‹ Compte-rendu de la seconde session, Luxembourg-1877Chapitre 61 sur 62 · CONGKES DES AMEUICANISTES · texte numérisé non relu

CONGKES DES AMEUICANISTES

un capitaine de Honfleur, nommé Paulin Secalar, et les deux marins travaillèrent de concert au livre qui devait assurer leur réputation. Il est difficile d'établit leur part de collaboration. Peut-être Secalar se contentait-il de rechercher dans les ouvrages nautiques diverses observations qu'il ajoutait aux notes personnelles de Jean Alfonse. Le manuscrit commencé en 1541 fut achevé le 24 novembre 1515. Il est intitulé « Cosmof/raphie avec espère et régime du soleil et du nord, on nostre langue française, en laquelle amplement est traicté comment et par quel moyen les mariniers se peuvent et doihvent gouverner, conduire en l'art marine, etc ». Jean Alfonse n'eut pas le plaisir de se voir imprimé. Il eut le malheur d'encourir la disgrâce du roi, et fut emprisonné à Poitiers (1) pour avoir fait la course contre les Espagnols.

Fortune lors, qui ses faits valeureux (2) Avoit conduit au temps de sa ieunesse L'abandonna et en lieu malheureux Le rend captif en sa foyble vieillesse.

Il semble avoir été tué dans un combat naval :

La mort aussi (3) n'a point craint son effroy, Ses gros canons, ses darts, son feu, sa fouldre, Mais l'assaillant l'a mis en tel desroy Que rien de luy ne reste plus que pouldre.

L'œuvre de Jean Alfonse, dont la grosseur effraya les imprimeurs, et la mauvaise écriture rebuta les lecteurs, n'a

(1) Thevet. Cosmogrn2')liie universelle, t. ii, p. 1021. /

(2) Mellin de Saint Gelays — ut supra — Alfonse est mort avant le 7 mars 1547, date du permis d'imprimer des Voyages Avantureux qui cimtiennent ces vers de Mellin.

(3) Id. id.

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jamais obtenu les honneurs de la publicité : mais, comme le bruit s'était répandu qu'il avait composé un ouvrage de longue haleine sur la navigation, un libraire de Poitiers, Jean de Marnef, crut pouvoir extraire du manuscrit, qui lui avait été confié, une sorte de résumé (1) qu'il intitula» Les Voyages Avantureux du capitaine lan Alfonco sainctongeois. Le poëte Mellin de Saint Gelays avait été chargé par lui de la confection de ce résumé « à la requeste de Vincent Aymard, marchant du pays de Piedmont, escrivant pour luy Maugis Vumenot, marchant d'Honfleur » ; mais il s'acquitta si mal de sa mission que la réputation de Jean Alfonse (2) en fut ébranlée. Marc Lescarbot, l'auteur de la Nouvelle France, n'écrira-t-il pas quelques années plus tard, et non sans raison, que « si les volages de Jean Alfonse avoient peu estre

(1) In-4. 68 feuillets, chiffrés au recto, avril 1559. — Voici le sonnet, d'ailleurs médiocre, mis en tête de l'édition par Saint Gelais, édit. Blancheinain, t. i, p. 292.

Si la merveille unie à vérité ' , "

Est des esprits délectable pasture,

Bien devra plaire au monde la lecture ,^

De ceste histoire et sa variété.

Autre Océan d'autres bords limité,

Et autre ciel s'y voit d'autre nature,

Autre bestail, autres fruits et verdure,

VA d'autres gens le terrain habité.

Heureux Colon qui premier en fit queste,

Et plus heureux qui en fera conqueste,

L'un hémisphère avec l'autre unissant !

C'est au Dauphin à voir ces mers estranges,

C'est à lui seul à remplir de louanges

La grand'rondeur du paternel croissant.

(2) Thevet lui-même, malgré sa crédulité, signale et réfute diverses erreurs de Jean Alfonse. Cf. Cosmographie universelle, t. ii, p. 1021. • • ..

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advantureux pour quelqu'un, ce n'avoit certes pas esté pour le marin ». Pourtant telle est la force du fait accompli ou plutôt l'empire de l'habitude que, malgré ses imperfections et ses erreurs, les Voyacfes Avanfurcux furent encore réimprimés, en 1559, à Poitiers, chez le même Jean de Marnef ; en 1578, à Rouen, chez Thomas Mallard ; en 1598 à Paris, et en 1605 à la Rochelle chez les héritiers de Jérôme Haultin. Quant au manuscrit original, qui contient tant d'observations nouvelles, et constitue à vrai dire comme l'Encyclopédie maritime du XVP siècle, il fut oublié. 11 serait aujourd'hui encore complètement inconnu sans M. Pierre (1) Margry, le savant archiviste du ministère de la marine, qui le découvrit pour ainsi dire à la Bibliothèque (2) nationale, et en donna une intéressante analyse accompagnée de nombreux extraits. Nous reproduirons ceux qui se rapportent au Brésil, d'autant plus volontiers qu'ils renferment la première description scientifique d'un admirable pays. Le style en est naïf, parfois puéril, mais l'impression générale est fort exacte^ et les détails présentent une remarquable précision. Dans le texte est intercalé le tracé successif de la côte décrite et ce tracé est d'une étonnante fidélité.

Le Brésil, d'après Jean Alfonse, est compris dans la première des trois parties de l'Amérique, celle qui s'étend de la rivière de Maragnon au pôle antarctique ; il est habité par trois nations, les Topinabaulx, les Anassoux et les Tabejares (3), « lesquels, dit-il, sont au-dedans de la terre, et ont continuellement guerre avec les aultres ; et quand un de ces sauvages a été fait prisonnier, celui qui le tient est obligé

(1) M.AB.GB.'i, Navigations françaises, p. 225-341.

(2) Fonds Baluze ., ., • ancien 503, in-folio. 194 f.f. papier, lignes longues, cartes et figures coloriées, relié en veau fauve marbré, à l'aigle de France sur les plats, et au chiffre de Napoléon sur le dos.

