs hideux festins ; on leur fournissait des vivres humains. Staden (2) raconte comment l'équipage du navire dieppois la Belette ayant réussi à s'emparer d'un navire Portugais, distribua quelques-uns de ses prisonniers aux Brésiliens, qui s'empressèrent de les immoler et de les manger. Les Portugais (3) de leur côté se faisaient un j ^u des souffrances de leurs prisonniers Français. Tantôt ils les enterraient jusqu'aux épaules, et prenaient leurs têtes en guise de cible, tantôt ils les pendaient après les avoir mutilés, ou bien ils les livraient aux Brésiliens pour être dévorés. Léry (4) rapporte même qu'ils les écorchaient vifs ou les brûlaient à petit feu. Aussi que de sanglantes représailles et quelle série de crimes monstrueux !

Les Portugais paraissent s'être donné les torts de la première attaque. Dès 1504, afin d'empêcher les découvertes et

(1) Hans Staden, OllV. rit., p. 15L

(2) id. p. 106, 208.

(3") Varnhagen. Historia gérai do Brasil, t. I, p. 443. « Idem Loppes suspendio dodit dictum dominum, ...et viginti alios ex suis sodalibus, duosque vivos silvestribus dilanianods et mandendos tradidit. •»

(4) LÉRY, ouv. cit., § II. K S'ils les trouvent sur mer à leur avantage, ils leur font une telle guerre qu'ils en sont venus iusques-lâ d'en avoir escorché de tous vifs et fait mourir d'autre mort cruelle. »

486 CONGRÈS DES américanistes. 90

les progrès de nos matelots, le (1) roi Emmanuel avait expressément défendu à ses sujets de leur vendre des cartes ou des sphères terrestres, où seraient marqués les pays au sud de Manicongo et des îles San Tome et del Principe. Depuis (2) il défendit également à ses capitaines de prendre à leur service des pilotes ou des matelots appartenant; à d'autres nations; mais cette double interdiction ne fut jamais observée ; non-seulement nos armateurs et nos négociants eurent à leur disposition les cartes et les sphères portugaises dont ils avaient besoin, mais encore bon nombre de pilotes ou de matelots Français montaient à bord des navires portugais. Ainsi, pour n'en donner qu'une preuve, lorsque le Portugais Magellan (3) fît, au service de l'Espagne, son fameux voyage de découverte, il avait plusieurs Français à bord de son escadre : sur la Trinité, Jean-Baptiste de Montpellier et Petit- Jean d'Angers ; sur le Saint-Antoine, Jean de Rouen et Bernard Calmet de Lectoure; sur la Victoire, Simon de la Rochelle; sur le Snint-Jacques, Barthélémy Prieur de Saint- Malo, Richard d'Evreux, Pierre Gascon de Bordeaux, Laurent Corrat de Normandie, Jean Massiat de Troyes, Jean Breton du Croisic et Pierre Armand d'Auray, sans parler d'un prêtre (4) qu'il fut obligé de débarquer à cause de son insubordination.

Les rois de Portugal comprirent bien vite que leurs ordon-

(1) Varnhagex, ouv. cit., t. I, p. 36.

(2) Ordenacocs Manuelinas, liv. V, lit. 78, § 2 — tit. 88, § 11.

(3) Nayarrete. Vinges y doscubriincntos de los Esj^anoles. t. IV, p. 12.

(4) Herrera, ouv. cit., dec. II, liv. IX, g XIV. On peut encore remarquer, d'ajirès FIacklujt : The principal navigations, t. III, p. 719, qu'un pilote français aurait remis à sir John Yorclie, bien avant Cabot, tine note sur les courants qui existent entre le cap do Bonne-E«!pérançe et les côtes d'Amérique.

91 DÉCUUVEnTE DU BRESIL.

nances resteraient lettre morte s'ils ne les appuyaient point par les armes. Fort irrités par la présence de nombreux navires français sur des côtes qu'ils prétendaient leur appartenir, ils donnèrent ordre à leurs capitaines (1) de courir sur ces navires, et de les couler bas ou tout au moins de les prendre quand ils se trouveraient en force.

Le premier (2) acte d'hostilité, dont l'histoire ait gardé le iiouvenir, remonte à l'année 1505. Nous l'avons déjà rapporté, quand nous avons essayé de démontrer que nos compatriotes fréquentaient le pays dès le commencement du siècle. Deux de nos navires auraient été brûlés par les Portugais dans la rivière de Paraguacu, un troisième pris, et leurs équipages impitoyablement massacrés. Mais il faut croire que les profits du commerce dans cette région compensaient et au-delà les inconvénients de la surveillance portugaise, car, quelques années plus tard, nos vaisseaux se retrouvaient dans ces parages aussi nombreux qu'en 1505. Il est probable qu'ils avaient répondu aux attaques des Portugais par des attaques semblables, et que tout voyage au Brésil était à ce moment à la fois une entreprise commerciale et une expédition militaire.

Le roi de Portugal ne s'attendait peut-être pas à cette résistance de la part de nos négociants. Dès 1516 (3) il expédiait un ambassadeur, lacome Monteiro, à François I" pour se plaindre des pirateries de ses sujets, et, en même temps,

(1) Curieux récit de Hans Staden (ouv. cit. p. 78) : a Nous trouvâmes au pays des Buttugaris uu vaisseau français que l'on chargeait de bois : nous nous empressâmes de l'attaquer, dans l'espoir de nous en emparer facilement, etc. »

(2) Cité par Varnhagen, Historia do Brasil, t. I., p. 412-414. Cf. Vasconcellos, Noticia do Brasil, § XIX. — Id., Cronica do Brasil, liv. I, § 39.

(3) Varhxagen, ouv. cit., p. 37.

