XIJ
vieux palais des constructions parasites qui l’enserrent et l'étouffent à cette époque. Au moins, durant les premières années de son administration, jusqu’en 1670 environ, de nombreuses acquisitions d’hôtels ou de maisons particulières ne sauraient avoir d’autre but que la continuation et le, dégagement du Louvre.
Toutefois, malgré les sages et hardis conseils de Colbert, l’ancienne résidence des rois fut bientôt délaissée pour un rival préféré. Sur les huit millions consacrés en dix-sept années au Louvre, près de sept avaient été dépensés avant 1671; à partir de cette date, le budget du château diminue à chaque exercice, et tombe, en 1680 ou 1681, à 20 ou 3 0,0 00 livres.
Tandis que le Louvre était l’objet d’une disgrâce dont il ne se relèvera pas de longtemps, les sommes affectées aux constructions de Versailles 11e cessent de suivre une progression constante. Comme si les représentations de Colbert eussent exercé quelque influence sur l’esprit d’un prince encore jeune, les dépenses, qui dépassent 780,000 livres en 1 6 6 4 et 5 8 0,0 00 livres en 1 6 6 5 , tombent, les années suivantes, au-dessous de 3oo,ooo et même de 200,000 livres. A vrai dire, la conquête de la Franche-Comté absorbe un instant l’attention du souverain et toutes les ressources des finances. De même, en 1673 et les trois années suivantes, les travaux, qui avaient repris un rapide essor en 1670, subiront un nouveau ralentissement. Mais, à dater de 1677 et surtout de 1679, les dépenses augmentent sensiblement et atteignent la somme de cinq millions par an. C’est en 1 6 8 5 et en 1686 quelles arrivent au maximum, d’après les registres des Comptes comme d après le mémoire de Marinier. Les chiffres donnés par le commis de Mansart ne concordent pas toujours, nous l’avons dit, avec nos résultats; toutefois ils ne s’écartent pas sensiblement de la vérité, si au chapitre de Versailles on joint ceux de Trianon, Clagny et Marly, que Marinier a réunis, et que nous avons séparés, coniormément aux registres. Qu’importe, au reste, une différence de quelques centaines de mille livres, quand on sait que nul compte antérieur à la Révolution n est complètement exact? Ce qui reste définitivement acquis, c’est qu’aucune dépense na été dissimulée ou imputée sur d’autres départements, comme on l’a parfois prétendu. Pour réduire à néant de pareilles insinuations, il convenait de donner le compte avec tous ses détails, même les plus infimes, de reproduire fidèlement ses insipides énumérations de manœuvres employés aux terrassements de Versailles. Quand on voit figurer sur le registre les moindres outils, les pioches et les brouettes fournies aux Suisses occupés durant plusieurs mois à
COMPTES DES BATIMENTS. I
creuser la grande pièce d’eau en face de l’Orangerie \ il n’est plus permis de soutenir que la dépense réelle est bien supérieure aux cluflres portes en compte.
En décomposant le total des sommes consacrées à Versailles pendant les dixsept années de nos Comptes, on remarque que plus des deux cinquièmes reviennent à la maçonnerie, environ neuf millions sur vingt-cinq. Les totaux les plus élevés appartiennent ensuite aux fouilles de terre et aux parties extraordinaires; la sculpture et la marbrerie atteignent ensemble près de deux millions; la peinture un million et un tiers; la plomberie approche de deux millions; la menuiserie, la charpenterie et la serrurerie entrent dans le total pour une somme à peu près égale, soit un million chacune; même dépense pour les jardinages; tandis que la couverture dépasse à peine 5oo,ooo livres. Il est vrai qu’une partie du château, toute l’aile du nord, reste à terminer. Le pavé ne monte guère qu’à h 00,000 livres, la vitrerie à 1 à 0,0 00 livres.
Le palais de Trianon, qui ne forme un chapitre distinct que durant une période de cinq années, coûte seulement 812,000 livres de 1671 à 1675. Il s’agit du Trianon de porcelaine et non du palais dans le goût italien qui porte aujourd’hui le nom de Grand Trianon.
Le château de Glagny, construit pour satisfaire au caprice d’une favorite, entraîne, de 167Û à 1680, une dépense de près de deux millions. Elle ne sera guère dépassée; les travaux touchent à leur terme en 1680.
Enfin le château deMarly, qui commence à supplanter Versailles dans la laveur royale, figure sur les registres pour un total de 933,000 livres en deux années seulement; un chapitre particulier ne lui est consacré qu’à dater de 1679. Les sommes relatives à cet objet iront en augmentant les années suivantes. Plus de la moitié de la dépense a passé en ouvrages de maçonnerie. Les jardinages n’y figurent pas pour moins de 2 2 û, 000 livres.