(3) Mabgbt, ouv. cit., p. 305.

de luy donner six mois d'espace pour le graisser avant qu'il le tue, et luy bailler tout ce qu'il demande, et sa propre lillc pour coucher avec luy. Et si elle engroisse et elle ayt enfan* masle, il sera mangé après qu'il sera grand et gras, car ils dient qu'il tient du père ; et si elle est fdle ils la feront mourir, car ils dient qu'elle tient de la mère qui doibt pas estre mangée ». Ces révoltants détails sont confirmés par Léry (1): « Celui qui aura un prisonnier, écrit-il, ne faisant point difficulté de luy bailler sa flUeousa sœur en mariage, s'il advient que les femmes qu'on avoient données aux prisonniers deviennent grosses d'eux, les sauvages qui ont tué les pères, alleguans que tels enfants sont provenus de la semence de leurs ennemis, mangeront les uns incontinent après qu'ils seront naiz ; ou selon que bon leur semblera, avant que d'en venir là, ils les laisseront devenir un peu grandets ». Gandavo ajoute même à l'horreur de ces détails : « Ils tuent l'enfant (2) après sa naissance, sans que personne parmi eux ait pitié d'une mort aussi injuste. Le père et la mère de la femme qui devraient le plus regretter cette mort, sont ceux qui en mangent le plus volontiers disant que c'est le fils de son père et qu'ils se vengent de lui ». Jean Alfonse parle de la polygamie, qui est pratiquée dans tout le Brésil. Il vante la pureté de mœurs des femmes américaines, du moins après leur mariage, et leur horreur de l'adultère. « Et sont bonnes gens à nous chrestiens, ajoute-t-il, et est bienheureux celuy qui en peut avoir un pour nourrir. » En effet Léry qui vécut quelques mois dans l'intimité des Tupinambos confirme la véracité de ces observations, et revient à plusieurs reprises sur l'excellent accueil qu'il était assuré de rencontrer chez tous les sauvages d'alentour.

Jean Alfonse n'avait pas observé seulement les indigènes : il avait encore étudié les productions du sol. Il décrit avec

(1) LÉRY, OUV. cit., § XV.

(2) Gandavo, ouv. cit., p. 140.

.j ,4i^; .vj;...

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exactitude Vavati (1) ou maïs « qui vient en manière d(' matras (2) et fait bonne farine ; Vananas qui semble à arLichaulx et sent si bon (juand il est meur que la maison en sent toute, et est bon comme saveur de soucre et de conserve ». Il mentionne aussi quelques animaux; il en décrit d'aubi-eis qu'il ne nomme pas, mais le fait avec assez de précision pour qu'on puisse les reconnaître. C'est surtout comme observations géographiques que son ouvrage est précieux. Les erreurs qu'il enregistre à côté de découvertes très-réelles servent à mieux faire apprécier sa bonne foi, et donnent pour ainsi dire la clef des discussions scientifiques qui agitaient alors le monde érudit. Ainsi il croira de très-bonne foi que le Brésil est une grande île et que la Plata et l'Amazone ont leur source commune dans un lac immense situé à l'intérieur. « Par la Flatte, écrit-il (3), ont passé deux navires de mon temps : l'un, qui estoit navire d'Espagne, entra par la rivière de Maragnon, et l'autre qui estoit de Portugal, entra par la rivière d'Argent, et entrèrent dans le grand lac dont i'ay parlé ». Nous retrouvons ici l'écho d'une tradition singulière, qui a traversé les âges : On crut, aux premiers jours de la découverte, qu'il existait à l'intérieur du continent un lac immense, nommé le lac Parime, qui baignait un pays d'une richesse fantastique, dont le roi était vêtu de poudre d'or de la tête aux pieds. Ce monarque métallique, El Dovado, avait donné sou nom à toute la contrée à la recherche de laquelle s'égarèrent bien des aventuriers. Jean Alfonse avait entendu parler de l'Eldorado, il connaissait la Plata et le Marafion, et peut-être avait quelque temps remonté ces deux fleuves gigantesques. Au débit énorme de leurs eaux et à leur double direction, il s'imagina qu'ils étaient l'un et l'autre alimentés

(1) Margry, ouv. cit., p. 306.

(2) Espèee de javelot.

(3) Margry, ouv. cit., p. 306-307.

\%l DÉCOUVERTE DU BRESIL. 517

par ce lac inaccessible, et, sur la foi do quelques récits, dont il ne contrôla pas suffisamment l'exactitude, il écrivit sans hésiter que ce grand lac était leur source commune, mais il a soin de faire remarquer qu'il ne parle que par ouï-dire. Aussi bien excuserons-nous sa crédulité. II a fait comme jadis Hérodote : Quand un récit frappait son imagination^ il s'en emparait avec avidité. Nous l'excuserons d'autant plus facilement que cette erreur fut partagée par ses contemporains et qu'elle peut jusqu'à un certain point se justifier. Toutes les cartes (1) du seizième siècle désignent en effet la Plata et l'Amazone comme prenant leur source dans la même contrée, et, si cette erreur s'accrédita, cela tient à ce que les affluents du Haut-Amazone et de la Haute-Plata sont en effet trèsrapprochés, et parfois communiquent entre eux dans la saison des pluies par des marais analogues à ceux du Haut- Nil, qui occupent, à cause du peu de déclivité de la région, d'énormes espaces. N'est-il vraiment pas curieux de penser que l'intérieur du continent avait déjà été exploré cinquante ans à peine après sa découverte, et que c'est un Français qui se faisait l'écho de ces voyages à l'intérieur ?

Pour tous les pays qu'il a visités lui-même, Jean Alfonse est d'une minutieuse exactitude. Qu'on en juge par cette description des bouches de l'Amazone, qu'on croirait écrite par un contemporain, tant elle est exacte et scrupuleusement étudiée (2). « Cette rivière Doulce a soixante lieues de large à son entrée, et vient tant d'eaux de la rivière Doulce, et court si très fort, qu'elle entre plus de vingt lieues en la mer, tellement que en les dictes vingt lieues ne se trouve point salée pour l'eau de ladite mer». L'amiral Sabine a, en effet, constaté à plus de cent kilomètres en mer l'action des eaux douces de l'Amazone sur la salure de l'Océan. « Geste lar-

^1) Cf. la carte de Ramusio reproduite dans ce volume. (2) Margry, ouv. cit. p. 308.

ois CONGRÈS DES AMERIGANISTES. 122

geur en ladicte rivière, continue Alfonse (1), va i)ien vingt et cinq lieues en la terre, et icy fait deux rivières : l'une va vers le su-est, et l'autre va au sur-ouest, et celle qui va au su-est fort proffonde et a bien deniy lieue de largeur, en sorte que une canaque y peut l)ien aller sans sonder, et l'eaux court si fort qu'il fault que ung navire ayt bonnes amarres et bonne ancre ». Après la grande île Marajo se présentent en effet deux énormes cours d'eau, exactement orientés comme l'indiquait Jean Alfonse ; l'Amazone proprement dit et le principal de ses affluents, l'Araguay. « La terre de ceste rivière, dit en terminant notre cosmographe (2), est une terre basse et plate, belle terre, car i'ay esté bien cinquante lieues en plus amont ladicte rivière sans que ie aye peu veoir aulcunes montaignes ». Rien de plus exact que cette description des vastes plaines formées par les alluvions du grand fleuve, et qui s'étendent avec une désespérante monotonie sur une étendue de plusieurs centaines de kilomètres carrés (3).