488 CONGHÈS DES améhicanistes. ',)2

chargeait un do ses ])lus vaillants capitaines (1), Ghristovani Jaques, de débarrasser la côte brésilienne de la présence des Français. On ne connaît pas le résultat des négociations, entamées par Monteiro, mais l'expédilion do Jaques ne réussit que trop bien. Après avoir fondé un comptoir fortifié à Itamarca, dans la p-rovince de Parahyba, il ruina tous les établissements (2) français qu'il rencontra sur la côte, et prit ou détruisit leurs navires. Mais les vrais commerçants no se découragent pas pour si peu. Chassés sur un point, ils reparaissent sur un autre. Les Phéniciens dans l'antiquité, les Anglais dans les temps modernes n'ont jamais réussi qu'à force de persévérance et d'obstination. Ainsi tirent nos négocianis français. Malgré leurs échecs répétés, malgré la perte de tant do leurs navires et l'indifférence du' gouvernement à leur égard, ils ne renoncèrent pas aux profits du connnerce dans ces terres nouvelles; et, sans plus se soucier de la surveillance organisée par les croisières portugaises, continuèrent leurs voyages à la côte du Brésil.

. Dès son avènement au trône, Jean III envoya un nouvel ambassadeur en France, Francesco de Sdveyra (1522). Le' bruit s'était répandu que les Normands projetaient de fonder un établissement au Brésil, et que l'amiral de France, Bon- ' nivet, s'in'éressait à la réussite de ce projet. On désignait même le Florentin Verrazzano comme le chef de l'expédition, et déjà quelques navires étaient en armement dans les ports de Normandie. Silveyra fui très bien accueilli par François I", mais ne reçut pas de réponse définitive. Gomme ses instruc-i tiens étaient pressantes, il insista, et Unit par obtenir que le

(1) HuMBOLDT, Bistoire de la (lèocirafliic du noivv'^au continent t. V, p. 148. — SouTHEY, Histoire du Brésil, t. I, p. 29.

(2) D'après Gandavo (ouv. cit., p. 35), ce serait Lopez de Souze qui (( le premier conquit Itamarca et la délivra des Français ai pouvoir desquels elle était, quand il vint s'y fixer. »

iOo DÉCUUVKRTE UU BUÉSH,. i80

ii'oi défendrait à l'expédiliou de partir (1). M. Murpliy (:2), auteur d'une intéressante biographie de Verrazzano, a retrouvé la dépèche de Silveyra, en date du 25 avril 1523, par laquelle l'ambassadeur apprenait à son souverain qu'il avait réussi « à mettre l'embargo sur le voyage du Florentin »,

Mais nos compatriotes supportaient avec peine cette immixtion des Portugais dans leurs affaires. Quelques-uns d'entre eux, exaspérés par la perle de leurs vaisseaux et la ruine de leurs spéculations, cherchèrent à leur rendre le mal pour le mal, et répondirent aux pirateries portugaises par des actes semblables de brigandage. On a conservé les lettres 4e marque délivrées en 1522 à Jehan Terrien, do Dieppe, à titre de représailles contre les Portugais, ({ui avaient pris im de ses Cj^alions sur la côte même du Portugal. Combien d'autorisations semblables durent être accordées (3), dont il n'est resté aucu!ie irace dans l'histoire ! Il paraît que nos corsaires ne réussirent que trop bien à troubler le commerce portugais, car, en 152(3, le roi Jean III se décida à tenter un vigoureux effort, l Ut (A) ijublier dans son royaume un édit par lequel il enjoi- >'aait à tous ses sujets, sous peine de mort, de couler les aavires français qui allaient au Brésil ou qui en revenaient. \iui de mieux assurer l'exécution de ces ordres, il envoya

(1) Andrada. Cronica do rei/ I). Joao. part. I, g XIII.

(2) MuRPHY. The voyage of Verrriz:;ano : a cJtnptcr in tJic Ectrli/ \}f History riiarit'tme dlscovery in America. Cf. Revue critique l'histoire et de littérature, l*^'' janvier 1876.

(3) Frétille. Histoire du commerce maritime de Rouen, t. II,

■ (4) Varnhagen. Uuv. cit. t. I, p. 443. « Iii annu MDXXVl idem ex Sorr'ni-i'uus per totuni ejus regnum edictum ab eo cnarratuiii jublicatioui dederat, quo conciuobatur prœceptum expressuni duiiiibus t^us bubditis, sub pœua capitis, de omnibus Gallis ad dicia^ insulas accediMUibiLï, t-uu ab cis recedentibu?, .subuiergendi.s. :a

49,0 COiNGKÈS DES américanistes. 94

plusieurs escadres au Nouveau-Monde, et recommanda à leurs capitaines d'agir avec énergie.

Il serait intéressant de suivre dans leurs détails les péripéties souvent tragiques de la querelle engagée entre les deux marines française et portugaise ; mais cette étude présente des difficultés à peu près insoluble?, car les documents authentiques font défaut ou se contredisent. En l'absence de données sérieuses pour résoudre ce problème, au moins essaierons-nous de poser quelques jalons. Trois épisodes paraissent avoir attiré l'attention des contemporains, la croisière de Ghristovam Jaques , l'affaire de la Pèlerine et l'expédition de Sousa : nous allons successivement les passer en revue.

Le roi Jean III avait appris qu'une flotte française se disposait à piller les établissements portugais du Brésil. En réalité cette flotte se composait de deux navires et d'une galéasse, dont les armateurs se nommaient Ivon Cretugan, Jean BureaU; Jean Jamet et Guerret Malhurin Tournemouche (i). Deux de ces navires étaient Normands, le troisième appartenait à un armateur de Saint- Paul en Bretagne (2). Nos compatriotes rencontrèrent à l'entrée du Rio- Francisco un vaisseau nommé le Gabriel, qui faisait partie de la flotte de Garcia de Loaysa et était commandé par Rodrigo de Acuna. Ils pensaient si peu à le maltraiter qu'ilsj envoyèrent une de leurs chaloupes à sa rencontre pour lui indiquer les passes du fleuve, et lui prêtèrent des charpen tiers et des calfats pour le radouber. Mais la bonne harmonie ne dura pas longtemps. Les matelots des deux nations se prirent de querelle, des coups de feu furent échangés, et le Gabriel, qui ne voulait pas engager la lutte dans ces condi lions d'infériorité, coupa précipitamment ses amarres, et

(1) Varnhagen. Ouv. cit. t. 1, p. 45.

;2) Nav ARRETE. Ut supra, t. V, p. 172, 231, 239, 329, 823.

