PEINTRES
Nous plaçons les peintres immédiatement à la suite des sculp-
' Musée des Monuments français , t. 11 , pl. 87.
REVUE DES ARTISTES. cxxvii
teurs, car ces deux classes d'artistes ne formaient, à Rouen, à l'époque de la construction du château de Gaillon, qu'une même corporation, qu'une même confrérie.
La liste de nos peintres ne s'élève pas à moins de quarante (voir la table par professions). Sur ces quarante noms, un seul, celui d'André de Solario, était déjà connu dans les fastes de la peinture. Deux autres, ceux de Richart Duhay et de Liénard de Feschal , avaient été signalés par nous , dans notre ouvrage sur les Tombeaux de la cathédrale de Rouen; tout le reste est ici nommé pour la première fois.
A une très-faible exception près, tous ces peintres appartiennent à la corporation rouennaise; nouveau démenti donné à ceux qui veulent que les Italiens aient impatronisé les arts sur tous les points de la France et y aient ouvert les travaux du xvi" siècle. Bien que plusieurs de ces peintres ne figurent ici que pour des ouvrages de simple peinture et de dorure, ils n'en étaient pas moins en état de traiter l'ornement et même la figure; c'était une des conditions de la maîtrise, et nul n'était admis s'il n'avait fait ses preuves à cet égard. Nous devons donc regarder comme de véritables artistes les peintres dont les noms seront cités par nous , tout en reconnaissant que quelques-uns d'entre eux pouvaient avoir un talent à part, comme cela arrive dans toute corporation.
Si nous devions juger du mérite de ces nombreux artistes par le prix attaché à leur travail, il faudrait ranger en première ligne , en mettant de côté ceux qui recevaient un traitement mensuel ou qui travaillaient à forfait :
Jehan Barbe, Pierres Loys, Robert Morin,
Jehan Dyacre, Jacques Leguerleux , Henry Lequié,
cxxvin INTRODUCTION.
qui furent payés, dans une circonstance, sur le pied de cinq sous par jour (p. i^o).
Puis :
Richard du Hay, Henry Aciez \
payés à quatre sous six deniers par jour. Le reste touchait quatre sous.
Cette échelle d'appréciation ne serait peut-être pas trèsexacte; le prix de la journée ayant pu varier suivant le genre de travail, la saison, ou toute autre circonstance qu'il ne nous est pas possible d'apprécier au juste. C'est ainsi que nous voyons le même peintre, Jacques le Guerleux, par exemple, recevoir tantôt cinq sous, tantôt quatre sous six deniers et même quatre sous. Jehan Barbe se trouve dans le même cas.
Aussi ne nous arrêterons-nous , dans le court examen que nous allons faire, qu'à ceux de ces artistes qui, soit par la nature, soit par l'importance de leurs travaux, ou par la spécialité de leur talent, nous paraissent mériter une mention à part. Nous réserverons, en dernier lieu, les peintres étrangers à la localité. Voici ceux dont nous allons parler d'abord :
Jacques le Guerleux, Pierres Archambault, Jehan Briquensot, Richart du Hay,
LiÉNARD (LÉONARd)FeSCHAL,
Ce laborieux artiste est cité
Pierres Leplastrier, Jehan Barbe, Jehan Testetort, Geraulme DE Tournielles.
plus de vingt fois dans nos
' Henry Aciez avait été employé par le cardinal d'Amboise à son manoir archié-
piscopal, en i5oi-i5o2, pour des peintures et dorures.
REVUE DES ARTISTES. cxxix
comptes, travaillant successivement, comme peintre et comme doreur: à la maison de Lydieu, en i5o/i, au pavillon du jardin, en i5o5, à la grande maison, en i5o6. Son salaire variait de quatre à cinq sous par jour.
Pierres Archambault est presque constamment nommé en pierres tête des peintres chargés de décorer la petite chapelle du parc, désignée sous le nom de la chapelle de Lydieu. Il était payé , ainsi que ses camarades, sur le pied de quatre sous par jour.
Ce peintre n'était pas payé à la journée, mais à la tâche Jehan (p. 217). Il entreprenait, vers la fin de l'année i5o6, la peinture de la galerie de Lydieu , moyennant une somme de 1 5*^ (p. 278), et, en septembre i5o8, celle d'une salle construite par Pierre Delorme, moyennant 10^ (p. 3ii).
Richart Duhay nous était déjà connu par le marché qu'il Richart Duhay. avait passé, en société avec Léonard Feschal, de la peinture et dorure du tombeau de Georges d'Amboise , dans la cathédrale de Piouen , moyennant 1 80^ tournois*. Il avait été employé par Georges d'Amboise lui-même, dès l'année i5oi, à son manoir archiépiscopal, pour peindre et dorer un tableau où étaient les armes du cardinal. Il avait été employé pour d'autres travaux^.
