‹ Comptes de dépenses de la construction du château de GaillonChapitre 6 sur 318 · RÉCIT HISTORIQUE · texte numérisé non relu

RÉCIT HISTORIQUE

« Il se pourmenoit par la maison de Gaillon, ajoute son se- « crétaire, et se recréa fort à voir certaines machines, au des- « soubz du lieu où estoit nagueres la bibliothèque, depuis « donnée par M. l'archevesque au Chapitre de son eglize cathe- « dralle, lesquelles machines ont divers mouvementz; et l'une «d'icelles, qui est en forme de religieux de Saint-Benoist, « s'estant approchée de mon dict seigneur le chancelier, avec « une boëte pour quester, il y a mis une pistolle \ »

Désormais rassuré sur le sort de ses ouailles, et au milieu des douceurs de la paix, François de Harlay s'efforça d'attirer à Gaillon les savants, en leur ouvrant une académie, et en prenant une part active à leurs travaux. Il y établit même une imprimerie, d'où il sortit une collection de pièces, qui reçut de lui le titre de Mercure de Gaillon.

Une des pièces en vers de ce recueil , à laquelle François de Harlay semble faire allusion dans l'inscription que nous avons rapportée ci-dessus, pastorali carminé decantatus, donne sur le château de Gaillon des détails curieux, qu'on ne trouverait peut-être pas ailleurs, et que nous avons mis à profit dans la description qui fait suite à ce récit historique.

François de Harlay mourut au château de Gaillon le 2 2 mars i654. Son cœur fut déposé dans la chartreuse; son corps fut porté à Rouen , et placé dans le tombeau des cardinaux d'Amboise, dont il était le parent par sa mère.

Nicolas Colbert, fils du ministre de Louis XIV, passe pour avoir fait des dépenses immenses au château de Gaillon ; on les évalue à plus de deux cent mille écus. Ces travaux, qui ne portèrent pas sur le corps même de fancien château, mais sur les bâtiments accessoires, avaient été exécutés sur les des-

Diaire du chancelier Séguier, p. i/i-Sg.

XL INTRODUCTION

sins de Mansart. Cette dernière circonstance nous est révélée par une lettre de Fénelon, dans laquelle donnant un libre cours à ses sentiments de piété et de charité chrétienne , il adresse à Nicolas Colbert des observations, disons mieux, des reproches , sur les grandes dépenses qu'il méditait : « J'ap- " prends, monseigneur, lui écrivait-il, que M. Mansart vous « a donné de grands dessins de bâtiment pour Rouen et pour <i Gaillon. Souffrez que je vous dise étourdiment ce que je « crains là-dessus. La sagesse voudroit que je fusse plus sobre « à parler; mais vous m'avez défendu d'être sage, et je ne puis « retenir ce que j'ai sur le cœur. » Après ces précautions oratoires, Fénelon cherche à prémunir farchevêque de Rouen contre l'entraînement de semblables travaux; puis il ajoute avec une indignation toute chrétienne:

(t En vérité, les pasteurs chargés du salut de tant d'âmes ne «' doivent pas avoir- le temps d'embellir des maisons. Qui cor- « rigera de la fureur de bâtir, si prodigieuse de notre siècle, «si les bons évêques même autorisent ce scandale.»^ Ces deux «maisons qui ont paru belles à tant de cardinaux et de princes « même du sang, ne vous peuvent-elles pas suffire? N'avez-vous « pas d'emploi de votre argent plus pressé à faire Souvenez- «vous, monseigneur, que vos revenus ecclésiastiques sont le « patrimoine des pauvres; que ces pauvres sont vos enfants, et <i qu'ils meurent de tous côtés de faim »

Ces paroles éloquentes, ces conseils que Fénelon devait si hien mettre lui-même en pratique dans son diocèse de Cambray, n'arrêtèrent pas l'archevêque de Rouen. Nicolas Colbert, élevé à l'école de Louis XIV, et qui disait sans doute, avec lui, que donner du travail au peuj^le c'est la meilleure ma-

' Histoire de Fénelon, par M. de Beausset, t. III, p. 5i4.

RÉCIT HISTORIQUE. xli

nière de lui faire du bien, n'en poursuivit pas moins les grands travaux dont Mansart lui avait tracé les plans

Singulier jeu des destinées! c'est dans ce même château de Gaillon, où était conservée la lettre de Fénelon, que le prélat auquel elle était adressée rendit contre son auteur une sentence devenue fameuse. C'est à Gaillon, sous Nicolas Colbert, que se tint en elfet, le 3o juin 1699, l'assemblée des évêques de Normandie , convoquée par lettre de Louis XIV, pour examiner le bref du pape Innocent XII, lancé contre le livre des Maximes des saints de Fénelon.

Les évêques, présidés par Nicolas Colbert, après avoir invoqué les lumières du Saint-Esprit dans la chapelle du château, se réunirent dans la grande salle, et là, après en avoir délibéré, acquiescèrent au bref du pape, et condamnèrent à leur tour le livre de l'archevêque de Cambray.