95 DÉCOUVEUTK DU lîHlisiL. ' 49,1'

s'enfuit en abandonnant à terre le capitaine Acuna qui resta prisonnier. Le Gabriel alla se réfugier à la Baie de tous les Saints, mais il rencontra un autre navire français qui l'attaqua et le prit. Ce fut le dernier succès de nos compatriotes. Une véritable escadre portugaise, composée d'un navire et de cinq caravelles, venait d'arriver sur les côtes brésiliennes. Ghristovam Jaques, déjà connu par l'heureuse issue de la croisière de 1516, la commandait en chef. Il avait sous ses ordres Diogo Leite, Gonzalo Leite et Gaspar Gorrea. Il rencontra au nord de Bahia, dans un port près de San Francisco, les deux navires normands et le navire breton qui achevaient leur chargement de brésil, et s'en empara. Ce ne fut pas du moins sans résistance, car les Français, bien que très-inférieurs en nombre, se défendirent toute une journée (1). Les vainqueurs abusèrent du leur triomphe. Ils massacrèrent leurs prisonniers, après leur avoir fait subir d'horribles tortures. Ne s'avisèrent-ils pas de les enterrer jusqu'aux épaules, et de prendre leurs têtes comme cible à leurs arquebuses (2). Ghristovam Jaques qui, dans sa haine contre la France, avait autorisé de semblables cruautés, voulut assurer la prépondél'ance portugaise dans ces parages en achevant de ruiner l'influence française. Pendant plusieurs mois, il fouilla les anses et les baies de la côte, prenant tous les navires qu'il rencontrait, détruisant nos coUiptoirs, brûlant les cases des Brésiliens nos alliés, et bâtissant de loin en loin quelques forteresses pour assurer aux matelots portugais aide et protection contre les attarjues prochaines do leurs rivaux.

La précaution n'était pas inutile. La croisière de tlaques avait ruiné en France bon nombre de familles. Le récit des

(1) Vaunhagen. Ouv. cit. t. I, p. 32.

(2) Ces cruautés sont rap[K'léed par une lettre de Diego de Goixvéa adressée de Paris au roi de Portugal le 17 février 1525. Cf. Varnhagen, ouv. cit. t. I. p. 130.

■i92 CU.NGIîÈS DES AAIÉ1UCAMSTES. 96

cniaulés portugaises avait exaspéré l'opinion publi({ue. De vives protestations s'élevèrent contre ces actes de brigandage et ces massacres que rien ne justifiait. Le comte de Laval, gouverneur de Bretagne, réclama, au nom des victimes^ uneindemnité de 600,000 écus, et François I" chargea sonhérault d'armes, Angoulême, de porter à Lisljonne cette réclamation. Gomme les négociations traînaient en longueur, bon nombre d'armateurs résolurent de se faire justice à eux-mêmes, et, en attendant que la Cour leur eût accordé l'autorisation d'exercer des représailles, tombèrent sur les navires portugais. En décembre 1580, im galion français surprit Fernambuco (1), et saccagea cette ville. Duarte Goelho, qui commandait la place, avait essayé de résister; mais les Brésiliens s'unirent aux Français, et il dut se résigner à évacuer la position. Le 16 janvier de la même année, le roi de Portugal écrivait à son ambassadeur en France, Silveyra, que les corsaires français avaient enlevé plus de trois cents bâtiments, et pris des marchandises pour une valeur de plus de six cent mille cruzades {2). Ces chiffres sont très-ju'obablement exagérés, mais ils prouvent (|ue la marine française avait rendu le mal pour le mal, et que les victimes de Ghristovam Jaques avaient été pleinement vengées.

La vengeance fut même si complète que le roi de Portugal s'inquiéta de nouveau des progrès de la France au Brésil, et l'ésolut de renouveler la croisière qui avait si bien réussi en 1526. Il lit équiper une flotte de cinq vaisseaux, dont il coniia le commandement avec des pouvoirs très étendus à Martin

(1) Vascoxcei.los. Croiiica do Brnz-il, liv. I, % 100. CL Diario <1g Pedro Lopez de Sousa, p. 14 et 18, à la date du veiKlredi 17 i'évrioi" 1531. « E me disscram que furau ao rio do Pei-iiambuco, e como havia dous niezcs que ao dil,u rio cliegai-u luuu galeau do França, o que saqueara a feitoria, o que ivjubai-a toda a fazeuda (aie aolle es ta va del Rr-i n<.),sso souhor ■», . ., -, {\.c-

(2; Tk.rnaux Cumi'a;-;.-. Xotice >■>')• In (h'ynuc Frnnçoisi',

97 DiîCULVKUTK DU IJUlisH.. 4Uo

Affonso de Sousa (1). L'escadre mit à la voile le 3 décembre 1530. Le 31 janvier 1531, Sousa était en vue du cap Saint- Augustin et capturait un vaisseau français muni de beaucoup de poudre et d'artillerie, et chargé de bois de Brésil. Au sud du cap; il prenait un second navire français chargé de la même marchandise, et livrait un combat acharné à un troisième vaisseau de la môme nation, mais plus grand que les deux autres. Il le prenait également, et, après être entré à Fernambuco, le renvoyait en Portugal, et brûlait ses autres prises. Pendant plusieurs mois il longea les côtes brésiliennes, et fit partout reconnaître l'autorité du Portugal. Dans son voyage de retour, le 15 août 1532, non loin de l'île Saint- Alexis, près du cap Saint-Augustin, il s'empara d'un quatrième navire français, armé de huit canons, et d'un autre qui arrivait d'Europe chargé de munitions de guerre. Ces munitions étaient destinées à une petite forteresse bâtie sur la côte par nos compatriotes. Découragé par la perte de ces deux navires, le commandant de la forteresse invita Sousa à en prendre possession. Le vainqueur sans combat la fit raser, et construisit avec les matériaux une autre citadelle beaucoup plus forte.