Richart Duhay fut chargé des plus importants travaux au château de Gaillon. En décembre i5o4, il recevait 10' « pour avoir paint et doré une douzaine de paguettes de boys avecques ung grand escuchon et deux aultres où sont les armes de monseigneur, et est pour mestre au pavillon des tonnes »
* Tombeaux de la cathédrale de Rouen, ^Comptes manuscrits de i5oi-i5o2.
1837, pages 97-98.
CHATEAO DE GAILLON.
cxxx INTRODUCTION.
(p. io3). Au mois de mai i5o8, il passait marché de paindre « et dorer les clerevoix , piliers et plate-bandes de pelon assises sur les festes (faîtes) des corps d'ostel du chasteau de Gaillon, à l'enticque, au pris du xx' pour toise» (p. 82 i). Il était tenu de tout fournir à fexception de l'or. Le 9 septembre de la même année, Richart Duhay avait déjà reçu 200^ sur son travail, dans lequel se trouvaient compris, pour 60^, « les parquets et filateres assis dans la chambre devers la chappelle et la salle » (p. 82 1).
Ce fut lui qui termina, conjointement avec Pierres Leplastrier, pour le prix de 200*^, la peinture et dorure du cabinet du cardinal, qui avaient été entreprises et non menées à fin par Léonard de Feschal. !1 était tenu d'y employer « fin or et azur et aultres couleurs , et de le bien dorer et estofer. » Ce travail fut achevé le 8 de septembre 1609 (p. 386).
Richart Duhay se chargea encore « de paindre de verdure la gallerye basse d'entre le grant corps d'ostel et le portail neuf, » de peindre les têtes de cerf qui la décoraient, moyennant (p. 4 10), et de peindre et dorer les parquetz, au nombre de soixante et dix-neuf, du plancher de la même galerie , au prix de quarante sous le parquet, toutes fournitures comprises.
Précédemment, il avait entrepris, avec Pierres Leplastrier, par marché du 10 novembre i5o8, « de paindre et dorer le demourant du plancher de la gallerie haulte, du même bâtiment, c'est assavoir les courbes, les ogives et les rencos d'or et d'azur, les rondeaux et lettres qui sont et seront semées en toute lad. gallerie, et si sont tenus d'estoffer le manteau de la cheminée de ladite gallerie, » le tout moyennant 3 20^ (p. 386). Le dernier payement eut lieu le 17 février 1609. Ils avaient « paint, doré et livré toutes estoffes en ceste même gallerie. »
REVUE DES ARTISTES
Jehan Testefort devait être un artiste de talent, puisqu'on lui confia une partie de la décoration du cabinet du cardinal. Il fut chargé, pour le prix de 600^ tournois, somme considérable pour le temps , « de la peinture et dorure des parquetz du plancher » de cette chambre, travail qu'il avait terminé dans les premiers jours de janvier i5o8 (p. 279). On a vu, plus haut, que d'autres peintres avaient été employés à la décoration de ce même cabinet.
Peu de jours après, il fit marché, conjointement avec Lyenard de Feschal, peintre rouennais comme lui, « de paindre et dorer tout le pavillon du jardin, ensemble toutes les murailles delà gallerie, du volouer (volière) dudit jardin, tous les murs, porteaux (poteaux) et trailles (treilles), moiennant la somme de quinze cens livres tournois» (p. 262). On leur fournissait l'or, l'azur et autres couleurs, ainsi que les vernis dont ils avaient besoin ^
Ces deux associés, le 28 mai 1609, recevaient vingt livres tournois « pour avoir doré partie de la gallerie haulte d'entre le portail neuf et le grant corps d'ostel. »
Ce n'était pas la première fois que le cardinal d'Amboise employait Jehan Testefort. Il l'avait déjà fait travailler à son palais archiépiscopal de Rouen, dans les années i5oi-i5o2.
Jehan Testefort, ainsi que Piichart Duhay et Pierres Leplastrier, dont le nom suit, figurent comme maîtres dansfacte de renouvellement de la confrérie des peintres et imagiers de Rouen, qui eut lieu le 12 novembre 1607.
Jehaa Testefort.
Nous avons cité les noms de Lyenard de Feschal et de Pierre Lyenard
r 1 • 11 T , fie Feschal.
Leplastrier en parlant des travaux de Richart Duhay et de
' Voici les prix de plusieurs couleurs : azur, 3^ et 4** la livre; massicot, 7* G^;
blanc de plomb, 2' 6*; vennillon, 12' G"" vert de gris , 5'.
cxxxir INTRODUCTION.
