I. Les Français au Brésil
Ni les malheurs et la ruine d'Ango, ni la rivalité portugaise n'arrêtèrent nos compatriotes dans leurs fructueuses ex})éditions' à la côle du Brésil. Au contraire, ces expéditions devinrent plus fréquentes, et les Portugais, malgré leur jalousie; durent se résigner à laisser nos marins négocier en paix avec les tribus de la côte, car ils n'étaient plus assez puissants pour les en empêcher, et avaient beaucoup de peine à maintenir leur domination dans les régions qu'ils occupaient. Il y eut alors comme une période de calme dans l'histoire de nos établissements brésiliens. Les relations entre la France et le Brésil furent plus fréquentes et devinrent presque régulières. Hans Staden, le prisonnier allemand, dont nous avons à plusieurs reprises cité la relation, parle comme d'une chose toute naturelle des voyages des Français. On retrouve pour ainsi dire à chaque page de son livre la trace de nos compatriotes. Ici (2) c'est un sauvage à qui les Français ont vendu un fusil
(1) VlTET, OUV. cit., t. II, p. 431.
(2) Haxs Staden, ouv. cit., p. 93.
et de la poudre, et qui force Staden à s'en servir. Là ce sont des Brésiliennes (1) qui entourent le captif et lui coupent la barbe et les cheveux avec des ciseaux de provenance française. Plus loin (2), il parle de nombreux navires qui venaient tous les ans opérer leur chargement à la côte. « Sachant qu'il y avoit des Français dans le pays, écrit-il, et qu'il venait souvent des vaisseaux de cette nation. » — « Les Indiens me dirent que les Français venaient tous les ans dans cet endroit. » (3) — « C'est là que les Français ont l'habitude de charger du bois de brésil (4). » Les rapports étaient donc suivis; l'influence française grandissait tous les jours, et peu à peu se préparait le terrain pour une exploitation sérieuse et un établissement définitif.
Parmi ceux de nos compatriotes, qui visitèrent alors la région brésilienne, nous en citerons deux (5) qui méritent une mention spéciale : le premier, Jean Alfonse de Saintonge, a, en effet, donné la première description scientifique du Brésil, et le second, Guillaume le Testu, en a dressé la première carte vraiment digne de ce nom.
On a prétendu que Jean Alfonse n'était pas Français. D'après le père Gharlevoix (6), il serait originaire de Galice,
(1) IcU P- 103.
(2) Id., p. 115. »
(S) Id., p. 96. * . ' »
(4) Id., p. n5.
(5) Nous n'oublierons pas cependant quelques négociants de Rouen, cités dans le procès de l'amiral Chabot : Dagincourt et Huet qui, par contrat passé le 19 mai 1533, s'engageaient, au cas où ils relâcheraient au Brésil, à donner à l'amiral tout le bois de teinture qu'ils rapporteraient, et Pierre Proun, l'associé d'Ango dans ses revendications contre le Portugal. Is.\mbert. Recueil des anciennes lois françaises, t. xii, p. 726.
(6) Charlea'oix. Histoire et description de la Nouvelle France^ t. I, p. 21.
5iO CONGRÈS DES AWÉHICANISTES. ' H4
peut-être de Santoûa : mais les ouvrages qui nous restent de lui portent tous la désignation suivante : « faict par Jan Alfonse Xainetongeois, né au pays de Xainctonge, près la ville de Cognac ». Nous avons donc le droit de le revendiquer comme notre compatriote. Il est vrai qu'à l'exemple de plusieurs marins il navigua plus souvent à bord des navires étrangers (pie sur les vaisseaux français, et que dans ses longues navigations (1),
Ayant suivi plus de vingt et vingt ans
Par mille et mille mers, l'un et l'autre Neptune,
il tilt la plupart du temps au service du Portugal, spécialement sur un navire commandé par Duarte de Paz : mais il n'abdiqua jamais sa nationalité. On le désignait dans la marine portugaise sous le surnom de il Francez. On a même conservé des lettres royales de sauf-conduit en faveur do Johannis Alfonsi Francez^ qui erat expertus in viagiis ad Brasiliarias insulas (2) : Par ces lettres on lui promettait, au cas oii il renoncerait à servir le Portugal, de ne pas le rechercher en vertu des lois contre les marins qui prenaient du service à l'étranger, ou naviguaient sans autorisation aux possessions portugaises d'Américjue. Il semble donc (]ue notre marin ait tenu à honneur de réserver tous ses droits, et que les Portugais, par une faveur bien rare, aient voulu en quelque sorte rendre hommage, et à ses talents, et à son caractère, en lui accordant des privilèges spéciaux.
(1) Vers de Melijn'de Saint-gelays dans son édition des Yoyagcs Avantureux de Jan Alfonse.
(2) Varnhagen, ouv. cit., p. 46. 0 propriu Joâo Alfonso, de appellido Fancez, pratico do Biazil recebou d'el ici carta de scguro de que nâo séria demandado, nem pcrseguido, por incurso nas pcnas dos que acceitavam serviço do mar das outi'as naçoês, on iam as conquista;^ .scm liccnça.
Aussi bien Jean Alfonse allait, à la lin de sa carrière, revenir dans son pays natal, et lui apporter le concours de son expérience nautique. En 1541, lorsque Jacques Cartier organisa son troisième voyage au Canada, et que Jean de la Roque, seigneur de Roberval, fut nommé par François I" commandant en chef de l'expédition et vice-roi des terres découvertes et à découvrir, Jean Alfonse fut désigné pour servir de pilote principal. Non-seulement il s'acquitta de ces délicates fonctions à la satisfation générale, mais encore fut envoyé par Roberval « vers le Labrador, afin de trouver un passage vers les Indes orientales : n'ayant pu réussir dans son dessein à cause de la glace, il fut obligé de retourner avec le seul avantage d'avoir découvert le passage qui est entre l'île de Terre Neuve et la grande terre du nord (1) ». Jean Alfonse composa ce qu'on appelait alors le Routier du voyage. Cette œuvre a été en partie conservée parHakluyt. Elle porte le titre suivant : An excellent Riittier shewing the Course froni Belle isle, Carpont, and the grant Bay up the river of Canada for the space of 230 leagues, ohserved hy John Alphonse of Xainctoigne chiefe Pilote to monsieur Roberval, 15 i2. Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur le mérite de cet ouvrage, car les pays décrits par Jean Alfonse dans ce Routier ne sont pas ceux dont nous nous occupons en ce moment. D'aillenrs notre marin n'y attachait qu'une médiocre importance. Ce n'était sans doute qu'un de ces journaux de bord comme il en avait rédigé à chacun de ses voyages. Il s'intéressait bien davantage à une Cosmographie générale, à laquelle il travaillait depuis plusieurs années^ et où il se proposait de consigner le trésor de ses observations et de l'expérience de ses contempoi'ains. A peine revenu du Canada il se rendit à la Rochelle avec son ami et secrétaire.
(1) Hakluyt The principal navigations^ wiages and discoveries of the English nation, made by sea and ower land, t. m, p. 237-240. ---