Pendant que s'accomplissaient au Nouveau Monde ces opérations, qui ressemblaient singulièrement à des faits de guerre, en Europe les négociations n'avaient jamais été interrompues entre les cours de Lisbonne et de Paris, et, bien que leurs sujets se traitassent en ennemis, les souverains de ces deux pays affectaient de croire à une solution pacifique de la question brésilienne. Ils avaient même institué une commission mixte chargée de régler les indemnités réciproques, et conti-

(1) Le Diario de navegaçâo da armada que foi a terra do Bra-

sil, en 1530-1532, a été composé par Pedro Lopes de Sousa et

imprimé à Lisbonne en 1S39 par M. de Varnhagen. M. de San-

TAREM en a donné une analyse dans les Nouvelles Annales des

Voyages. 4'' série, t. I, p. 330-372.

494 CONGHÈS DES américânistes. 98

nuaicnt à observer tous les dehors de la légalité. On connaît peu le détail des négociations engagées entre les deux couronnes. 11 paraîtrait néanmoins ({ue François V^ céda trop légèrement aux obsessions de la cour de Lisbonne, car, dès 1531, il ordonnait à l'amiral de France d'arrêter les navires français qui revenaient du Brésil et de la Guinée, sous prétexte que le commerce de ces régions était exclusivement réservé aux Portugais. On conserve aux Archives municipales de Rouen le procès-verbal d'arrestation des navires de Nicolas de la Chesnaye, Jean le Gros, Pierre Moisi, Gilles le Froissi, Jean de Guignes et Richard Fessart, qui s'étaient livrés à ce commerce déclaré soudainement interlope (1). Ango lui-même, qui passait pour posséder la faveur du roi, n'aurait pas été épargné ; mais l'avisé normand affirma que ses navires revenaient d'un lieu « oi^i oncques chrétien n'estoit encore allé », et on le laissa libre (2). Marino Giustiniano, un de ces alertes négociateurs que Venise entretenait alors dans les principales cours de l'Europe pour surveiller les événements et surtout les intérêts de la Sérénissime Répuplique, n'a eu garde d'oubUer le débat diplomatique engagé entre les deux couronnes. Dans un de ces curieux rapports que les ambassadeurs vénitiens expédiaient à leur gouvernement^ et qui constituent une source abondante de renseignements précis sur l'histoire de l'Europe, Marino Giustiniano s'exprimait en ces termes : « Le roi très-chrétien est en bonne amitié avec le roi de Portugal, qui respecte cette liaison avec soin. L'ambassadeur de Portugal me disait que son roi craignait beaucoup l'empereur, et désirait par conséquent

(1) Frétille. Coranirrce marltùnc df Rouen, t. i, p. 327.

(â) Ro(|UÔto (lo 1534 ail rossée au c(jnnétable de Montmoroncy. Cette pièce faisait partie de la collection Daviil vendue en 1857 à Paris. On ignore ce qu'elle est devenue. Voir Fréville, ouy. cit., t. I, p. 327. • "

que la France s'agrandît. On sait bien que dans les Indes, qui appartiennent au roi de Portugal ex veteri occupatione, celui-ci (1) non-seulement ne voudrait pas de rivaux, mais même prétend que ses rivages soient fermés aux sujets d'une puissance étrangère. Les Normands, les Bretons, les Picards qui étaient allés au Brésil ont été fort maltraités, ce qui donne lieu à des plaintes amères de la France contre les Portugais. Cependant les Français qui sont là, et d'autres qui y arrivent tiennent à conserver leurs droits : c'est pourquoi une négociation est depuis longtemps entamée. L'amiral traite pour la France, l'ambassadeur de Portugal pour son roi ; mais les riches présents que celui-ci donne à l'amiral traînent l'affaire en longueur ». Le fm diplomate croit savoir qu'une alliance de famille trancherait le débat. « Par là, ajoute-t-il, le Portugal voudrait couper court aux différends passés, et obtenir du roi très- chrétien l'engagement de ne pas toucher au Brésil : mais les négociations traînent, et le roi très-chrétien n'y met pas beaucoup d'intérêt ».

C'est en 1535 que Giustiniano adressait cette dépêche à son gouvernement : En parlant de la longueur et du peu de progrès des négociations entamées, il faisait peut-être allusion à une affaire restée célèbre sous le nom d'affaire de 7a Pèlerine. Au mois de décembre 1530, Bertrand d'Ornesan, baron de Saint-Blancard (2), général des galères françaises sur la

j (1) Relation de Martno Giustiniano, éd. Tommaseo, t. I, p. 87: 1 non solaraente vuol avère la superiorità, ma non vuol ch'aleun ''• altr' nomo, sta chi si voglia, vada a quelli hioghi. Ed essendo andati

moite Yolte al Brasil,Francesi di Normandia, di Brettagna e Picar- , dia, sono stati molto mal trattati dà Portughesi. E pur vogliono

mantenere questa proprièta alcuni Francesi ed altri che vanno la.

(2) Voir aux pièces justificatives la protestation du baron de Saint-Blancard. Cf. lettre royale adressée de Lisbonne le 28 septembre 1532. « Na Costa de Audalusia foi tornaila agora pelas minhos cara vêlas que andavam na armada do Estreito, una nâo

496 COXGKÈS DES AMÉUICANISÏKS. 100

Méditerranée, avait obtenu du roi François I"' l'autorisation d'armer à ses frais un navire, la Pèlerine, destiné à naviguer dans les eaux brésiliennes. La Pèlerine portait dix-huit canons, et avait cent vingt hommes d'équipage commandés par le capitaine Duperet. Son chargement avait été fait avec soin. Il consistait en marchandises à l'usage des indigènes, et en munitions et armes pour un fort que Saint-Blancard avait ordonné de construire sur la côte. La Pèlerine partit de Marseille, et, après trois mois de traversée, arriva à Fernambuco, oîi elle fut attaquée par six navires portugais. Les P'rançais, qui étaient mieux armés, eurent le dessus, mais ils n'usèrent de leur victoire que pour conclure un armistice avec les Portugais, et construire un fort, dans lequel ils entassèrent non-seulement les objets de provenance européenne qu'ils avaient emportés, mais surtout les marchandises brésiliennes qu'ils ne cessaient d'acheter. Dès que le fort fut achevé, Duperet renvoya la Pèlerine en France, sous le commandement de Debarrau : sa cargaison représentait une valeur de six cent deux mille trois cents ducats, sans parler de tout ce qu'on gardait encore dans le fort.

