DEUXIÈME PARTIE
DESCRIPTION
Celui qui, pour connaître le château de Gaillon et se faire une idée exacte des bâtiments et des jardins élevés par le cardinal d'Amboise, augmentés depuis par ses successeurs, se transporterait sur les lieux, en reviendrait bientôt cruellement déçu. Il chercherait en vain ce que le temps avait épargné, mais que la main des hommes, plus impitoyable, a dénaturé, renversé, détruit. Pour contenter le désir qui le poursuivait, force lui serait de faire un appel au souvenir du petit nombre de vieillards du pays qui ont survépu à cette demeure vraiment royale, ou mieux encore aux récits de ceux qui, dans des temps plus éloignés de nous, l'ont visitée et décrite.
Pour l'aider, le guider dans cette investigation, mettons sous ses yeux les descriptions faites à un long intervalle, et par un artiste qui, dans le siècle même qui vit l'érection du château de Gaillon , le dessina et le décrivit , et par un historiographe qui le visitait un siècle et demi plus tard. Nous commencerons, en suivant l'ordre des temps, par Audrouet du Cerceau, qui écrivait en i ôyô; puis, nous passerons à Piganiol de la Force, dont le récit date de lyiô.
« Ce bastiment, dit le premier en parlant du château de Gaillon, est au païs de Normandie, distant de la ville de Rouen , capitale du pays , dix lieues. Il est élevé sur un tertre
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ayant le regard fort beau du costé de l'Orient : auquel costé passe encores la rivière de Seine , à un quart de lieue près. Ce lieu fut ainsi dressé par un cardinal d'Anmboise, du vivant du roy Loys douziesme : et est fort bien basty, de bonne manière, et d'un riche artifice, toutefois moderne, sans tenir de l'antique, sinon en quelques particularités qui depuis y ont esté faites. En la court est une grande fontaine de marbre blanc, bien enrichie d'œuvre. Au pied du chasteau est le bourg, la montée duquel est malaisée, encores qu'il y ait moyen d'y faire des escalliers , qui se pourroyent pratiquer avec certaines terraces, qui se trouveroyent en hault au devant du bastiment. Ce logis est accommodé de deux beaux jardins : l'un desquels est au niveau d'iceluy, et entre deux une place, ou manière de terrace, que monsieur le cardinal de Bourbon à présent fait approprier d'édifices, tant au niveau dudit logis que au pied de la terrace, adjoustant à ce bas une gallerie d'assez belle ordonnance, selon l'antique, qui regarde sur le val. Or est ce jardin accompli d'une autre belle gallerie et plaisante, digne d'estre ainsi appelée à cause de sa longueur, et du moyen dont elle est dressée, ayant sa veue d'un costé sur le jardin et de l'autre sur ledit val, vers la rivière. Au milieu du jardin est un pavillon, où se voit encores une fontaine de marbre blanc. Quant à l'autre jardin, il est compris en ce val, sur lequel la gallerie a son regard merveilleusement grand , et où seroit facile de faire de grandes beautez : joignant lequel est un parc de vignes, dépendant de la maison, non fermé. Outre plus au mesme val, tirant vers la rivière, ledit sieur cardinal a fait ériger et bastir un lieu de Chartreux, abondant en tout plaisir. Il y a davantage en ce lieu un parc auquel, si vous voulez aller, soit du logis, ou bien du jardin d'en hault, il faut souvent monter, tant par allées cou-
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vertes d'arLres que terraces, qui tousj ours regardent sur le val; et continuant, vous parvenez jusques à un endroit où est dressée une petite chapelle et un petit logis, avec un rocher d'hermitage assis au milieu d'une eaue , ayant la cuve quarrée et entour icelle des petites allées à se pourmener : pour auquel entrer il faut passer une petite bascule. Près de là se voit un petit jardin, et dans icelui force piedesteaux, sur lesquels sont posées des figures entières de trois à quatre pieds de hault, de toutes sortes de devises, avec ce quelques allées bercées, couvertes de couldres : estant la place de cet hermitage fort mignarde et jolie, et autant plaisante qu'autre qui se puisse trouver. Passant oultre, vous venez à un autre lieu, basti sur une eaue, qu'on appelle la Maison Blanche. Son premier estage est comme une salle ouverte à arcs de trois costez, ayant son regard dans l'eaue. L'autre costé est une montée, avec quelques jDetites garderobbes. De ceste montée l'on va en hault , où sont pareilles commoditez que dessous, excepté qu'au lieu d'arcs ce sont des fenêtres quarrées. En la salle basse, du costé du buffet, il y a comme trois fontaines quarrées de deux ou trois pieds, dans lesquelles on descend pour avoir l'eaue, et tout se voit d'icelle salle avec quelques murailles garnies de niches. Somme, en ce parc y a tant d'autres jolivetez, et le lieu est si plaisant que merveilles, comme le pourrez comprendre par l'ordre que j'ay tenu en la continuation des dessins que je vous en ay figurez. »
Ecoutons maintenant Piganiol de la Force.
