IMAGIERS
Les sculpteurs, qui apparaissent dans nos comptes, sont en fort petit nombre. Il est vrai qu'il serait facile et jusqu'à un certain point convenable d'y adjoindre les maîtres maçons et même les maîtres menuisiers, ainsi que quelques autres artistes qui taillaient dans la pierre, dans le bois, ou ciselaient dans les métaux, non-seulement l'ornement, mais même la figure, et souvent avec le plus grand talent. Les exemples ne nous manqueraient pas, s'il était nécessaire, en dehors des registres de Gaillon, et dans ces registres eux-mêmes; mais, pour nous borner ici aux artistes qui y sont qualifiés d'imagiers , tailleurs d'images, nous dirons qu'ils sont au nombre de sept seulement; ce sont :
Hance ou Jean de Bony, Denis le Rebours,
Guillaume DE Bourges, Michault Coulombe,
Michellet Descombert, Anthoine Just.
Pierres le Masurier,
Sur ces sept sculpteurs, cinq appartiennent à la Normandie, et plus spécialement à la ville de Rouen. Deux seulement, Michault ou Michel Coulombe et Anthoine Just, lui sont étrangers.
Nous aurons à ajouter un huitième nom, celui de Laurent Demugiano, de Milan.
Hance, ou Jehan, de Bony est cité quatre fois dans les Hance de Bony. comptes de Gaillon: la première, en juillet i5o8, «pour avoir fait un S' Jehan pour asseoir au pavillon du jardin, au prix de
cxx INTRODUCTION.
12^» (p. 3io); la seconde, en août de la même année, «pour avoir fait ung monstre, une melusine, des anges de boiz, » payés (p. 3ii); la troisième, en avril iSog, «pour xv testes de serf de boiz, » payées 18^ (p. Sôy), qui furent placées dans la galerie basse allant de la tour au portail du jardin; enfin, le 20 du même mois, «pour avoir fait la façon du sainct George qui sera assiz sur la grant viz, » moyennant la somme de 20^* (p. /io3). Cette figure fut fondue en cuivre,
Hance de Bony faisait partie de la corporation des ymaginiers de Rouen, Après être sorti de Gaillon, il travailla, en 1 5 1 1 , à la cathédrale de cette ville, 11 fit, pour le grand portail, deux statues en pierre, qu'on y voit encore; lesquelles lui furent payées 22^ 10' chaque ^
de^Bourgel ^ct artiste devait être originaire de la ville de Bourges, ainsi que l'indique son nom. Nous n'hésitons pas, cependant, à le ranger parmi les artistes rouennais. En effet, il faisait nominativement partie de la corporation des « peintres et tailleurs d'ymages de Rouen, et fut un des maistres et ouvriers et besongnant dudit mestier, résidants et demourants en ceste dite ville et banlieue de Rouen, » qui provoquaient, en 1607, le renouvellement des statuts de la corporation^.
Guillaume de Bourges n'est cité que trois fois dans les comptes de Gaillon : en janvier 1 5o8, « pour quatre médailles (médaillons) de bois au pris de xxvif la pièce, et pour v petits enfans au pris de 11' vi'^ pièce » (p. 3o8) ; en mai de la même année, pour un solde de compte de lo^ 2' tournois, «d'avoir fait XLii médailles» (on ne dit pas si ces quarante-deux médaillons étaient en bois ou en pierre); enfin, en août 1609, « pour trois ymages de pierre à mectre sur la chappelle, » payées
' Comptes manuscrits de la fabrique. ' Archives du département.
REVUE DES ARTISTES. cxxi
(p. 357). Guillaume de Bourges, à ces trois articles, est qualifié dymacjier. .
Michellet Descombert, en compagnie de Pierre le Masurier, «ymagiers, demourant à Rouen» (p. 32 3), passa marché, en mai 1 5o8 , « de faire entailler tous les marmoucetz de bois » des lices du jardin, à raison de 5 sous pièce.
Denis le Rebours figure à côté de Guillaume de Bourges au livre des statuts des peintres et imaginiers de Rouen. Ce faiseur d'images (p. 3o8) recevait, le 28 février i5o8, 16^ « pour ses peines d'avoir entallé en pierre deux armoisies (armoiries), » Cet artiste travaillait, à cjuelques années de là, en i5i2, au portail de la cathédrale de Rouen; il y plaça une statue qui lui fut payée 2 5^.
Il nous reste à parler maintenant de Michault, ou Michel Coulombe, d'Anthoine Just et de Laurent Demugiano, les seuls parmi nos imagiers que la Normandie ne puisse pas réclamer pour siens.
Nous trouvons ici le nom d'un de nos plus habiles sculpteurs français, d'un de ceux qui ouvrirent si noblement la route à cette pléiade d'artistes du xvi*" siècle. Il appartenait à Georges d'Amboise d'employer à son château de Gaillon celui qui venait de déployer un si beau talent dans le tombeau de François II, duc de Bretagne ^
Michellet Descombert.