Combien est-il à regretter que toutes les autres relations de nos capitaines du XVP siècle aient été ou perdues ou détruites ! Si nous les avions conservées, il eût été possible de reconstituer l'histoire de ces hardies générations, et presque de dresser la carte de l'Amérique à cette époque : mais l'insouciance de nos pères ne connaissait pas de limites ; elle n'était surpassée que par leur hardiesse.

Guillaume le Testu, qui fut un des plus fameux pilotes do son temps, s'il n'en était le plus instruit, est une autre victime de cette insouciance nationale. On ignore jusqu'au lieu précis de sa naissance. D'après les uns il était d'origine provençale, d'après les autres il serait né en Normandie. Gomme il prend lui-même le titre de pilote de la mer du

(1) Margry, ouv. cit., p. 308.

(2) Margry, id. id. -' '^^ •'

(3) Voir Tour du monde, n«' 399, 400, 401, 461. . i

Ponent en la ville du Havre, il est peut-être originaire de ce port. Il voyagea toute sa vie dans les mers d'Afrique et dans celles du Nouveau Monde ; André Thevet, qui fut à plusieurs reprises son compagnon de voyage, le qualifie de « renommé pilote et singulier navigateur ». Le Testu paraît avoir adopté la Réforme. La dédicace de son Portulan en fait foi. Ce magnifique ouvrage, que nous a conservé le hasard des temps, fut composé en 1555 et dédié à l'amiral Goligny. L'auteur lui souhaite féhcité et paix durable (i). Ce Portulan qui dénote une connaissance peu commune des régions qu'il décrit, est aujourd'hui conservé au dépôt de la guerre. Les peintures qui l'ornent sont dues à une main fort habile. Il serait à désirer, pour l'honneur de la cartographie française, que ce respectable monument des connaissances scientifiques de nos compatriotes au milieu du XVP siècle fût un jour ou l'autre tiré d'un injuste oubli. Chacune des cartes de Testu est enrichie de notes fort étendues. Voici celle dans laquelle il décrit le Brésil, avec une remarquable exactitude :

« Ceste pièce faict démonstration d'une partie d'Amérique ou les régions tant du Brésil caniballes que du royaulme do Prate sont descriptes situées soubz la zonne toride soubs le premier climat antidia meroes et finissant soubz le meilleu du qnatreisme climat antidia rodon. Envyronnée du costé de septentrion de l'océan des Caniballes et Entille du costé d'Orient la grant mer océane. Tous les abitants de ceste terre sont sauvaiges n'ayant cognoissance de Dieu. Ceulx qui abitent à l'amont de l'équinoctial sont maUngs et mauvais mangeans chair humaine. Ceux qui sont plus eslongnés de l'équinoctial estant plus aval sont traictables. Tous les dicts sauvaiges tant de l'amont que de l'aval sont nutz ayant leurs loges et

(1) On peut consulter sur ce Portulan deux très-curieux articles de M. Sabin Berthelot à propos de l'ouvrage de Don Ramon de la Sagra sur l'île de Cuba, insérés dans le Journal de V Instruction publique. Cf. F. Denis Une fête brésilienne célébrée à Rouen en 1550, p. 32-35.

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maisons couvertes d'écorches de boys et de feuilles. Ils mènent ordinairement guerre les uns contre les autres, c'est assavoir ceulx des montagnes contre ceulx du bort de la mer. Geste région est frétille en milcq et manioc qui est une racine blanche de quoy ils font de la farine pour menger, car ils ne font point de pain ; aussy y a-t-il force naveaux de trop meilleur goust que ceulx du pays de France avec ennenieus (1) ({ui est un fruict délicieux avec plusieurs aultres sortes de fruicts. Aussi nourrit ceste terre sengliers, loups cerviers, agoutins, tatous et plusieurs sortes de bestes, avec grand nombre depoulailles semblables à celles de ce pays de France. Papegaulx de divers plumaige. Les marchandises de ceste terre sont cotons, brésil, poyvres, bois servans à teincture avec gros vignolz desquels on faict patenostres et ceintz à femmes, les desuditz abitans sont grant pescheurs de poisson et fort adroicts à tirer de l'arc » .

Guillaume le Testu devait mourir non loin de cette région, dont il connaissait si bien les productions et les habitants. En 1572, il se trouvait dans le Darien, près de la ville de Nombre de Dios, quand il apprit l'arrivée de l'anglais Francis Drake, qui préludait à sa gloire future en poursuivant sur toutes les mers le pavillon espagnol. Les deux capitaines associèrent leurs haines et s'emparèrent d'un butin énorme, mais, dans l'action, Guillaume le Testu fut tué par un soldat ennemi (2).

Jean Alfonse et Guillaume le Testu ne sont pas les seuls capitaines français voyageant au Brésil, dont l'histoire ait conservé le nom. Parmi les hardis marins et les intrépides armateurs, qui, tout en faisant leur fortune, soutenaient alors dans ces lointains parages l'honneur du pavillon national, il

(1) Ananas?

(2) CiMBER et Danjou. Archives curieuses de l'Histoire de France, l»'" série, t. ix, p. 434-437. Torzay. Vie de Strozzi.

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en est deux, Jean Duplessis et, Guillaume de Mener, qui ont eu l'heureuse chance de transmettre leurs noms à la postérité.