Pierres Jeliaii Testefort. Nous ne nous étendrons pas davantage sur ces
Leplastrier. , . ,. , t ^ i
deux peintres; nous durons seulement, ctaj^res les registres capitulaires de la cathédrale de Rouen , que Lyenard de Feschal , en l'année 1628, obtenait du Chapitre l'autorisation de bâtir une échoppe contre l'église , pour vendre « ses peintures et y mages. »
Jehan Barbe. Cet artiste mérite une mention à part; il était, à la fois, peintre et verrier, et fut employé, en cette double qualité, au château de Gaillon, Il était payé sur le pied de quatre sous et demi, et plus souvent de cinq sous par jour, ce qui prouve l'estime qu'on faisait de son talent ^ J'ai indiqué ailleurs^ que Jehan Barbe avait succédé à son père comme maître verrier de la cathédrale de Rouen. Il y exerça la maîtrise durant quarantedeux années, de 1/488 à i53o, et remania presque toutes les verrières de ce beau temj^le. Jehan Barbe, verrier, peintre, doreur, était initié à tous les procédés, à tous les secrets de ces arts divers, qu'il cultivait avec un égal succès; il en pratiquait lui-même toutes les manipulations. Aussi, ne devonsnous pas être étonnés de le voir quitter le pinceau pour fabriquer et vendre des couleurs (p. Soy, SyS); l'artisan, l'ouvrier ne se séparait pas de l'artiste. Il n'est pas jusqu'à des lanternes qu'il ne fabriquât, comme verrier; on les lui payait quinze sous pièce au château de Gaillon (p. 346).
Gérauime Comme peintre proprement dit, Géraulme, Hiérosme, Gé- .e Tournieiies. ^.^^^^^ Tourniellcs OU de Tournieres^ (car l'orthographe de son nom varie dans nos comptes) nous paraît avoir eu un ta-
' Les peintres ordinaires ne recevaient que quatre sous. — ' Essai sur la peinture sur verre, par E. H. Langlois , page 181. — 'Alias Tourniel , Tourniol
REVUE DES ARTISTES. cxxxm
lent supérieur à ceux des artistes que nous venons de passer en revue. C'était sous sa direction, en effet, que ceux-ci travaillaient à la décoration de la maison du Lydieu et du pavillon du jardin. Tandis qu'ils étaient rétribués à tant par jour, lui, outre le prix de son travail journalier, recevait un traitement fixe, et sa dépense lui était payée séparément. Ce traitement était peu considérable, suivant l'usage de ces temps éloignés, où le travail manuel dominait tout et ne se séparait pas de la pensée, ni même de la sm^eillance journalière. Cependant il faut convenir que le cardinal d'Amboise s'était montré grand et généreux. Tandis que le maître maçon de la cathédrale de Piouen recevait du Chapitre de cette église, à titre de regard sur les ouvriers , un traitement annuel de i o' \ Géraulme de Tournielles touchait ses gages, pour nous servir de l'expression du temps, sur le pied de /\.^^ environ par année : le cardinal d'Amboise n'avait pas voulu imiter la parcimonie traditionnelle de son Chapitre.
Nos comptes ne nous disent pas de quels sujets Jérôme de Tournielles avait embelli les bâtiments du château de Gaillon. Le samedi 20 avril i5o4, il recevait, à valoir sur son service « six escus à la roze, vallant xix' » (p. 69).
Le nom de Jérôme de Tournielles figure dans les comptes de Gaillon du mois d'avril i5o4 au mois d'août 1609. appelé, dans un registre particulier du receveur de la châtellenie de i5o2, «le peintre de monsieur» (du cardinal). Il était venu à cette époque au château « avec son garson , pour rabillier la gallerie. » Il employa vingt-neuf jours à ce travail. En i5o4,on lui donna le même titre de peintre de monsieur.
Les peintres dont nous venons de passer la revue appar-
' Son travail manuel lui était payé à part quatre sous par jour. ( Begistres capitulaires.)
cxxxiv INTRODUCTION.
tiennent tous à la corporation rouennaise. Il faut, toutefois, eu excepter le dernier d'entre eux, que Georges d'Amboise avait fait venir, vers la fin de l'année i5oi , de son pays, dont on ne cite pas le nom. Voici ce que nous lisons dans les registres d'un des trésoriers du cardinal, où il est question de travaux de peinture exécutés dans son manoir archiépiscopal et dans celui de Déville auprès de Rouen :
« Le XXV' d'avril ( i5o2), à Jérosme de Tourniol , tant ce que mondit seigneur luy a ordonné pour la despence que a faict à venir de son pays que pour ses gaiges, payé xvi escus soleil , qui valent xxix^^ iiii'.
M Le xxvii^ de septembre, à Jérôme Tourniol, pour parfaire son payement de xxv escus pour ses gaiges et de dix escus que mond. seigneur lui a ordonnés pour sa clespence à venir de son pays, xvi escus soleil, qui vallent xxix^ iiii' vi''.