S’il est un château pour l’histoire duquel les Comptes des Bâtiments oftrent d’inestimables renseignements, c’est bien celui de Versailles. On peut suivre, année par année, l’avancement des travaux, non-seulement dans les batiments, mais aussi pour les jardins, les bassins ou fontaines, les conduites d’eau. Les
1 II n’est pas besoin d’insister sur l’inanité de la légende absurde qui fait de cet immense travail l'ouvrage d’une nuit. M. Le Roi et M. Soulié ont dit et prouvé que celte fable n’avait aucun fondement, que les Suisses avaient travaillé plus d’une année à
la pièce d’eau qui a gardé leur nom. Peu importe; la vieille légende se répète et se répétera longtemps encore , parce quelle flatte davantage la passion de la foule pour le merveilleux , tandis que la simple vérité ne parle guère à l’imagination.
INTRODUCTION
XLSU
nombreux témoignages contemporains facilitent singulièrement les études, tandis que pour les autres Maisons royales les plans et les descriptions sont bien plus rares. Sur un plan dessiné par Israël Silvestre en 1667 b et dont la planche est conservée à la Chalcographie du Louvre, le château de Louis XIII apparaît encore dans son état primitif, sous la forme d’un bâtiment carré, flanqué de quatre pavillons d’angle; la face antérieure, du côté de l’avenue, est remplacée par une grille fermant la cour d’entrée. En avant du château s’élèvent deux corps de logis allongés, rattachés plus tard au massif central : d’un côté, à gauche, en regardant le château, les écuries; de l’autre, les appartements pour les officiers de la cour ou les communs.
Un plan gravé par le même artiste, sept ans plus tard, rend sensibles les modifications apportées avant 167/1 au plan primitif. De nouvelles constructions entourent le château de Louis XIII sur les trois faces du jardin et englobent les tourelles d’angle. Deux cours intérieures éclairent les appartements; les deux ailes avancées, réservées aux écuries et aux communs, sont soudées au bâtiment central. Les ailes du midi et du nord sur le jardin 11’apparaissent point encore; mais déjà, ce point est à noter, la façade centrale sur le jardin, où se développe maintenant au premier étage la grande galerie dite des glaces, paraît achevée. Toutefois, il faut observer que le plan de Silvestre, pris au niveau du sol, n indique pas la date des étages supérieurs. Or, la grande galerie ne fut construite qu’après 167/1; seul, le rez-de-chaussée qui lui sert de soubassement existait à cette date. Notons aussi la division de la grande cour en trois parties, portant les noms d’avant-cour, cour des Ministres et cour intérieure ou cour de Marbre. Enfin, le plan de 167/1 nous donne des indications exactes sur l’état des jardins et des fontaines. Le Parterre -d’eau , l’Allée d’eau, la fontaine de la Pyramide, la fontaine de Latone, celles des Quatre Saisons, la pièce d’Apol- Jon, le grand canal, occupent déjà la place qu’ils ont conservée, tandis que, sur la droite du château et communiquant avec lui, la grotte d’Apollon s’élève sur l’emplacement du vestibule qui précède la chapelle actuelle. D’autres fontaines ou bosquets, le Marais, le Théâtre, la Salle du conseil, la Montagne d’eau, le Labyrinthe, la fôntaine des Bosquets, qui existaient en 1 6 7 4 , ont complètement disparu sans laisser de traces. Le grand bosquet, dit jardin du Roi,
1 II existe des plans de Silvestre et de Pérelle antérieurs à celui de 1667 (voyez le Catalogue de Faucheux, p. 197); mais, afin de ne pas nous
perdre dans le détail, nous choisissons les documents graphiques, plans ou vues, qui sont à la portée de tout le inonde.
occupe aujourd'hui la place d un vaste bassin, nommé i’Ile royale, qui figure sur le plan de 167/1.
La Description sommaire du chasteau de Versailles, publiée par Félibien, précisément en cette même année 167/1 b vient à l’appui du plan de Silvestre, confirmant ou complétant ses renseignements, fournissant sur la distribution des appartements, sur la décoration des fontaines, des détails qu’un plan ne saurait indiquer. Le plan et la description de 167/1 méritaient une attention particulière; nous n’avons pas de témoignage contemporain plus complet sur les grands travaux de la première partie du règne de Louis XIV. Les Comptes aideront à rectifier ou bien à préciser certains points de détail. En faisant connaître le chiffre exact des dépenses annuelles, ils fixent en même temps d’une manière authentique la part de chaque artiste dans cette grande entreprise.
Bientôt, les bâtiments terminés avant 167/1 devenant insuffisants, le palais s’agrandit encore et reçoit de nouvelles additions.