Il est vrai que le souvenir de Duplessis ne nous a été conservé que par la gracieuse légende de Parag-uassu et Garamourou, qui résiste difficilement aux exigences de la critique historique: mais, en négligeant les détails pour ne tenir compte que de l'ensemble, le iait en lui-même, c'est à dire la réalité du voyage de Duplessis, est à l'abri de toute contestation. Voici le résumé de cette légende ([ui a inspiré à un poète brésilien, Santa Rita Durao, des chants fort appréciés par sescompatriotes(i) : Un Portugais, Diego Alvarez Gorrea, jeté par un naufrage sur les rives de San Salvador, près de Bahia, mais assez heureux pour conserver ses armes et ses munitions, réussit à inspirer aux sauvages qui l'avaient recueilli un tel respect qu'ils le surnommèrent Caramouroii, ou l'homme qui lance le feu. Garamourou leur rendit tant de services qu'ils le choisirent comme chef de tribu et s'honorèrent de son alliance. La fille d'un des principaux chefs indigènes, Paraguassu, s'éprit pour lui d'une violente passion et vécut avec lui. Après quelques années survint un navire français, monté par des Dieppois, et commandé par le capitaine Duplessis. Gorrea, que sa grandeur n'attachait pas au rivage brésilien, se jeta à la nage, dès qu'il eut aperçu le navire, afin d'y trouver un asile et de regagner l'Europe. ParaguassU; voyant s'éloigner celui sans lequel elle ne pouvait phis vivre, se jeta elle aussi à la mer. Touché par sa constance, Duplessis consentit à la recevoir avec son ingrat amant, et les débarqua tous deux dans un des ports du

(1) Ce poëme a été traduit en français i)ai' Eugène de Montglave (1829), et ri'.lniprimô en 1845 dans la collection des Epicos Brasileiros. — \'()ii- sur Garamourou Brito Freyre : America Portugneza, liv. i, yo--101 Warden. Histoire de l'Empire du Brésil ^ t. I, p. 252-255.

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royaume. L'aventure de Paraguassu et Garamourou fut vite connue. Présentée à la cour de France, la belle indienne eut l'insig'ae honneur d'être tenue sur les fonts baptismaux par Henri II et Catherine de Médieis. Quelque temps après elle fut mariée avec celui qu'elle avait choisi. Revenus au Brésil, les deux époux acquirent dans la province actuelle de Bahia, une sorte de pouvoir souverain sur des tribus jusqu'alors indépendantes. Leurs droits furent respectés par le Portugal, et ils moururent tous deux dans un âge fort avancé (1). D'après une autre version, qui paraît se rapprocher davantage de l'histoire, Gorrea aurait reconnu les bienfaits de Henri II par la plus noire ingratitude. Il lui avait promis d'employer son influence sur les Brésiliens pour fonder une colonie française. Il avait même obtenu d'un négociant français, peut-être de Duplessis lui-même, deux vaisseaux bien garnis de munitions et de marchandises, mais il les livra au roi de Portugal, Jean III, qu'il avait déjà fait prévenir des projets du roi de Fi ance par Pedro Fernandez Sardinha, qui venait de terminer ses études à Paris. Sardinha fut récompensé par le titre de premier évêque du Brésil^ et Gorrea fut investi du gouvernement de Bahia (2). ' . ' ' .!! '

Telle est la légende. Elle est restée populaire au Brésil. On montre encore l'arbre de la Découverte, derrière lequel Gorrea s'était caclié après son naufrage; dans la chapelle da Graça, qui relève du couvent de San-Bento, et que l'on considère comme le plus ancien édifice de San-Salvador, repose Paraguassu. Ses descendants directs vivent encore, et occupent dans leur pairie un rang honorable. En dépit de la perpétuité de cette tradition, rien n'est moins prouvé que le

(1) Ferdinand Denis. Le Brésil. Collection Je l'Univers pittoresque, p. 35-38.

(2) AcciOLi. Memoria da provincia Bahia, 1835, t. i, p. 54. — Vasconcelos. Cronica do Brasil, liv. I., p, 36 et 38. ...,,.

voyage de la belle Paraguassu à la cour de Henri II. Il est impossible de lui assigner une date précise, et de la confirmer par des témoignages contemporains. Paraguassu a pourtant vécu, et la poésie populaire lui assure l'immortalité. N'est-elle pas comme le touchant symbole de la jeune Amérique qui se donnait naïvement et de tout cœur à l'ancien monde, dont elle reconnaissait la supériorité? Aussi n'est-ce que justice d'associer à son nom celui du capitaine Duplessis, qui l'aurait conduite en Europe.

Bien autrement authentique est le voyage de Guillaume de Mener. Hans Staden, dont nous avons à diverses reprises (1) allégué le témoignage, rapporte qu'en 1554 il était prisonnier des Brésiliens et avait à peu près perdu l'espoir de recouvrer sa liberté, quand il apprit qu'un navire dieppois, nommé la Marie Belette, venait de débarquer dans la baie de Rio, «C'est là que les Français ont l'habitude de charger du bois du Brésil. Ils vinrent avec une embarcation au village où j'étais, et achetèrent aux Indiens du poivre, des singes et des perroquets. L'un d'entre eux, nommé Jacques, qui parlait leur langue, étant venu à terre, me vit, et demanda la permission de m'amener. Mon maître refusa, disant qu'il voulait beaucoup . de marchandises pour ma rançon. » Il paraît que cette proposition refroidit notre compatriote, car il no répliqua rien, se contenta de donner à l'infortuné quel([ues banales consolations, et repartit. Staden désespéré prit alors un parti extrême. Il courut au rivage en renversant les Brésiliens qui voulaient l'arrêter, et atteignit la chaloupe française au moment même où elle partait. Il s'attendait à être le bienvenu, mais les matelots le repoussèrent en alléguant que, s'ils l'emmenaient de force, ils s'aliéneraient les indigènes, avec lesquels ils tenaient au contraire à conserver les meilleures relations. L'infortuné dut reprendre le chemin du village, où sa tentative d'évasion

(1) Hans Staden. Histoire d'un pays situé dans le Nouveau Monde, p. 175 et suiv. . ^ ;. ■• vVbï :• -

524 " CONGRÈS DES américaivistës. 128

fat punie par an redoublement de cruauté. L'égoïsme commercial avait étouffé chez nos compatriotes la voix de l'humanité. Aussi bien l'équipage de la Marie Belette semble avoir été singuhèrement composé. Ce sont ces mêmes matelots qui, après avoir pris un navire Portugais, livrèrent un de leurs prisonniers à un chef, nommé Stama, qui s'empressa de le manger. Cette barbarie reçut sa juste punition. Le vaisseau se perdit en mer dans le voyage de retour, et Staden, alor.s délivré, put annoncer aux parents des victimes leur soi-t malheureux.