Le voyage de retour ne fut signalé par aucun incident. En août 1531, la Pèlerine se trouvait en vue du port de Malaga ; elle y entra pour se procurer des vivres, qui commençaient à lui manquer. Une flotte portugaise de six voiles, commandée par D. Martin et Gorrea, se trouvait à Malaga. Les Portugais s'informèrent de la provenance du navire, et des motifs de son arrêt. Dès qu'ils surent que les Français revenaient du Brésil avec une riche cargaison, ils résolurent de s'eniparer du navire : seulement, comme Malaga appartenait à l'Espagne,

franceza carregada de brazil, o trazida a esta cidade, a quai foi de Marselha a Pernambuco, e desembarcon gente em terra, a quai desfez una feitoria minha que ahi estava, e deixon là se tenta homens... com tcnçao de povo arein a terra o de sa dcfcnderem » Cf. Vaknhagen, ouv. cit., t. i, y. G1-G3. j

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et qu'ils ne voulaient pas coinineltre un acte d'hostilité dans les eaux espagnoles, ils proposèrent à Debarrau de lui fournir des vivres et de partir avec eux. Le naïf marin ne soupçonna seulement pas le piège qu'on lui tendait. Il remercia au contraire l'amiral portugais de ces prévenances, lui acheta du biscuit, et leva l'ancre en même temps que lui. A peine la Pèlerine et les vaisseaux portugais étaient-ils en pleine mer, que Martin fit venir Debarrau à son bord sous prétexte de le consulter sur la route à suivre, et le déclara son prisonnier. Il s'empara aussitôt de la Pèlerine et de sa cargaison, et retourna à Lisbonne pour y rendre compte de son coup de \ main.

Le roi non-seulement approuva cet acte odieux, mais encore fit jeter en prison les matelots de la Pèlerine, et ])rononça la confiscation, au profit du Trésor, des marchandises françaises. Prévenu de la construction du fort de Fernambuco, et résolu à ruiner à tout jamais le commerce français dans ces parages, il donna trois navires à Pierre Loppes, et le chargea de détruire le fort, et de massacrer sa garnison. Loppes suivit à la lettre ses instructions. Dès le mois de décembre de la môme année, il se présentait à l'improviste devant la citadelle et en commençait le siège. Un certain de la Motte avait été investi par Duperet du commandement. Pendant dix-huit jours il résista, et tua beaucoup de monde aux Portugais ; mais comprenant qu'il ne recevrait aucun secours et ne pourrait prolonger davantage la résistance, il demanda h capituler. En échange du fort, Loppes nonseulement lui promettait la vie sauve , mais encore s'engageait à le transporter lui, ses hommes, et leurs marchandises dans un lieu sûr. Cette capitulation fut signée par les ' parties contractantes, et Loppes jura sur une hostie consacrée qu'il resterait fidèle à ses engagements. A peine les Portugais avaient-ils pris possession du fort que leur chef, sans môme écouter les protestations indignées de nos compatriotes, ordonnait de pendre de la Motte et vingt de ses hom-

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mes, et en livrait deux autres à ses alliés brésiliens pour leurs hideux festins.

Loppes laissa pour commandant au fort de Fernambuco un certain Paulo Nunez, et revint en Portugal avec quelques navires français capturés, une trentaine de prisonniers, et toutes les marchandises qu'il avait trouvées dans le fort. Le roi fit aussitôt conduire les Français dans la prison de Faro, et prononça de nouveau la confiscation des marchandises au profit de la couronne.

Cette double exécution criait vengeance. La capture de 7a Pèlerine et la trahison de Loppes indignèrent nos populations méridionales. Le baron de Saint - Blancard prit en main la défense de ses subordonnés, et réclama non - seulement une punition exemplaire , mais encore une forte indemnité. L'affaire avait fait du bruit. Le haut rang du demandeur, les nombreux intérêts engagés dans le commerce brésilien, la fin tragique de ces victimes des jalousies portugaises, tout se réunissait pour rendre probable la punition des coupables. En effet, en vertu de la requête présentée par Saint-Blancard le 11 mars 1538, une commission franco-portugaise fut créée, siégeant à Bayonne et à Fontarabie, pour le règlement des prises en mer. Jean de Galvimont, président, et Bertrand de Moncamp, conseiller au parlement de Bordeaux, furent nommés commissaires pour la France; Gonçales Pinheiro, évêque de Santiago au cap Vert, et le licencié Affonso Fernandez, commissaires pour le Portugal (1). On ne connaît pas le résultat de leurs déhbérations. Il paraît cependant que les prisonniers de la Pèlerine et du fort furent enfin relâchés. Ils avaient été fort maltraités à Faro. Quatre d'entre eux étaient morts de faim. Les autres n'avaient été mis en liberté qu'après avoir signé une fausse déposition, et onze d'entre eux, qui n'avaient pas

(1) Santarem, ouv. cité, t. III, p. 248-274.

cousenti à se déshonorer par ce mensonge, avaient été punis par un redoublement de sévérité. Il fallut l'intervention directe de Saint-Blancard pour obtenir leur élargissement définitif. Quant aux marchandises confisquées, dont la valeur totale s'élevait au chiffre de 1,703,336 ducats, malgré l'authenticité des comptes présentés par les plaignants, on ne sait s'ils obtinrent jamais satisfaction. Il est probable que l'obstination portugaise lassa la vengeance française, et que les armateurs de la Pèlerine ne furent pas plus indemnisés que ne l'avaient été les parents des victimes. Ce qui nous porterait à le croire, c'est que dès 1537, et le 22 décembre 1538, François I" rendit deux édits fort sévères pour défendre de nouveau le commerce d'outre-mer. Les négociaieurs portugais avaient sans doute réussi à le convaincre que les armateurs et les matelots français bravaient son autorité ou compromettaient ses alliances. Autrement on ne s'expliquerait pas une pareille mesure, dont la conséquence immédiate était la ruine de notre commerce d'outre-mer.

