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CHAPITRE X

Théâtre du combat naval des Romains contre les Vénèles

Nous ne nous dissimulons pas que nous rencontrerons ici une contradiction redoutable, par le nombre et par l'autorité des partisans de l'opinion contraire à la nôtre ; nous trouvons, en effet, à leur tête, M. Desjardins, le très savant auteur d'un récent ouvrage sur la Géographie de la Gaule romaine, c Le golfe du » Morbihan, dit Téminent académicien, n'existait pas à l'époque it romaine, et toutes les lies qu'il renferme étaient rattachées à

> la terre ferme. Tout ce que rapporte César du pays maritime, » théâtre des opérations principales de la troisième campagne, » nous paraît s'expliquer très difficilement si nous plaçons le » champ de bataille sur les bords du Morbihan (1).

» La campagne au contraire devient très intelligible, si on

» en place le théâtre dans les lies situées vers l'estuaire de la

> Loire (2).

» MM. de Kersabiec et Kerviler admettent, sans hésiter, que 9 la campagne de César contre les Vénètes a eu pour théâtre les » anciennes lies des bouches de la Loire ; que ces anciennes tles » représentent bien les Veneticœ insulœ de Pliiie (3). >

Ainsi nous ne saurions nous le dissimuler, nous trouvons contre l'opinion -ancienne (4), que nous défendons toujours (on voit que nous ne sommes pas possédés par l'amour-propre d'inventeur), MM. Desjardins, de Kersabiec, R. Kerviler et d'autres. Ce n'est pas, après cela, sans quelqu'étonnement que nous avons

(1) Desjardias, Géo|pr. hist. et administ. de la Gaule romaine, 1. 1, p. 281.

(2) Ibid,

(3) Ibid,, p. 296.

(4) Nous n'entendons pas parler assurément de celle qui plaçait le théâtre de la bataille navale à l'intérieur même de la petite mer du Morbihan.

ASSOCIATION BHETONKË

lu, ce que dit d'ailleurs M. Desjardins, que « Dariortguni est 9 Vannes (1). >

Essayons maintenant d'esquisser, d'après les auteurs que nous venons de citer, la forme du rivage de la Loire, vers son embouchure, et des lies de l'archipel guérandais. c Pontchâteau est » situé vers le point où la rivière de Brivet se perdait jadis dans :» les étangs, à 29 kilomètres en amont de son embouchure Y actuelle dans la Loire. Cette plaine liquide, et probablement

> navigable, occupait, au nord du fleuve, un espace circonscrit » par Saint-Nazaire, Saint-André-des-Eaux, Saint-Liphard, Her-

> bignac, La Ghapelle-du-Marais, Sainte-Reine, Crossac, Pont-

> château, Prinquiau, Savenay et Lavau.

» Cette nappe d'eau devait communiquer avec la Loire par » une ouverture de huit kilomètres de large, entre Donges et » Saint-Nazaire, et, en amont de ce point, par un autre estuaire

> de trois kilomètres, entre Donges et Lavau. Cette double corn- 1 munication avait naturellement pour effet de former une île » du territoire de Guérande, une autre île, celle de Saille (2)...

> l'Ile dé Batz (3). >

Or, € la célèbre bataille navale, qui ruina la puissance vénète, » eut lieu dans l'archipel guérandais (4). Ce fut, je pense, dans les » îles de la Brière, dit M. Kerviler, que César dut rencontrer la

» plus longue et la plus vive résistance Il est à peu près im-

» possible de pouvoir affirmer que le golfe actuel du Morbihan » correspondait, il y a dix-huit cents ans, à la topographie de » César ; certaines probabilités sont mêmes contraires à cette :> concordance, tandis que la restitution est très facile pour les » îles de la Brière. Par un phénomène bizarre, c'est le golfe, » parsemé d'îles aujourd'hui, qui ne l'était peut-être pas autre-

(1) Desjardins, Géogr. hist. et administ. de la Gaule romaine, t. I, p. 298. M. Kerviler exprime Topinion que le chef-lieu des Vénètes, à ceUe époque, devait se trouver aux environs de remplacement de Corbilon (Saint-Nazaire). Kerviler, Notice géogr., 1874, p. 52.