En effet l'équipage d'un autre navire PVançais, plus accessible aux sentiments de pitié, délivra la même année Hans Staden. Ce dernier, dans sa reconnaissance, sentiment bien rare pour un Allemand, a conservé le nom du navire et de ses chefs. Le navire se nommait la Catherine de Wateville; il avait pour commandant Guillaume de Moner, pour pilote François Schantz, et pour interprète Perot. Staden fut accueilli chaleureusement par eux, quand il vint les visiter avec son maître dans la baie de I{io. On lui donna des vêtements et on joua à bord une véritable scène de comédie pour décider le Brésilien à céder son esclave moyennant rançon. Deux des matelots feignirent d'être les frères de Staden, envoyés à sa recherche par leur vieux père. Ils le serrèrent dans leurs bras, et se mirent aux genoux de Moner, pour le décider à emmener leur malheureux parent. Le capitaine était au courant de la situation, mais, comme il ne se dissimulait pas le mécontentement du Brésilien, et tenait à ne pas compromettre ses relations futures, il voulait paraître avoir la main forcée. La vue de quelques marchandises européennes détermina enfin le barbare, et Hans Staden recouvra la lil^erté. A peine installé dans le vaisseau libérateur, il dut i)rendre part à un combat conire un navire Portugais, et reçut une blessure à la jaudjc. Le 31 octobre 1554, la Catherine quitta la baie de Rio, et, après une traversée fort heureuse, arriva à Honfleur le 22 février 1555.

129 DÉCOUVERTE Dl* BRESIL. 525

Si les noms de Jeèiii Alfonse, Guillaume le TestU; Daplessis, et Guillaume de Mouer sont les seuls que le temps ait respectés, on sait néanmoins que nos compatriotes fréquentaient alors le Brésil. D'après Staden (1) on avait vu des Français à San Salvador, et à Tatuapura. Ils venaient même si souvent dans un port situé à l'embouchure du San Francisco qu'on l'appelait Porto dos Francezes. D'après IdiNoticiado Brasil{2) ils fréquentaient la baie d'Ibipitang-a, Traïçào, la rivière de Magoape, le cap Saint Augustin et Porto Velho. Les historiens portugais (3) avouent que les indigènes entraient volontiers en relations avec nos matelots, surlout avec ceux de Normandie et de Bretagne, qui s'habituaient à considérer ces régions comme leur appartenant. A Bahia, et surtout à Rio leur prépondérance n'était même plus disculée. En 1551, un certain Gaspar (4) Gomes de llheos était bloqué deux mois et demi dans le golfe do Rio par un capitaine français, qui, tout en le surveillant, continuait paisiblement ses opérations commerciales avec les indigènes, et Gomes de llheos n'osait ni troubler sa quiétude, ni essayer de forcer le blocus, parce qu'il avait appris que d'autres navires français étaient en charge au cap Frio. Le 15 avril de la même année un combat naval s'engageait (5) au cap Frio entre un vaisseau français et un vaisseau portugais commandé par Goës. Vers la même époque un autre Portugais, Luys Alvares de San Vicente

(1) Hans Staden, ouv. cit. p. 45.

(2) NoTiciA DO Brasil, § IX, XI, XVIII.

(3) Varnhagen, Historia gérai, t. l, p. 189. « Mas uutro perigo

crescente puuha ea maior riseo a ruiua e a perda do Bi^azil a

Bretanha et a Normandia consideravam as terras do Brazil tào suas como G proprio Portugal. » Cf. id. p. 228.

(4) Ternaux Compans. Notice historique sur la Guyane Française, p. 12-17.

ÇS^ Varnhagen, ouy. cit. p. 20G.

526 , CONGRÈS DES AMÉRlCAiMSTES. loO

n'échappait qu'avec peine à la poursuite d'un navire français qui comptait, disait-il, au moins trois cents hommes d'équipage, et Bras Cubas de Santos apprenait à la cour de Lisbonne que décidément les Français (1) se fortifiaient au cap Frio. La fortune semblait se déclarer en notre faveur, et nos rivaux renonçaient presque à leurs droits.

IL — Les Brésiliens en France.

La preuve la plus curieuse de la fréquence des rapports ([ui, vers le milieu du XVP siècle, resserrèrent les liens qui unissaient la France au Brésil , nous est fournie par un curieux opuscule, imprimé à Rouen en 1551, et dont M. Ferdinand Denis a eu l'heureuse idée de donner une analyse étendue et de citer les passages les plus importants (2).

C'était alors la coutume, quand un souverain visitait pour la première fois une des villes de son royaume, de lui faire ce qu'on appelait une entrée. Les plus riches citoyens et les plus hauts fonctionnaires luttaient entre eux de magnilicence, alin de marquer son séjour par des fêtes brillantes. En 1548, Lyon avait reçu la Cour avec un luxe inouï et une prodigalité qui lit sensation. Les Rouennais prièrent le roi de vouloir bien à leur tour les honorer de sa visite, et résolurent de lui faire oublier les si)lendeurâ de Lyon par la richesse et l'originalité de leur réception. Henri II et Catherine de Médicis étaient alors dans l'enivrement des premières années de leur royauté ; ils ne rêvaient que plaisirs et fêtes ; aussi acceptèrentils avec empressement la proposition des Rouennais, et, en octobi-e 1550, la Cour de France arriva dans la vieille capitale normande. Un écrivain anonyme a décrit les fêtes et les céré-

(1) Ternaux Compans, ut supra. ' '

(2) F. Denis. Une fête Brésilienne célébrée à Rouen en loôO. Paris, TGch(3ncr 1850. -...., .. ..... ,:

monies de Rouen dans un opuscule intitulé : « Ln Déduction du sumptueux ordre plaisantz spectacles et magnifiques théâtres dressés, et exhibés par les citoiens de Rouen ville métropolitaine du pays de Normandie, à la sacre Maiesté du Très Christian Roy de France, Henry secôd leur souverain Seigneur, et à Tresillustre dame, ma Dame Katharine de Medicis, la Royne son espouze, lors de leur triumphant ioyeulx et nouvel advenement en ieelle ville, qui fut es iours de mercredy et ieudy premier et secôd iours d'octobre, mil cinq cens cinquante (1). » Grâce à ce curieux opuscule, nous savons que les Rouennais, afin de donner plus d'éclat à leur réception, avaient invité des artistes et des poètes étrangers à les aider de leurs inspirations. Ils offrirent en présent deux statues d'or au royal visiteur, dressèrent en son honneur des obélisques, des temples, des arcs de triomphe « animez de fort beaux personnages », et, dans leur amour des réminiscences antiques, figurèrent jusqu'à l'apothéose de François I". Mais la partie vraiment originale de la fête, celle qui intéressa le plus vivement la Cour entière, fut la reproduction de quelques scènes de la vie brésilienne. Il y avait alors à Rouen un certain nombre de Brésiliens, venus en France pour la visiter. Ils appartenaient à la tribu des « Tabagerres », importante fraction du peuple Tupinamba, qui de tout temps s'était signalée par son accueil empressé et sa large hospita-^ Uté vis-à-vis de nos compatriotes. Leur chef les avait accompagnés. Il se nommait Morbicha (2). Les Rouennais le prièrent de vouloir bien, lui et ses hommes, donner au roi de France comme une idée des mœurs brésiliennes. Malgré la saison

(1) Rouen, chez Robert le Hoy Robert et Jehan dictz du Gord tenantz leur boutique au portail des libraires, 1551.