Si dans cette assemblée, à propos de Fénelon, on évoqua Priscillien, Elipande, Goteschalc, Apollinaire, Abailard, voire les Albigeois, style ordinaire de concile, la justice veut que nous rendions hommage à la modération dont les évêques de Normandie , leur primat en tête , firent preuve , en proclamant les vertus et le talent du vénérable archevêque dont ils se voyaient forcés de condamner les erreurs ^.

L'archevêque Colbert ne s'était pas contenté d'employer le talent de Mansart pour l'embellissement du château de Gaillon ; il avait fait également appel à celui de le Nostre. Il demanda à ce dernier le plan d'un nouveau parc.

Déjà le Nostre avait mis la main à l'œuvre, lorsque le Chapitre de Rouen s'opposa à l'abatis des arbres de haute futaie

' Les travaux exécutés par Mansart au le grand escalier conduisant à l'ancienne palais archiépiscopal de Rouen consistent Salle des États. — ' Concilia Rotomagensis dans la porte en pierre de la cour et dans provinciœ, première partie, page 249.

CHÂTEAU DE GÀILLON. /

xLii INTRODUCTION.

de l'ancien parc qui gênaient le plan de le Nostre. Nicolas Colbert se vit contraint de recourir à Louis XIV pour obtenir l'autorisation de passer outre. L'archevêque exposait, dans sa requête, « qu'il ne s'agissoit que de quelques arbres chesnes, « au nombre de cinq à six cens, épars çà et là, âgez de deux «cens ans, de très méchante qualité, dont la majeure partie « séchoit debout et le reste étoit sur son retour et dépérissoit « de jour en jour; que lesdits vieux arbres ne pouvoient tout « au plus servir qu'à son chauffage. »

Vérification faite, au lieu de 5 à 600 pieds de chênes, il s'en trouva, de compte fait, 2,771. Mais les experts \ après avoir déclaré que ces arbres étaient effectivement sur leur retour; qu'il était constant, d'ailleurs, que, la vente du bois déduite, l'archevêque mettrait encore plus de trente mille livres du sien, et que par cette dépense il ferait un des plus beaux parcs du royaume, émirent un avis favorable. En conséquence, Louis XIV, par lettres patentes du 10 novembre 1691, accorda l'autorisation demandée , « à la charge par l'archevêque d'achever le plan « et le rétablissement du parc , suivant le plan qui en avoit « esté donné par le sieur le Nostre; » ce qui fut exécuté.

Le successeur de Nicolas Colbert, Claude-Maur d'Aubigné, passe pour s'être occupé de Gaillon. «Ce prélat, dit le conti- « nuateur de Farin, a rétabli et augmenté le palais archiépis- « copal, aussi bien que le château de Gaillon, et a rendu l'un u et l'autre plus commode ^. »

Quelle était la nature de ces restaurations et agrandissements? Nous l'ignorons. Si le château de Georges d'Amboise y gagna sous le rapport de la commodité, il est peu probable qu'il en ait été de même sous le rapport de l'art.

' Parmi eux on nomme Pierre Petau, ' Histoire de la ville de Rouen, édit. de

jardinier du roy, à Versailles. i73i , t. III, p. 54/.

RÉCIT HISTORIQUE. xliii

Vers ce temps, en effet, les successeurs du ministre de Louis XII prenaient peu souci de son œuvre ; ils ne la comprenaient pas. En veut-on la preuve ? Cet élégant pavillon de la Ligue, ornement du parc, l'archevêque d'Aubigné le laissait tomber en ruine; le beau canal qui y conduisait, la vase seule le remplissait alors, on le laissait sans eau; c'est Piganiol de la Force qui nous l'atteste ^ Un peu plus tard la magnifique fontaine de marbre que Georges d'Amboise avait fait placer au centre de la cour du château et qui en faisait la principale décoration , ayant besoin de réparation , on trouva plus expédient de la démolir et d'en vendre les matériaux. Même chose fut faite à l'élégant clocher, couvert de figures, qui couronnait la chapelle. Les pilliers qui le soutiennent étant pourris, dit la pièce à laquelle j'emprunte ces détails, au lieu de remplacer ces quelques pièces de bois, on mit le clocher par terre, et on lui substitua une forme de campanille ou lanterne des plus lourdes. Ces actes de vandalisme furent consommés en lyôy, sous M. de Saulx-Tavannes. La mémoire de cet archevêque ne doit pas seule en porter la peine; disons qu'ils furent autorisés par un arrêt du Conseil et par un mandement exprès de Louis XV ^

Si M. de Saulx-Tavannes s'intéressait peu à Gaillon sous le rapport monumental , il ne le négligea pas sous un autre point de vue.

Ce fut lui qui parvint à affranchir cette résidence de la juridiction des évêques d'Évreux, dans le diocèse duquel elle était située. Les archevêques de Rouen , primats de Normandie, avaient toujours supporté avec peine de se voir ainsi placés sous la dépendance d'un de leurs suffragants. M. de

* Nouvelle descrip lion de la France, t. \, ^ Archives du département de la Seine-

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