(2) Saille, selon M. de Kersabiee, était Vile sacrée. R. Kerviler, Not, géogr., iS74, p. 45, ad fin.

(3) Desjardins, Géogr. de la Gaule romaine, 1. 1, pp. 279, 280.

(4) M. de Kersabiee cité par M. R. Kerviler, qui partage ce sentiment. R. Kerviler, Notice géogr:, 1874, p. 45.

» fois, et c'est la plaine de nos jours, qui était certainement alors » un golfe navigable aux Cent-Iles (*l). »

Ce sont là les iles vénétiques, selon Topinion nouvelle que nous voulons combattre encore, après l'avoir déjà atteinte, croyons-nous, par la détermination de leur ville capitale, Dariorigum (Locmariaker), et la délimitation du territoire des Vénètes.

Rappelons que M. Kerviler nous a dit précédemment que Fextension du nom dHles vénétiques à toutes celles comprises entre Belle-Ile et Noirmoutiere, qui lui semble résulter du texte de Pline (2), vient à l'appui de sa thèse. Mais ce qui l'a frappé davantage, ajoute-t-il, c'est Vétude attentive du texte même de César (3). Nous l'avons étudié, nous allons l'étudier encore, en nous efforçant d'éviter, autant du moins que nous le pourrons, le:* redites narratives tant de fois renouvelées, mais pourtant en y puisant tous les éléments nécessaires à la solution du problème qui nous occupe.

Esquissons à grands traits la marche et la suite des événements, en rapprochant entr'elles les indications que nous fournissent les Commentaires^ isolées et dégagées de tous les détails qui les séparent. Le style de l'historien-conquérant est empreint d'une telle sobriété, d'un tel laconisme que nous n'imaginons pas un autre moyen d'abréger. Les Vénètes surpris, à la première heure, ou trompés peut-être sur le caractère des relations qu'on leur propose (4), ont consenti à donner des otages, à Pu-

(1) R. Kerviler, Etude crit. sur Tanc. Géogr. armoricaine, 1881, p. 206,

(2) Nous avons soutenu qu'elle n'en résulte pas.

(3).R Kerviler, Etude crit. snr la Géogr. anc. de la presqu'île armoricaine, 1874, p. 46. « La campagne .. au contraire, devient t très intelligible si on la ut place dans les iles situées vers l'estuaire de la Loire. » Desjardins, Géogr. de la Gaule, -t. I, p. 281.

(4) L'hypothèse que nous présentons là peut être appuyée de plus d'un passage de César lui-même. En voici un pris au hasard : « Les Sédunes et les » Véragres prirent la résolution de recommencer la gueiTe... ils se désolaient » que leurs enfants fussent séparés d'eux pour servir <l'otages, et ils étaient » convaincus que ce n'était pas seulement pour faire des chemins que les » Romains voulaient occuper le sommet des Alpes, mais pour en prendre à » jamais possession et annexer ces contrées à la province vobine. » Cns., fiell. .gall., III, II. N*e8t*il pas évident qu'on les avait d'abord trompés par un pré* teit« décevant.

blius Grassus. Celui-ci, nous dit César, après avoir soumis les peuples qui habitent les bords de Tocéan, avait pris ses quartiers d'hiver chez les Andes, avec la vu« légion.