« Le château de Gaillon a été bâti par le cardinal d'Amboise, archevêque de Rouen et ministre d'état sous le règne de Louis XII. Il pourroit passer pour la plus belle maison de France, si on avoit voulu y faire une entrée convenable et y faire venir des eaux dedans l'étang qui est au-dessus. Il faut
CHÂTEAU DE GATLLO\. q
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en faire presque le tour, pour y entrer par une petite porte fort vilaine. On entre dans une cour, qui conduit dans une autre , qui est grande , quarrée , et au milieu de laquelle est une fontaine superbe. Le château est composé de quatre ailes de bâtimens, et accompagné d'une chapelle flanquée à une de ses encoignures. Le chœur de cette chapelle est hors d'œuvre, et porte un clocher tout à jour, revêtu de plomb et orné de plusieurs figures de même métal. Les ouvrages de sculpture et les autres ornemens de cette chapelle méritent l'attention des curieux. Dans le château, il y a deux grands appartemens l'un sur l'autre : celui d'en bas est composé de plusieurs grandes chambres, d'une galerie au bout, qui fait face à l'ol angerie, et d'une colonnade, qui est une espèce de -salon ouvert; à côté des chambres est une autre galerie, au bout de laquelle on trouve un grand salon; l'appartement d'en haut a le même nombre de chambres, la galerie et le salon comme en bas; mais au bout de la galerie, qui répond à celle du bas, (|ui donne sur l'orangerie, est un salon des plus beaux, d'où l'on entre dans la serre, et qui conduit de plain pied dans un parterre; le jardin est composé de plusieurs parterres, qui se communiquent par des rampes douces et conduisant dans un potager qui a plus de soixante arpens en quarré : l'orangerie est faite en amphithéâtre, et j'y ai vu plus de trois cents orangers. A côté est un grand parterre d'où l'on entre dans le parc, qui contient huit cents arpens : il est percé d'une infinité de routes , et ce qu'il y a de plus remarquable est le pavillon de la Ligue, qu'on laisse tomber en ruine, peut-être par rapport à la grande dépense que Nicolas Colbert, archevêque de Rouen, a faite au château. On prétend que ce prélat a dépensé plus de deux cent mille écus à augmenter ou embellir la maison. La vue de ce château est des plus belles de France, car, des
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quatre galeries et du corridor, l'on découvre plus de deux lieues de païs. A droite, on voit des coteaux chargés de vignes et de bouquets de bois, et à gauche est la rivière de Seine, qui serpente et paroît un grand canal, que la nature semble avoir fait exprès pour servir à l'embellissement du château. De l'autre côté de la rivière sont des bouquets de bois, qui couvrent une côte qu'ils rendent agréable. Dans la plaine sont plusieurs remises pour le gibier, qui y est en quantité et d'un fumet excellent. Il y a aussi une garenne, dont les lapins sont trèsestimés. »
Quelque étendue que du Cerceau et Piganiol de la Force, qui avaient vu et visité les lieux, se soient plu à donner à leurs descriptions, combien l'une et l'autre laissent encore à désirer ! Les dessins que du Cerceau a joints à la sienne, suppléent, en partie , il est vrai , à cette insuffisance , et comblent des lacunes qu'il serait impossible aujourd'hui de remplir. Aussi, nous sommes-nous empressé d'en reproduire quelques-uns, bien qu'ils ne se recommandent pas toujours par une fidélité scrupuleuse; tels qu'ils sont, ces dessins sont éminemment précieux pour f histoire du château de Gaillon.
Si le temps a dénaturé, emporté presqu'en entier le monument, il a fait surgir de la poussière où ils étaient enfouis, les témoins écrits de sa construction. C'est un secours inattendu, qui nous permet de décrire, à notre tour, cette belle résidence. C'est une espèce de dépouillement des comptes, objet de cette publication, que nous allons faire, nous réservant de le combiner avec les souvenirs de nos devanciers et les débris eux-mêmes de fœuvre du cardinal d'Amboise, que nous avons pu faire revivre dans les seize planches de fatlas qui accompagne cet ouvrage. Les bornes d'une introduction nous interdisent, on doit le comprendre, des détails trop multipliés,
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trop étendus. Le lecteur qui ne se contenterait pas de la rapide excursion que nous allons lui faire faire, jDOurra se livrer à de plus longs détours dans nos comj)tes eux-mêmes.
Gaillon, dans l'origine, véritable forteresse, se composait, à l'instar de tous les châteaux normands, d'une enceinte de hautes murailles garnies de tours et défendues par des fossés. Au centre se dressait une maîtresse tour, le donjon.