(2) C'était sans doute un chef électif, et le nom de Morbicha s'ai> plique moins à un homme qu'à une dignité. Cardim (Narrativa epistolar de una viagem e missdo jesuitica pela Bahia et'.'.,) parle des Murubichas qui conduisaient au combat les guerriers brésiliens.

528 COiNGUÈS DES américamstes. 132

avancée, on était au commencement d'octobre, il fut convenu que les rives de la Seine offriraient les scènes pittoresques et variées que nos matelots contemplaient sur les rivages américains. Afin de rendre l'illusion plus complète, on improvisa une forêt brésilienne, on bâtit à la hâte quelques cases, et comme les productions et les animaux du pays ne manquaient pas à Rouen, il ne fut pas malaisé de rendre l'imitation aussi complète que possible. Enchantés de se retrouver au milieu d'un paysage qui leur rappelait le pays natal et de vivre quelques heures comme au nnlieu de leurs forêts, fiers d'attirer sur eux l'attention des souverains et des plus grands seigneurs d'un puissant royaume, ces BrésiUens se prêtèrent avec empressement au désir des magistrats de Rouen, et leur promirent de jouer au naturel ce que, dans la langue légèrement pédantesque du temps, le rédacteur anonyme de la « Déduction du suinptueux ordre » appelle \q\xv scionmchie (1), ou combat fictif.

Les Tabagerres de Rouen n'étaient pas assez nombreux pour « naïvement dépeindre au naturel » leurs guerres et leurs danses, les divers incidents qu'amenait le trafic du boià de Brésil, et leurs chasses. Ils n'étaient en elïet que cinquante (2). Mais un grand nombre de matelots normands

(1) Mieux vaudrait sciamachie, ou combat avec son ombre; allusion à un exercice antique qui consistait à agiter les bras et les jambes ccmme une personne qui se battrait contre son ombre.

(2) T. Farin, dans son Histoire de la ville de Rouen (t. I, pp. 126, 1738) parle de la fête de 1550 ; il connaissait probablement la Déduction de la Somptueuse entrée, mais il l'avait ou mal lue ou copiée avec négligence, car il n'hésite pas à faire danser trois cents Brésiliens sur les bords de la Seine, taudis que le récit authentique n'en admet qu'une cinquantaine... « Le long de la chaussée des emmurées, dit-il, dans une place vuide, était une troupe de Brasilicns, au nombre de trois cents hommes tous nuds, qui exerçaient une espèce de guerre les uns contre les autres entre les arbres et les brussailles, qui v étaient plantez pour donner du plaisir au Roy.»

133 DÉCOrVKUTE DU imÉSIL. ' 529

connaissaient le Brésil et ses coutumes. Plusieurs d'entre eux avaient même séjourné quelque temps dans le pays en qualité d'interprètes. Le conseil municipal de Ilouen pria tous ceux qui voudraient ajouter à l'éclat de la cérémonie de grossir pour quelques jours la petite troupe brésilienne, et defig-urer avec eux dans cette tête étrange. Deux cent cinquante matelots ou interprètes acceptèrent la proposition, et se mêlèrent aux Brésiliens. Ils poussèrent même si loin l'exactitude et la couleur locale, qu'ils adoptèrent le costume primitif des Tabagerres, et se montrèrent, vêtus de leur bonne volonté, devant Catherine de Médicis et ses jeunes dames d'honneur. Mais telle était la naïve curiosité qui entraînait alors les esjjrits que cette particularité passa comme inaperçue. Non-seulement les magistrats de Rouen qui avaient organisé la fête, « gens doctes et bien suflisants personnaiges », n'y virent aucun mal, mais encore la Cour tout entière y montra « face ioyeuse (1) et riante. » La reine Catherine témoigna même à diverses reprises toute sa satisfaction, car « le second iour, comme on renouveloit le spectacle, la royne, passant en sa pompe et magnificence par dessus la chaussée, ne le sut faire sans prendre délectation aux iolys esbatements et schyomachie des Sauvages. »

Mais il est temps de céder la parole à l'auteur de la Déduction du sumptueux ordre, et de connaître d'après lui les scènes de ce drame à trois cents personnages : « Le long de la dicte chaussée qui s'estend depuis le devant de la porte des dites emmurées, iusques au bort de la rivière de Seyne, sied une place en prarye non ediffiée de deux cens pas de long (2) et de trente cinq de large, la quelle est pour la plus grande partie naturellement plantée et umbragée, par ordre, d'une saussaie de moyenne fustaye et d'abondant fut le vuide artificiellement

(1) F. Denis, ouv. cit., p. 8.

(2) Id., p. 13-16.

530 CONGRÈS DES AMERICANISTSE. 184

1-omply de plusieurs autres arbres et arbrisseaux comme genestz, geneure, buys et leurs semblables entreplantez de taillis espes. Le tronc des arbres estoit peint et garny en la cime de branches et floquartz de buys et fresne, rapportant assez près du naturel aux feuilles des arbres du Brésil. Autres arbres fruitiers estoient parmy eulx chargez de fruictz de diverses couleurs et espèces imitans le naturel. A chacun bout de la place, à l'environ d'une quadrature estoient basties loges ou maisons de troncs d'arbres tous entiers, sans doller ni préparer d'art de charpenterie, icolles loges ou maisons couvertes de roseaux, et fueillarts, fortifiés à l'entour de pal en lieu de rempart, ou bouUeverd en la forme et manière des mortuabes et habitations des Brisilians. Parmi les branches des arbres volletoient et gazoulloient à leur mode grand nombre de perroquets, esteliers, et moysons de plaisantes et diverses couleurs. Amont les arbres grympoient plusieurs guenonnez, marmotes, sagouins, que les navires des bourgeois de Rouen avoient nagueres apportez de la terre du Brésil. Le long de la place se demenoient çà et là, iusques au nombre de trois centz hommes tous nuds, hallez et herissonnez. Sans aucunement couvrir la partie que nature commande, ils estoient façonnez et équipez en la mode des sauvages de l'Amérique dont saporte le boys de Brésil, du nombre desquelz il y en avoit bien cinquante naturelz sauvages freschement apportez du pays, ayans oultre les autres scimulez, pour décorer leurs faces, les uns, lèvres et aureilles percées et entrelardéez de pierres longuettes, de l'estendue d'un doigt, pollies et arrondies, de couleur d'esmail blanc et verde esmeraude. Le surplus de la compagnie, ayant fréquenté le pays, parloit autant bien le langaige et exprimoit si nayfvement les gestes et laçons de faire des sauvages, comme s'ilz fussent natifz des mG.:.:;iOs pays. Les uns s'esbatoient à tirer de l'arc aux oyseaulx, si directement éiaculantz leur traict fait de cannes, long ou roseaux, qu'en l'art de sagaptaire ils surpassoient Merionez, le Grec, et Pandarus, le Troyen. Les