Pendant que la commission franco -portugaise continuait ses laborieuses négociations, et que la cour de France, par sa coupable indifférence, semblait autoriser les déprédations portugaises, Jean Ango, persuadé que François P"", malgré la protection dont il le couvrait, ne prendrait jamais sur lui d'imposer ses volontés au Portugal par crainte de le joindre à la coalition, résolut de se passer de l'autorisation officielle et d'exercer des représailles. Il ne se plaignit pas, mais agit. Vers 1530, apprenant que les Portugais avaient pris un de ses plus beaux vaisseaux, et, après en avoir massacré féquipage, l'avaient conduit triomphalement à Lisbonne, il jura de se venger. Un simple particulier entreprit alors une tâche devant laquelle reculait son souverain. Il osa déclarer la guerre au roi de Portugal et dirigea contre lui une grande expédition. C'est ainsi qu'au siècle dernier un négociant marseillais, Georges de Roux, irrité par les pertes que lui avait fait subir la marine anglaise, arma en corsaires^^ tous ses

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navires marchands, eL lança un manifeste ou plutôt une véritable (Icelaration de guerre, signée Georges de Roux, contre Georges III d'Angleterre. L'armateur dieppois fut, au XVP siècle, plus heureux que l'armateur marseillais au XVIII". Secondé par les marins normands qui désiraient venger l'injure commune et solder un long arriéré de .haines inassouvies, soutenu par l'opinion publique qui n'était pas insensible à la gloire de voir un simple particulier braver au cœur même de sa puissance le roi qui s'arrogeait l'empire des mers, Ango eut bientôt équipé dix grands navires et autant de moyenne grandeur. Huit cents volontaires grossirent le chiffre ordinaire des équipages. La flotte arriva bientôt à l'embouchure du Tage ; chemin faisant, elle capturait tous les navires portugais. Elle remonta le fleuve en brûlant les villages bâtis sur ses rives, et menaça directement Lisbonne. Le roi de Portugal, très-effrayé, s'imagina tout d'abord que le roi de France lui avait déclaré la guerre; car son orgueil ne s'abaissait pas Jusqu'à supposer qu'un simple armateur ait eu l'audace de l'attaquer, et il envoya des députés en France pour présenter ses excuses et demander la raison de ces hostilités. François ?■■ était alors à Ghambord. Ango lui avait caché sa prouesse. Très-flatté dans son amour-propre de ce qu'un de ses sujets lui eût rendu le service de faire respecter ainsi le pavillon de la France, le roi renvoya les Portugais à Ango. Go dernier les reçut à son château de Varangeville, trèsdurement disent les uns, avec magnilicence prétendent les autres, mais en tout cas ne donna à ses vaisseaux l'ordre de se retirer qu'après avoir obtenu toutes les satisfactions qu'il léclamait. . . . ■

Gette anecdote a été contestée. Sans doute aucun historien portugais n'en l'ait mention, ni Francisco de Andrada (1), ni Emmanuel de Goutinho, biographes particuliers du roi de

(1) Chronica de Bom Jodo 111, 4^- partie, § 56.

Portugal alors régnant, Jean III (1521-1557). Il nous faut d'ailleurs reconnaître qu'elle est assez peu vraisemblable. Est-il en effet possible qu'un souverain, qui disposait d'une puissante marine et régnait sur les Indes, ait été réduit à solliciter la paix d'un armateur étranger? M. Vitet, qui raconte cette anecdote d'après les traditions dieppoises, n'y croyait pas lui-mênae, et faisait soigneusement remarquer qu'elle ne s'appuyait sur aucune preuve authentique. Pourtant une tradition non interrompue a conservé le souvenir de cet acte glorieux. On a peut-être brodé sur les détails, mais le fond de vérité est certain. Le vicomte de Santarem (1) a publié les lettres de marque délivrées par François P'' à Jean Ango de Dieppe, le 22 mars 1530, par lesquelles le roi enjoignait à tous ses gouverneurs des provinces maritimes de ne pas s'opposer à ce que le vicomte et capitaine commandant de la ville et du château de Dieppe usât de représailles contre les navires du Portugal, à titre d'indemnité des pertes occasionnées à cet armateur, jusqu'à concurrence de 250,000 ducats. Un autre document contemporain, une lettre adressée par la reine Marguerite d'Angoulême, sœur de François P% à son cousin le Légat, semble indiquer que l'affaire eut un certain retentissement. Cette lettre est datée de Blois, 10 juin 1530 {2). « Mon cousin, le vicomte de Dieppe, ce porteur, s'en va maintenant en court, pour faire entendre au Roy, à Madame et à vous la vérité comment il va de l'affaire qu'il a en Portugal, et du peu d'estime que le Roy dudict Portugal, a faict des lettres que le Roy luy a escrites pour la dicte affaire ; do quoy i'ai esté fort esbahie, et combien que la cognoissanco que vous avez des mérites du dict vicomte et des bons, grans

(1) De Santarem. Quadro elementar das relacoês politicas e diplomaticas de Portugal com as diversas potencias de mundo. Cf. GuÉRiN, Histoire maritime de la France, t. I, p. 201.

(2) Lettres de Marguerite d'Angoulême, édit. Génin, p. 253.

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et continuels services qu'il a faicts au Roy, suffisent en vostre endroict pour sa recommandation, si ne me suis ie peu garder, pour la bonne et affecsionnée voulonté que ie luy porte, de vous en faire en sa faveur une particulière et non commune, etc » On connaissait donc à la cour les griefs

d'Ange contre la cour de Lisbonne, et bon nombre de personnes haut placées prenaient un vif intérêt à cette revendication nationale.