' Ce riche mausolée , qui fut terminé en 1 5o7 par Michel Columh, se voit aujourd'hui dans la cathédrale de Nantes. C'est une admirable composition, qui marque la transition entre l'ancien style, dit gohique, et le style de la renaissance , et qui
classe Michel Coulombe parmi nos plus grands artistes.
Le nom de cet artiste est écrit, sur l'un des pavés qui encadrent le tombeau de François II, Michel Columh; dans les registres de Gaillon, il est écrit Coulombe;
Denis le Rebours.
Micbault Coulombe.
rxxii INTRODUCTION.
Michault Coulombe fut chargé de sculpter le dessus d'autel, en marbre, de la chapelle du château de Gaillon. Il y représenta le patron du cardinal d'Amboise, saint Georges terrassant le démon. Ce beau morceau de sculpture, un des seuls qui aient échappé à la destruction de Gaillon, après avoir été recueilli au musée des Petits-Augustins, où il servait de soubassement au tombeau de Philippe de Comines, a été transporté au Louvre, où on peut le voir dans les salles de la sculpture française.
« Ce bas-relief, dit M. Alexandre Lenoir dans son Musée des Monuments français , était au château de Gaillon, et a été exécuté par Paul Ponce, qui l'avait fait pour Georges d'Amboise, ministre de Louis XII ^ »
Il n'est plus permis, après la lecture des comptes du château de Gaillon, d'enlever à Michel Coulombe la gloire d'avoir produit cette belle sculpture; elle ajoute un nouveau fleuron à la couronne de fauteur du tombeau du duc François IL
Michel Coulombe était, dit -on, originaire de Bretagne'^. Quoi qu'il en soit de cette assertion, il est certain que cet artiste appartenait à l'école de Tours, si féconde en hommes de mérite, et qu'il résidait dans cette ville. Il est constant qu'il y exécuta le bas-relief du saint Georges, destiné au château de Gaillon. C'est ce qui ressort de deux articles de nos comptes, où Ton parle, sous la date de i5o8, du transport de la table de marbre où sera le S* George en la chapelle de Gaillon, à Tours, en passant par Orléans (p. 3o8 et 332). Michel Coulombe exécuta donc ce bas-relief à Tours dans son atelier.
c'est l'orthographe que nous avons dù naturellement adopter. Le nom de cet artiste se trouve écrit de la même manière sur une pièce du temps, aux archives de Lille.
' Tome II, page 33.
' Biographie universelle , Supplément , article Colombe, par Emeric David.
REVUE DES ARTISTES. cnxiii
La réputation dont jouissait cet artiste, et plus encore son grand âge et ses infirmités, l'avaient fait dispenser du voyage et du séjour à Gaillon pour le travail sur place. En effet, lorsque l'envoyé de Marguerite d'Autriche vint, en 1 5 1 1 , à Tours, pour demander à Micliault Gouiombe les modèles des tombeaux que cette princesse se proposait d'ériger dans l'église de Brou , il trouva. « le bonhomme Coulombe fort ancien et pesant, c'est assavoir environ de un'"' (80) ans, goutteux et maladif à cause des travaulx passés ' . » Coulombe accompagna-t-il lui-même son bas-relief en Normandie pour en toucher le prix? L'article de nos comptes , où ce payement est relaté , peut laisser quelques doutes à cet égard, bien que, cependant, il me paraisse indiquer un payement direct. Il est ainsi conçu :
« A Michault Gouiombe , sur le marché à lui fait pour la façon de faire le S* George , tailler et graver sur led. marbre, par certiffication de Patris Binet, du xxv^ jour de février v"^ huit, pour ce cy, iif 1'.
« Total pour soy » (p. 419)-
On lit en marge :
0 La table d'ostel de marbre où sera le S* George. »
Gette somme de trois cents livres est très-considérable pour le temps , et témoigne de festime que Ton faisait du talent de Michault Gouiombe.
Le bas-relief du saint Georges est le seul qui ait été demandé à Michault Gouiombe pour le château de Gaillon. G'est également le seul morceau, avec le tombeau de François II, qu'on puisse lui attribuer aujourd'hui d'une manière authentique, parmi les nombreux ouvrages de sculpture que nous a légués le xvi*" siècle et qui sont parvenus jusqu'à nous.
' Annales archéologiques, février iS5b.
cxxiv INTRODUCTION.
Anthoine Just était-il de cette même école de Tours, illustrée dans la personne de Micliault Coulombe? Est-ce un frère, un parent du sculpteur Jean Juste , de cette ville , qu'on s'accorde aujourd'hui à reconnaître pour l'auteur du tombeau de Louis XII ^ ? Jean et Antoine , par confusion ou double emploi de prénoms, ne seraient-ils pas un seul et même artiste? Le rapprocliement de nom , de résidence, d'époque, serait de nature à justifier cette opinion, que nous pourrions appuyer, au besoin, de plus d'un exemple ^. Si nous possédons encore le mausolée de Louis XII, nous n'avons malheureusement plus les ouvrages dont notre Anthoine Just embellit le château de Gaillon, lesquels nous eussent peut-être permis, par la comparaison du faire et du style, de décider la question.