autres couroient après les guenounes, viste comme les Troglodytes après la sauvagine; aucuns se balançoient dans leurs lictz subtilement tressez de til de coton attachez chacun bout à l'estoc de quelque arbre, ou bien se reposoient à l'umbrage de quelque buisson trappys, les autres coupoient du boys qui, par quelques-uns d'entre eulx, estoit porté à un fort construit pour l'effet sur la rivière , ainsi que les mariniers de ce pays ont accoustumé faire quand ils traictent avec les Brisilians : lequel bois iceulx sauvages troquoient et permutoient aux mariniers dessus ditz, en haches, serpes et coings de fer, selon leur usage et leur manière de faire. La troque et commerce ainsi faite, le boys estoit batellé par gondolles et esquiffes, en un grand navire à deux hunes ou gabyes radiant sur ses ancres : laquelle estoit bravement enfunaillée et close sur son belle de paviers aux armaries de France, entremeslées de croix blanches, et pontée davant arrière : l'artillerie rangée par les lumières et sabortz tant en proue

qu'en poupe, et le long des escottartz les bannières et

estendarts de soye tant hault que bas estoient semées d'ancres et de croissanz argentez, undoyants plaisamment en l'air. Les matelotz estoient vestus de sautembarques et bragues de satin, my-partis de blanc et noir, autres de blanc et verd qui montoient de grande agilité le long des haultbancz et de l'autre funaille. Et sur ces entrefaites, voicy venir une troupe de sauvaiges qui se nommaient à leur langue Tabagerres, selon leur partialitez, lesquels estants accroupis sur leurs talions et rengez à l'environ de leur Roy, autrement nommé par iceux Morbicha, avec grande attention et silence ouyrent les remontrances et l'harangue d'iceluy Morbicha, par un agilement de bras et geste passionné, en langaige brésilien. Et ce fait, sans réplique, de prompte obéissance vindrent violentement assailhr une autre troupe de sauvaiges qui s'appeloient en leur langue Toupinabaulx ; et ainsi ioinctz ensemble se combatirent de telle fureur et puissance, à traict d'arc, à coups de masses et d'autres bâtons de guerre, desquels ils ont accoutumé user, que linablement les Toupinambaulx des-

532 CONGRÈS DES AMÉRIGANISTES. 136

confirent et mirent en roulte les Tabagerres; et non contens rie ce, tons d'une volte coururent mettre le feu et bruUer à vifve flamme le mortuabe et forteresse des Tabagerres, leurs adversaires, et de faict, ladite scyomachie fut exécutée si près de la vérité, tant à raison des sauvages naturelz qui estoient meslés parmi eux, comme pour les mariniers qui par plusieurs voyages avoient traflîqué et par longtemps domestiquement résidé avec les sauvages, qu'elle sembloit estre véritable, et non simulée, pour laprobation de laquelle chose plusieurs personnes de ce royaulmè de France, en nombre suffisant, ayant fréquenté longuement le pays du Brésil et Gannyballes, attestèrent de bonne foy l'effect de la figure (1) précédente estre le certain simulachre de la vérité. »

La fête brésilienne de Rouen eut un grand retentissement. Il y eut dès lors^ dans presque toutes les cérémonies de ce genre, des sauvages qui se livrèrent à leurs jeux en présence de la Cour. Ainsi à l'entrée de Charles IX à Troyes, le 23 mars 1564, des sauvages figurèrent, mais le Cérémonial se tait sur leur nationalité. A l'entrée du même souverain à Bordeaux, le 9 avril 1565, on vit paraître trois cents hommes d'armes « conduisans douze nations estrangères captives, telles qu'estoient Grecs , Turcs , Arabes , Egyptiens , Taprobaniens , Indiens, Canariens, Mores, Ethiophiens, Sauvages américains et Brésiliens. Les capitaines desquels haranguèrent devant le Roy chacun en sa langue entendue, par le truchement, qui l'interprétoit à sa maiesté (2) ».

(1) Allusion à une planche fort intéressante qui accompagne la Déduction. Gravée sur bois par un artiste inconnu, elle reproduit dans la naïveté de leurs attitudes et l'innocence de leurs costumes les Brésiliens de Rouen. M. F. Denis remarque avec raison que c'est le premier monument iconographique que le xvi" siècle ait fourni 3ur lo Brc'sil. Aussi l'.i-t-il fait figurer dans sa réimpression de la Déduction de In So^nptueuse entrée.

(2) Th. Godefroy. Le Cérémonial de France ou description des

A Rouen même s'est longtemps perpétué le souvenir de la présence et du séjour des Brésiliens. « Rue Malpalu, n" 17, écrit un savant archéologue (1), presque en face de la rue des Augustins est l'enseigne de l'île (2) du Brésil, maison en bois. Elle se distingue par un grand bas-relief, divisé en deux sujets relatifs à la découverte de l'Amérique; de petites figures nues sont sculptées sur les montants, au milieu d'ornements gothiques. Cette devanture, qui n'est pas indigne de l'attention des curieux, date du milieu du XVP siècle ». L'hôtel de la rue Malpalu a été récemment démoli, mais l'enseigne a été conservée et déposée au Musée des Antiquités. Sculptée sur bois et peinte, elle représente les diverses opérations qu'exigeaient delà part des Brésiliens la coupe et la traite de l'ibirapitanga.

De ces divers témoignages il résulte que les relations entre la France et le Brésil étaient fréquentes vers le miheu du XVP siècle ; aussi comprend-on que le gouvernement français, malgré son indifférence en matière commerciale^ ait enfin songé à détourner cette activité à son profit, en fondant un établissement sérieux dans cette région, et en assurant à nos négociants et armateurs la protection de ses canons et de

cérémonies, rangs et séances observées aux couronnemens des Roys de France, etc.

(1) La Quérière. Description historique des -maisons de Rouen, dessinées et gravées par E. H. Langlois. (1821).