L'acte d'accusation dressé contre l'amiral Chabot (8 février 1541), renferme deux nouvelles preuves de cette intervention d'Ango contre Jean III. Nous y Usons (1), en effet, que l'amiral a été atteint et convaincu « d'avoir iniustement prins et receu dudict Jehan Ango, vicomte de Dieppe, et de Pierre Proun, marchands de Rouen, poursuyvans près du Roy des lettres de marque contre le Roy de Portugal et ses subiectz, ung dyament estimé 3,005 escas. » Les Normands et le plus riche des Normands poursuivaient donc en 1530 leur vengeance contre le Portugal, et se considéraient vis-à-vis de son souverain comme en état d'hostilité. Il y a plus : Le même acte d'accusation renferme un témoignage irrécusable de la démarche du roi de Portugal, de l'ambassade qu'il envoya en France, et de la négociation entamée par ses députés avec Ango. On y lit en effet que l'Amiral a été convaincu « d'avoir desloyalement et infidellement prins et receu plusieurs sommes de deniers par les mains des ambassadeurs du Roy de Portugal, mesmemenl la somme de 10,000 escuz d'une part, 15,000 escuz par aultres, 16,000 francs soubz coulleur de composition faicte, au nom de lehan Ango, vicomte de Dieppe. D'aultre part une tapisserie de la valeur de 10,000 escuz soubs tiltre de prest (2) ». Si donc les ambassadeurs

(1) IsAMBERT. Recueil des anciennes lois françaises, t. XII, p. '726. .,'frx Mi •■ . .-,,,.>. ,■,,^, •,.,..,. .a- ,v:i-

(2) ISAMRERT, id, 725, ,;,: j.'.,',- ;. . .: .'.? i : :,s- .

portugais achetaient si cher non pas la paix, mais seulement la médiation de l'amiral auprès d'Ango, leur visite au manoir de Varangeville cesse d'être invraisemblable, et la tradition dieppoise reçoit au contraire une éclatante confirmation. M. Puiseux (1), qui le premier a fait ressortir l'importance de cette déposition, se félicite comme d'une bonne fortune d'avoir mis hors de doute un fait qui était un nouveau titre d'honneur ajouté à tant d'autres pour la marine dieppoise.

Ce fut le plus haut comble de prospérité auquel soit parvenu Ango. Il paraîtrait que les Portugais, effrayés par ce déploiement inattendu de forces, prirent la résolution de s'adresser directement au roi de France, en le suppliant d'interposer son autorité pour arrêter les envahissements de ses sujets. François P' était alors sous le coup du honteux traité de Cambrai. Charles-Quint venait de se faire couronner à Bologne empereur et roi d'Italie. Il dominait l'Europe centrale et méridionale. Ses Etats enveloppaient et menaçaient de tous côtés ceux de son rival. Aussi François P"" tenait-il à ménager les rares souverains qui ne s'étaient pas encore inféodés à la politique autrichienne, et, plutôt que de mécontenter le roi de Portugal qui, à un moment donné, pouvait opérer sur les derrières de Charles-Quint une utile diversion, il était disposé à sacrifier les intérêts de ses marins et de ses négociants. Cette politique était déplorable : le roi de Portugal n'était ni de taille ni d'humeur à aider la France dans la lutte qu'elle soutenait alors pour l'équilibre de l'Europe, et il allait profiter du désir trop visible qu'avait François I"' de conserver à tout prix son alliance ou tout au moins sa neutralité pour lui arracher des concessions funestes à la navigation française. Aussi bien ce sera l'histoire éternelle de notre marine, sous François P"" comme sous Louis XIV et Napoléon I". Elle sera toujours sacrifiée à d'autres intérêts,

(1) Puiseux. Rapport sur une charte relative à l'histoire de la Normandie au XVI" siècle (1852) .

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et délaissée ou compromise, alors qu'il aurait fallu la protéger et la fortifier à tout prix. François I" ne comprit pas que ses plus sûrs alliés étaient les négociants et les matelots normands. Non-seulement il ne les soutint pas contre leurs rivaux, mais encore il eut le triste courage ou plutôt la funeste imprévoyance de préparer en quelque sorte leur ruine, quand il interdit à ses sujets, par l'ordonnance du 22 décembre 1538, tout commerce d'outre-mer.

Cet acte malencontreux mérite une mention spéciale. Nous en reproduisons (1) les parties principales : « Françoys I", par la grâce de Dieu, etc.. L'ambassadeur de nostre très cher et très amé frère, allyéet confédéré, le roy de Portugal, nous a faict dire et remonstrer que combien que de pièça, sur les remonstrances à nous faictes de la part de nostre dict frère, allyé et confédéré, par lettres patentes du pénultième iour de may l'am mil VXXXVII, et depuis, par aultres du XXIII iour d'aoust ensuiant , confn'malives d'icelles , nous eussions faict deffences et inhibitions à tous nos subgectz de ne aller à la terre de Brésil ne à la Malaguette , et que sy aucuns y estoient allez ou alloient, que tous et ungs chacuns, leurs biens, vaisseaulx et marchandises fussent prins et mis soubs nostre main, ainsi qu'il est plus à plain contenu et déclaré par nosd. lettres, inhibitions et deffences, contrevenant à nostre vouloir et intention, ©nt voyagé esd. terres de Brésil et Malaguette, nous requérant led. ambassadeur sur ce pourveoir de nostre provision et remède convenable. Pour ce il est que nous ces choses considérer, voullans garder, observer et augmenter de nostre part les anciennes alliances et confédérations d'entre nous et nostre très cher et très amé frère allyé et confédéré le Roy de Portugal.... commettons par ces présentes que vous faictes ou faictes faire derechef et dabondant expresses inhibiHons et deffences de par nous.

(1) Fréville. Ilisloire maritime de Rottrn, t. II, {). 43*^

sur certaines et grandes peines, à nous à applic-quer à nosd. subiects, tant generallement que particulièrement, et à son de trompe et cri public, qu'ils n'ayent à voyager esd. terres de Brésil et Malaguelte, ny aux terres descouvertes par les Roys de Portugal, sur peine de confiscation de leurs navires, denrées et marchandises, et de tous et ungz chascuns leurs biens et de punition corporelle, en les contraignant de ce faire et souffrir par prinse de corps, saisissement en nostre main de leurs d. biens, navires et marchandises, et aultres voeyes et manières deubz et raisonnables, et au surplus informezvous ou faictes informer bien et duement de ceulx de nosd. subiects qui ont voyagé esd. pays et terres du Brésil et Malaguette, depuis nosd. ordonnances, inhibitions et deffences, dont les cas, noms et surnoms vous seront baillez par escript plus à plain par déclaration. Et oultre ceux que par information ou aultremeut, duement vous trouverez chargez et coupables, procédez ou faictes procéder par prinse de corps, saisissement en nostri3 main de leurs biens, navires, denrées et marchandises, le tout })ar inventaire, de manière que on sache respondre en nostre compte, etc »