En 1678 sont commencés les travaux de la grande aile du côté de l’Orangerie, dite aile du midi. Jules-Hardouin Mansart en a la direction; les ouvrages de maçonnerie sont activement poussés en 1679, et le principal entrepreneur, Jacques Gabriel, reçoit de ce seul chef, en une année, près de 3oo,ooo livres. En même temps, s’élèvent les deux ailes avancées de la cour des Ministres, reliant quatre pavillons carrés élevés par Le Vau dès 1671 et indiqués sur le plan de 167Ô. On trouvera peut-être que nous insistons bien longuement sur les dates; toutefois ces explications nous semblent indispensables, car il est à peu près impossible de se reconnaître dans ces constructions multiples, ajoutées successivement les unes aux autres, non d’après un plan d’ensemble, mais selon les nécessités du moment. Au surplus, la publication des documents serait incomplète et
1 Cette édition de la Description de Félibien, publiée h Paris (sans nom d’imprimeur) sous la date de 1676, compte 102 pages de format petit in-8° et un plan. La même année, Félibien réimprimait, en format in-8°, la Description de la grotte de Versailles, parue deux ans avant chez Seb. Mabre Cramoisy (62 pages in-4°, avec le privilège). Ces deux opuscules font partie du Recueil de descriptions de peintures et d’autres ouvrages faits pour le Roy ; Paris, veuve Seb. Mabre Cramoisy, 1689, in-12. Les descriptions de Versailles et de la grotte vont delà page 271 à page 388. Le même volume con-
tient plusieurs pièces qui touchent à l’histoire de Versailles durant la période qui nous occupe et qui avaient d’abord été donnés isolément : i° La Relation de la feste de Versailles du 18 juillet 1668; 20 Les divertissemens de Versailles donnez par le Roy à toute sa cour au retour de la conqueste de la Franche-Comté, en l’année 167/1. Les autres opuscules réunis dans ce recueil présentent la description des tableaux de Le Brun pour l’histoire d’Alexandre et des fameuses tentures des Éléments et des Saisons, dont nous parlerons plus loin.
INTRODUCTION
presque inintelligible sans un plan détaillé, tant du château que des jardins, portant la date de la construction de chaque partie. Nous espérons que ce complément indispensable des documents ne nous sera pas refusé. Le travail existe d’ailleurs pour le château de Versailles, et il a été exécuté avec trop de soin par un architecte éminent pour que nous puissions songer à le recommencer. Malheureusement les plans historiques de Versailles dressés sous la direction de M. Questel sont restés jusqu’à ce jour inédits;1. Souhaitons qu’ils soient mis dans un bref délai à la disposition du public.
En même temps que la décoration intérieure des appartements avançait rapidement, que des constructions nouvelles s’élevaient en avant et sur les flancs du château, d’autres travaux s’exécutaient sur tous les points du parc et des environs. La Ménagerie, qui forme à elle seule comme un petit château, avec ses pavillons, ses bassins et ses cours, approche de son achèvement. Les murs du grand parc, construits à cette époque, vont enfermer les bois de Marly au nord, ceux de Satory au sud, et s’étendent, dans le vallon qui fait face au château, jusqu’à Villepreux. Nous avons vu/ démolir, en 1872, des restes de cette immense enceinte, non loin du village de Villepreux. On travaille en même temps à Marly, à Trianon , à Clagny. Telle est l’impatience du Roi qu’en certains cas, c’est Colbert qui nous l’apprend2, une équipe d’ouvriers de nuit vient remplacer le soir ceux qui quittent les chantiers, afin que le travail ne subisse aucune interruption.
Le Roi est-il retenu par la guerre loin de Versailles, il se fait rendre un compte minutieux de l’état des ouvrages. Colbert le tient au courant de toutes les mesures prises, et le souverain, tout en louant le zèle de son ministre, l’invite sans cesse à redoubler d’activité. Aussi les travaux avancent-ils rapidement. Commencée en 1679, l’aile du midi touche à son achèvement deux ans après. Rientot sera entreprise celle du nord. En même temps s’élèvera le Grand Commun, qui permettra de reléguer les cuisines et leurs dépendances loin des appartements du Roi. Vers 1 6 8 5 , le palais de Versailles, sauf la chapelle et certaines modifica-
1 Ces plans, exécutés sous l’Empire, appartiennent à la Direction des bâtiments civils. Un travail analogue, sur lequel devaient être mentionnées les différentes dates de la construction, avait été demandé aux architectes des palais impériaux. On assure que, seul, M. Questel avait terminé la tâche imposée aux architectes du Gouvernement.
Une pareille collection serait du plus haut inté-
rêt pour l’histoire de nos châteaux historiques. Espérons que ce travail vraiment utile sera repris et conduit à bonne fin.
2 Voyez les Lettres , instructions et mémoires de Colbert publiés par M. P. Clément, t. V, p. Son : «Pour Versailles, il y a deux ateliers de charpentiers, dont l’un travaille le jour et Vautre la nuit.» (22 mai 1670.)