(2) Cette dénomination d'île du Brésil ne doit pas nous surprendre. Dans les premières relations adressées du pays de Santa Cruz au Portugal, ce pays e^tprosque toujours désigné sous le nom d'île. Les navigateurs normands partageaient cette erreur. Ex ea insula quee terra nova dicitur, lisons-nous dans la Chronique d'Eusébe de Césarée continuée par M. et P. Paulmier. Ad Brasiliaras insulas, est-il dit dans la protestation du baron de Saint Blancard, etc.

534 CONGRÈS DES AMÉRICANISTES. 138

ses vaisseaux. Le chevalier de Villegaignon (1) lut lo promoteur de cette entreprise qui, bien conduite^ aurait été pour notre pays une source pour ainsi dire inépuisable de richesses et de conquêtes pacifiques. Elle échoua par sa faute, et la déception fut d'autant plus vive que les espérances étaient mieux fondées. Ce fut le premier essai de colonisation tenté par la France, et ce devait être la première des mésaventures qui constituent presque toute notre histoire coloniale.

M. Lucien Adam résume un Mémoire sur le Brésil qui a été adressé au Comité d'organisation par M. Burtin,

bibliothécaire-adjoint de la ville de Metz.

Ce travail se divise en quatre chapitres, traitant : le premier, de la Découverte du Brésil ; le second, des Expéditions des Français et des Hollandais au Brésil ; le troisième, du Hrésil de 1807 à 1831 ; le quatrième, de la Colonisation.

l. — Après avoir mentionné, en quelques mots, les voyages des espagnols Vincent Yailez Pinson et Jacques de Lepe, dont le premier prit terre au cap Saint-Augustin, le 26 Janvier 1500, l'auteur rend compte très sommairement de l'expédition au cours de laquelle Pedro Alvarez Cabrai fut jeté sur la côte du Brésil pour avoir voulu doubler le cap de Bonne-Espérance en portant trop à l'Ouest. 11 rappelle ensuite, sans entrer davantage dans les détails, les deux voyages d'exploration auxquels Améric Vespuce prit part avec les Portugais Arejo et Gonzales de Coelho, ainsi que

(1) Peu de noms ontétéorthographius de tant de façons diverses. Bien que le chevalier soit nommé sur son épitaphe Yillegagnon ; bien que le bourg qui appartenait à sa famille et le château dont les ruines existent encore à dix-sept kilomètres de Provins soient désignés sous le môme nom, comme le chevalier signait ses lettres Yilleijaignon, et que plusieurs de ses contemporains l'appellent ainsi, nous avons adopté cette forme de Villegair/non.

1 VEHHAZZANO. 535

celui que le navigateur florentin entreprit pour le compte de FEspag-ne, en compag'nie de Joanez Pinson et de Jean Diaz de Solis, grand pilote de Castille. Enlln, l'auteur constate que le Portugal ne s'est occupé sérieusement d'établir une colonie dans son nouvel empire qu'à partir de 1531,

II. — M. BuRTiN consacre une vingtaine de lignes au récit de l'expédition de Durand de Villegaignon qui, en 1554, établit temporairement une colonie de calvinistes dans la baie de Rio de Janeiro. Il résume ensuite non moins sommairement les tentatives faites dans l'île de Maragnan par Riflaut, armateur de Dieppe, et par Charles Devaux son successeur, ainsi que la téméraire entreprise du capitaine Duclair, suivie de la prise de Rio de Janeiro par Duguay-Trouin. Viennent ensuite les expéditions des Hollandais, et leurs désûêlés avec le Portugal, qui prirent fln en 1661 par le traité de La Haye.

III. — Ce chapitre est un résumé fort succinct des événements qui se sont accomplis au Brésil depuis l'arrivée de la famille royale dans cette colonie jusqu'à l'avènement au trône de l'empereur Dom Pedro II.

IV. — Sous le titre de Colonisation, M. Burtin mentionne brièvement l'existence, au Brésil, de la colonie allemande de Pétropolis et de la colonie belge de Saint-Léopold. Il examine ensuite, en peu de mots, quels sont les pays d'Europe auxquels le Brésil doit de préférence demander des immigrants.

M. Gravier donne communication d'une note de M. Desiinoni relative au navigateur florentin Verrazzano.

Ramusio a accueilli dans sa collection de Voyages et de Navigations, une lettre du florentin Verrazzano, datée de Dieppe le 8 juillet 1824. Dans cette lettre, adressée au roi François P', Verrazzano rend compte d'un voyage maritime

o36 CONGRÈS DES AMÉRICANISTES. 2

({u'il vient d'accomplir par ordre de ce prince, voyage qui a eu pour résultat la découverte de l'Amérique depuis le cap Lear ou le cap Roman jusqu'au SS""" degré de latitude septentrionale.

Cette pièce acceptée comme authentique par tous les historiens des découvertes a été vivement attaquée dans un livre récent de M. Henry G. Murphy : The voyage of Verrazzano, a chapter in the early maritime discovery in America. New- York, 1875. Un aperçu de cette publication ayant été inséré par M. H. Barrisse, dans la Revue critique d'histoire et de littérature, M. Gornelio Desimoni, génois, répondit à l'attaque, dans VArchivio storico italiano (Florence, juillet-août 1877) par un article où il soutint l'opinion ancienne sur la réalité du voyage de Verrazzano, et la confirma même à l'aide des documents nouveaux produits par M. Murphy. Quelque temps après, M. Desimoni parvint à se procurer un exemplaire de l'ouvrage du savant Américain (Le livre de M. Murphy n'est point dans le commerce), et il composa sur la question un mémoire dont je suis porteur.

Dans ce mémoire, comme dans l'article de la Revue italienne, M. Desimoni s'est proposé de mettre au jour la faiblesse des objections élevées par M. Murphy contre l'authenticité de la lettre de Verrazzano , tout en rendant hommage au talent et à l'érudition du novateur. Voici comment s'exprime à cet égard M. Desimoni lui-même dans une note qu'il a bien voulu m'adresser :

« Le savant Américain n'a pas été heureux lorsqu'il a essayé de retrancher du Mémoire du capitaine de mer de Dieppe partie d'un passage qui le gênait, mais qui ainsi mutilé n'offre plus de sens. Il n'a pas été plus heureux dans l'interprétation d'un autre passage où il a signalé des contradictions avec la lettre de Verrazzano, contradictions qui en réalité n'existent pas ou qui sont sans gravité. Le remarquable croquis de Jean Alfonse cjue M. Murphy a reproduit en fac simile (page 37) aurait dû lui rappeler que la terre fran-

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