Cette ordonnance dracounienne mit en grand émoi tous les négociants français. AngO; qui commençait à vieillir, et n'avait ni Ta-idace ni les bonheurs de la jeunesse, en fut péniblement affecté. Il engagea néanmoins ses compatriotes à protester. Quelques Rouennais (1), « les maîtres de navire», Chariot Migart, Olivier Ghonard, Romain Guerry, Jean Geoffroy, Jean Chaulieu, Jean Avelline et Genevois, réunis à un certain nombre de marchands, décidèrent qu'ils iraient solliciter le retrait de l'ordonnance. Ils obtinrent satisfaction, et de nouveau la mer fut déclarée libre. Quelques années plus tard, en 1541, sur la nouvelle de l'arrivée en France d'un

(1) Archives municipales de Rouen. A. 14, fol. 285. — Cf. de Frétille, ouv. cit. I, 328.

506 CONGRÈS DES AMÉRICANISTES. liO

ambassadeur portugais, qui venait renouveler les plaintes éternelles de sa cour au sujet des voyages français, les Rouennais (1), Jean de Quintanadoine, Barthélémy Laisselay, Guillaume de Monchel, Pierre Gordier et Joseph Tasserye se réunirent de nouveau, et envoyèrent à la cour une 'députation chargée d'empêcher le rétablissement de l'ordonnance. On ignore le résultat de leurs démarches, mais il est probable qu'elles aboutirent heureusement, car i\n des articles de l'ordonnance de 1543 sur la marine stipule (2) expressément la liberté des mers.

Ce fut le dernier jour de bonheur d'Ango. A la mort de François I", son royal protecteur, la chance tourna. Il est vrai qu'il s'était aliéné ses concitoyens par sa hauteur. Inabordable aux bourgeois ses égaux de la veille, il ne logeait plus qu'au château, entouré de gardes, dur et sévère pour tous. Dans une assemblée de notables, il eut le malheur de frapper un certain Morel, son ancien associé, qui se prétendait frustré par lui. Morel lui intenta aussitôt un procès par devant l'Amirauté et son exemple encouragea d'autre? créanciers. Coup sur coup on lui intenta cinq ou six procès en restitution. Or, les folles dépenses d'Ango avaient épuisé son trésor. Le roi n'était plus là pour venir à son aide, et, comme pour l'accabler à point nommé, son successeur rendit l'ordonnance du 10 décembre 1549, d'après laquelle, sous prétexte de couper court aux fraudes, que n'avaient pu prévenir les ordonnances antérieures du 28 octobre 1539, du 15 novembre 1540, du 23 février 1541 et du 25 mars 1543, il était interdit, sous les peines les plus graves, et sous n'importe quel prétexte de paix ou de guerre, d'importer en France, autrement que par Rouen, deux cent huit articles; dont suivait la nomenclature. G'était pour Dieppe un coup de mort, car cette prohihition insensée écartait tous les spéculateurs : c'était aussi pour Ango la ruine et la ruine

[l) U. A. 14, fol. 337. — De Fréville, iJ. '"''■'' '" 2) Ordonnance do février 1543. Cf. Isambert , ouv. cit. passini.

il! " DÉCOUVERTE DU BRESIL. 507

sans espoir, car il n'était plus assez jeune pour tenter une nouvelle fortune. En effet ses biens furent décrétés de prise et vendus. Il s'enferma dès lors au château de Dieppe, dévoré de chagrins, et abandonné par ses anciens amis. Il y mourut en 1551.

On l'enterra à l'cg-lise Saint- Jacques, dans la chapelle qu'il avait fait construire à ses frais vers 1535, alors qu'il nageait en pleine prospérité et que, de tous les points du monde, ses capitaines lui apportaient comme les tributs des pays par eux visités et exploités. Sur la pierre noire de sa tombe on grava l'écusson de ses armoiries. C'est tout ce qui reste d'Ango à Dieppe, car son palais de bois disparut dans le bombardement anglais de 169i. Les ruines du principal de ses châteaux, celui do Varangeville , existent encore. L'ancien manoir d'Ango n'est plus qu'une vaste fei'me, mais dont les granges et les bergeries conservent un certain air d'élégance et de majesté. Des fenêtres encadrées de festons et d'arabesques, des médaillons sculptés et des balcons à jour, conservés çà et là, l)ermettent de juger par ces débris de l'ensemble du château. Ango y dépensa beaucoup d'argent. On y travaillait encore en 154i, car on a retrouvé cette date au milieu d'un fleuron triangulaire sur une couronne qui supporte aujourd'hui une étable à vaches. A l'intérieur il ne reste que deux cheminées. Tune presque en ruines, l'autre surmontée d'une fresque dont les couleurs sont effacées. Dans l'intérieur du chambranle est figuré un vieillard, tenant en main un globe terrestre : c'est peut-être le père d'Ango. Dans un des angles delà cour, deux médaillons sont appelés par les gens du pays les portraits de François l^"" et de Diane, mais les traits sont tellement effacés qu'on peut tout aussi bien y reconnaître Ango et sa femme. Les autres médaillons représentent des nègres et des Brésiliens. A Varangeville comme à Saint Jacques, Ango avait tenu à honneur de perpétuer le souvenir des peuples, auxquels il devait en grande partie sa fortune. « On dirait que ce charmant manoir a conscience du changement de ses desti-

nées (1) ! En voyant ses murailles tronquées, ses grands toits aigus, ses tuiles d'ardoise et de plo:ab remplacées par ces lourdes couvertures qui l'écrasent, et ce fumier en guise de fleurs, et ces lourds valets de ferme au lieu de pages et d'élégants varlets, de riant qu'il était il prend un aspect mélancolique et sévère » , et l'on songe malgré soi à ce Médicis Normand, à cet autre Jacques Cœur ({ui survécut lui aussi à sa fortune, et eut à regretter d'avoir vécu trop tard.

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