Si elle devait l'être affirmativement, il s'ensuivrait que Just pouvait être établi à Tours et y exercer son talent, mais il n'est pas moins vrai qu'il était né sous un autre ciel. En effet, dans les comptes de Gaillon , le sculpteur de Tours est qualifié d'artiste florentin : « maistre Anthoine Just, disent-ils, Jleurentin, faiseur d'ymages » (p. 435).
De tous les sculpteurs employés au château de Gaillon, Anthoine Just est celui qui fut chargé des plus nombreux et des plus importants travaux. Il y fut occupé durant les années
' Cette opinion se trouve pleinement justifiée par une pièce de la collection Joursanvault, où l'on voit que Jean Juste, sculpteur du roi, reçoit certaine somme pour faire conduire à ses frais, de Tours à Saint-Denis, la sépulture de marbre de Louis XII et d'Anne de Bretagne. ( Catalogue, tome I, page
* M. Alexandre Lenoir dit, sans citer toutefois ses autorités , que Jean Just était le sculpteur du cardinal d'Amboise, et que
celui-ci l'avait envoyé à Rome , à ses frais , étudier les fresques de Raphaël. Nous regrettons que M. Lenoir n'ait point indiqué la source où il a puisé ce renseignement, qui, sur un point, est certainement entaché d'inexactitude : le cardinal d'Amboise était déjà mort lorsque Raphaël peignit, à Rome , ses premières fresques , dans la salle de la Segnatura. Ces fresques portent la date de 1 5i i ; Georges d'Amboise mourut le 25 mai i5io.
REVUE DES ARTISTES. cxxv
i5o8 et i5o9. Nos registres ne mentionnent malheureusement pas tous les ouvrages sortis de son ciseau, et se contentent assez souvent de relater les sommes qui lui furent comptées « pour ouvrages qu'il a fait de son mestier. » Cependant nous y trouvons l'indication de plusieurs pièces exécutées par lui ; ce sont : « les ymages de la cliappelle , » qui se composaient de douze grandes figures d'apôtres, en albâtre; un immense basrelief en marbre, représentant la bataille de Gênes (voir cidessus, pageLXXii); un buste du cardinal d'Amboise, un grand lévrier, un enfant, une grande tête de cerf (p. 436).
Il nous paraît difficile, quelles que fussent l'habileté et la pratique d'Anthoine Just, qu'il ait pu exécuter, dans le cours de deux années, indépendamment des ouvrages que nous venons de mentionner, des sculptures de quelque importance au château de Gaillon , surtout si on réfléchit qu'à cette époque le sculpteur faisait presque tout de ses mains et n'avait pas sous lui, comme cela a lieu de nos jours, des praticiens qui lui épargnaient les sept huitièmes du travail matériel.
En faisant la récapitulation des sommes payées à Anthoine Just par les trésoriers de Gaillon , nous n'arrivons qu'à un total de quatre cent quarante-sept livres, chiffre qui paraîtra bien peu élevé, si on le compare à celui des trois cents livres que reçut Michault Coulombe pour le seul bas-relief du saint Georges. Tout ce qu'il nous est possible d'en inférer, c'est que le talent de l'artiste français était supérieur au talent de l'artiste florentin; qu'il était jugé, du moins, tel par ceux qui avaient employé l'un et fautre.
Aux morceaux de sculpture exécutés pour le château de Laurent Gaillon dont nous avons parlé, nous aurions encore à ajouter
GXXVI INTRODUCTION.
trois figures en marbre, « trois personnages de marbre, » qui furent envoyées de Milan à Gaillon, où elles parvinrent au commencement de l'année 1609, en passant par Lyon et Paris. Elles olïraient « les portraictures du roy, de M. le légat et de M. le Grant maistre » (p. 287).
Nous ignorons ce que sont devenus ces portraits du cardinal d'Amboise et du grand maître , son neveu, Charles d'Amboise. Quant à la statue de Louis XII, M. Alexandre Lenoir nous apprend qu'elle avait été horriblement mutilée, au château de Gnillon même, en 1798, et qu'il en enleva le torse pour le déposer au musée des Petits-Augustins , après l'avoir fait restaurer. Ce morceau de sculpture est ainsi décrit par lui : «Débris d'une statue de Louis XII, mutilée, en 1798, au château de Gaillon. Demugiano, qui en est l'auteur, a représenté sur la cuirasse un combat et des ornements qu'il a traités avec beaucoup de finesse et dans le style de l'antique ^ »
Le bronze, moulé d'après le marbre, qu'on voit au Louvre, dans les galeries de la sculpture française, dont nous donnons le dessin (voir l'atlas, pl. 1), permet d'apprécier l'éloge qu'en fait M. Lenoir. Les statues du cardinal d'Amboise et de son neveu devaient être de la même main. Celle de Louis XII porte cette inscription sur la bordure inférieure de la cuirasse :
MEDIOLANENSIS LAVRENCIUS DEMUGIANO OPYS FECIT 1 5o8.