'( Payé à Hierosme Tourniel, paintre, pour une année des gaiges que mond. seigneurie cardinal luy a ordonnés, eschue à la Saint-Michel m v'' et troys, la somme de xxv escuz d'or au soleil, qui vallent xlv^ xif vi*^. »
Jérôme de Tournielles ne pouvait être un artiste venu d'Italie, ainsi que quelques personnes, qui veulent toujours voir la main des Italiens dans tous nos monuments du xvi" siècle, seraient disposées à le penser. La modicité des frais de voyage alloués à ce peintre viendrait combattre victorieusement cette opinion. Ces frais de voyage ne s'élevèrent qu'à dix écus soleil, soit 18^ 5'; ils eussent été quadruplés au moins si Jérôme de Tourniolles eût franchi les Aîpes pour venir en France. En effet, nous voyons un autre artiste, Pierre Valence, recevoir plus de la moitié de cette somme, dix livres tournois, pour être venu seulement de Tours à Gaillon, c[ui ne sont séparés que par une cinquantaine de lieues.
REVUE DES ARTISTES. cxxxv
Il nous reste à signaler dans la liste des peintres, trois autres noms également étrangers à la Normandie.
r Pierre Bonté était de Lyon; il fit, en lôog, le dessin d'une pierre Bonté, broderie sur velours destinée au château de Gaillon, qui fut exécutée à Milan (p. 3/42). ^
Jehan Fanart, « paintredemourantà Amboise, » dorait, d ans Jehan Fanard. le courant du mois de septembre i5o8, pour la somme de 48 écus d'or soleil, valant 88 livres, le grand bas-relief en marbre de la bataille de Gênes, dû au ciseau d'Anthoine Just (p. 343).
André de Solario, peintre milanais, de fécole de Léonard André
t ' ' 1 !• 1 T 1 • • r • • de Solario.
de Vinci, que le cardinal d Amboise avait laxt venir en Normandie, fermera cette liste.
Sans parler de ceux qui ont confondu le peintre napolitain Antoine Solario, dit Zingaro, avec notre peintre milanais, la plupart des biographes ont altéré le nom de ce dernier, qu'ils écrivent tour à tour André Solario , Solari, Salai, Salaini. 3on véritable nom est André de Solario, comme cela ressort de nos registres et de f examen des tableaux de ce maître , qu'il avait toujours soin de signer ^
Maître André de Solario^, peintre de Milan, fut choisi par le cardinal d'Amboise, et appelé, vers le milieu de Tannée 1607, en Normandie, pour peindre la chapelle de son château de Gaillon. C'était le grand-maître Charles d'Amboise, gouver-
' Sur le charmant tableau de la Vierge se trouve confirmée par la signature d'un
allaitant l'enfant Jésus , de la collection du autre tableau de la même collection , le Jé-
Louvre, on lit : Andréas de Solario fa. sus en croix : Andréas. Mediolanensis. fa.
" Cette dénomination de nos registres i5o3.
cxxxvr INTRODUCTION.
neur du duché de Milan , neveu du cardinal , qui s'était abouché, en son nom, avec André de Solario, et qui lui fit compter, au moment de son départ pour la France, 70 écus au soleil valant 129^ 10' (p. ^18), pour servir, sans douté, aux frais du voyage. Une somme de 8^ 6' 6^^ fut allouée par mois au peintre milanais , pour sa dépense , celle de son homme et d'un cheval, et, pour son traitement personnel, une somme de 23tt 6*^, également par mois.
André de Solario les toucha pendant deux années consécutives, à partir du 6 août 1607 jusqu'à la fin de septembre 1 609. Ses gages, on le voit, s'élevaient à 1 5' 5^* par jour, chiffre triple et même quadruple de celui de la journée des peintres ordinaires qui furent employés, comme lui, au château de Gaillon. La différence paraîtrait plus grande encore, si l'on faisait entrer en ligne de compte les frais de dépense journalière, qui étaient remboursés à André de Solario.
Rien n'était épargné pour mettre le peintre milanais à même de donner à son ouvrage toute la perfection désirable sous le rapport matériel, ainsi que le prouve cet article du compte
de i5o8-i5o9 : « A pour une onze et demie d'azur qu'il
a fait venir de Venize , lequel a esté livré à André de Solario , paintre de Milan , pour besongner à Gaillon par quictance dud. paintre, xxii" xvr' « (p. 343).
André de Solario étant payé par mois, et les comptes de Gaillon, qui ne s'arrêtent qu'au 3i octobre 1609, ne relatant aucun nouveau payement fait au peintre milanais depuis la Saint-Michel de la même année, on doit en inférer que Solario avait, à cette époque, terminé les peintures dont il avait été chargé.
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