Cette donnée se trouve confirmée par le sceau du célèbre Cadoc, qui ne crut rien pouvoir mieux faire que d'y représenter la forteresse dont Philippe -Auguste l'avait nommé châtelain.
Les Anglais, au xv^ siècle, jetèrent par terre la maîtresse tour et rasèrent les remparts. (Voir ci-dessus, p. x.)
Le cardinal d'Estouteville, plusieurs années après, en relevant le château de Gaillon de ses ruines, sans prétendre lui restituer son caractère spécial de forteresse, conserva néanmoins l'ancien tracé, et répara les murailles d'enceinte. Des
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fossés, des tours, des ponts-levis étaient encore, à cette époque, l'accompagnement obligé des châteaux : le système féodal n'avait point abdiqué.
Le cardinal d'Amboise , esprit novateur et amant passionné des arts, n'osa pas lui-même s'affranchir de ces nécessités. Au lieu de porter hardiment ses constructions hors de l'enceinte féodale, sur un terrain plus libre, où il eût pu leur donner tout le développement nécessaire et livrer carrière au génie des artistes inspirés par lui, il se renferma dans le périmètre du vieux château.
Etreint sur cette pointe de terre anguleuse, il fit appel à tout ce que fart pouvait présenter de ressources et de richesse pour dissimuler et faire oublier ce défaut capital.
Bien qu'à fépoque où Georges d'Amboise édifiait le château de Gaillon on n'attachât pas à la régularité du plan général des édifices la même importance qu'on y mit j)lus tard, on sent quels efforts dut faire Georges d'Amboise pour combattre les difficultés du terrain; ces difficultés, il faut le dire, ne furent pas toutes vaincues.
Le château, sur la langue de terre où il est assis (voir pl. II), affecte la forme triangulaire.
Il était de toutes parts entouré de fossés (L, L, L),
Un pont-levis , défendu par deux tours basses plongeant sur le fossé, donnait accès au corps du château, en a, b.
Un pavillon carré. H, flanqué de tourelles à ses angles, et sur lequel s'appuyait, à droite et à gauche, un corps de bâtiment, conduisait à la première cour A.
Cette cour, de forme irrégulière, et assez étroite, donnait passage, en e, pour mener à la grande cour B.
La disposition du terrain n'avait pas permis de donner à cette cour principale la régularité désirable; pour cela, il eût
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fallu la resserrer encore davantage, et j^orter en avant la ligne de bâtiments, qui fuit en diagonale sur un des côtés : la cour eût perdu en dimensions ce qu'elle eût gagné en régularité; on renonça à cette combinaison.
Le principal corps d'habitation, C, formant un des côtés de la cour, regardait le sud-ouest. On y accédait par deux escaliers extérieurs, placés à deux angles opposés de la cour, y, m.
Une forte tour ronde, I, flanquait ce corps d'habitation du côté des fossés.
A fopposé était la chapelle du château, J.
Les deux côtés latéraux de la cour, qui s'ajDpuyaient aux deux escaliers, en équerre, formaient deux galeries, D, E, ouvertes au rez-de-chaussée, fermées à l'étage supérieur.
Au centre de la cour s'élevait une grande fontaine, (j.
A fangle nord-ouest de la cour, un pavillon carré, K, flanqué de tourelles en encorbellement, livrait passage, au moyen d'un pont-levis jeté sur le fossé, de la cour principale du château à une vaste terrasse ou esplanade. M, garnie, sur deux de ses côtés, de bâtiments.
De cette esplanade on entrait dans le jardin ou parterre, N.
Une immense galerie, 0, occupait un des grands côtés du parterre.
Un petit pavillon se voyait à son extrémité; à la partie centrale était une fontaine, (j, accompagnée de volières.
En sortant du jardin on entrait dans le parc.
Une immense avenue conduisait au lieu dit fHermitage et à la Maison-Blanche, si bien décrits par du Cerceau (voir cidessus, p. xLix), et dont notre planche IX, empruntée aux dessins de cet architecte, achève de donner une idée aussi complète que possible.
Nous ne ferons que mentionner le parc boisé, qui s'éten-
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dait au delà de la Maison-Blanche , et qui n'occupait pas moins de huit cents arpents. Il se dessinait en longues allées, se croisant à un rond-point.
Un vaste jardin potager, qui descendait dans la plaine, en dehors de l'enceinte générale du château, du côté de l'est, complétait ce vaste ensemble.
Revenons maintenant sur nos pas, et, nos comptes à la main , arrêtons-nous un instant à chacune des parties que nous venons de parcourir à grands pas; nous allons faire plus ample connaissance avec elles.
Ramenons le lecteur dans la cour principale du château. Pénétrons avec lui dans le grand corps d'habitation; là commencèrent les travaux du créateur du château de Gaillon , suivons-le dans sa marche.