Comme les vivres lui manquaient, il envoie plusieurs tribuns militaires (Dion dit pour fourrager) (1), pour s'en procurer chez les Unelles, les Curiosolites et les Vénètes. Ceux-ci retiennent Silius et Velanius, espérant ainsi se faire rendre les otages qu'ils a.vaient donnés. Leurs voisins, entraînés par cet exemple, retiennent également Trebius et Terrasidius, et tous prennent l'engagement, par l'entremise des personnages les plus considérables de leurs cités, d'agir d'un oommun accord, et de courir ensemble, quelqu'elles pussent être, les chances de la même fortune. Ils conjurent les autres peuples de défendre avec eux la liberté qu'ils ont reçue de leurs ancêtres, et de ne pas subir le joug honteux (servitutem) que les Romains prétendent leur imposer. Ayant aussitôt amené tous les peuples du littoral à leur sentiment, ils envoient à P. Crassus une ambassade commune, pour lui signifier qu'il ait lui-même à rendre les otages, s'il veut que les siens lui soient rendus.

César est informé par Crassus de ce qui se passe, et comme il était bien loin de la Gaule (il était parti au commencement de l'hiver pour l'Italie et l'Illyrie) (2), il ordcmne, en attendant son retour, de construire des vaisseaux-longs sur la Loire, qui débouche dans l'océan, de lever des rameurs dans la Provence, et de recruter également des matelots et des pilotes. Ces ordres sont expédiés (administratis) avec promptitude, et lui-même, dès que le temps le lui permet, rejoint l'armée. Les Vénètes et les autres peuples ont mis le temps à profit pour faire des préparatifs en rapport avec la grandeur du péril. Après avoir arrêté leur plan, ils ont mis les oppidums en état de défense, y ont transporté, dés campagnes, leurs approvisionnements de blé, et ont rassemblé, dans la Vénétie, des vaisseaux, en aussi grand nombre qu'il leur a été possible. Ils se sont associés pour cette guerre, les Osismes, les Lexoves, les Namnètes, les Ambiliates, les Morins, les Diablintes et les Ménapiens ; ils ont obtenu des secours de Tile de

(1> César dit : Pnefectos tribunos que, frumenti causa, dimisit. i> Gœs., Bell, gall., m, vn.

(2) c His rebas gestis cum, omnibus de causis Cssar pacatam Galliam ezisti- > 7> maret... inità hieme, in lUyricum profectus est. » Caes., Bell, gall., 1. lll, c. vit.

Bretagne, qui est située en face de ces régions. César envoie le lieutenant Quintus, Titurius, Sabinus, avec trois légions chez les Unelles, les Curiosolites et les Lexoves, pour les contenir. Il charge le jeune Brutus du commandement de la flotte et des na* vires gaulois qu'avaient fournis, d'après ses ordres, les Pictons, les Santons et les autres cités soumises. Il lui ordonne de partir, aussitôt qu'il le pourra, pour le pays des Vénètes (in Venetos), et lui-même s'y rend avec son armée de terre.

Nous avons éliminé, à dessein, dans cette narration, les détails étrangers à sa marche, donnés par César, et l'indication de tous les motifs sur lesquels se fondaient la confiance et l'espoir des Vénètes ; il explique ici à quel point la situation des oppidums rendait leurs abords difficiles, et comment, lorsque son armée était sur le point, après les plus rudes travaux, d'en emporter quelqu'un d'assaut, les Vénètes se jetaient dans leur navires (ressource qu'ils s'assuraient toujours), et emportant leurs provisions, allaient se réfugier dans un oppidum voisin, où, retrouvant les mêmes avantages, ils se défendaient de nouveau. Après s'être emparé ainsi de plusieurs oppidums, sans résultat. César se résolut à attendre sa flotte. Ces laborieuses opérations, ces digues énormes, qu'il était nécessaire d'élever, pour empêcher la marée montante de transformer l'oppidum en une île, occupèrent une grande partie de l'été (1). La formation d'une flotte, où allaient se réunir des éléments de diverses origines : des vaisseaux construits dans la Loire, d'autres venant de la Méditerranée, des rameurs de la Provence, des matelots, des pilotes, toute cette organisation ne pouvait s'improviser en un jour (2).

Nous puisons, dans la narration de César, tous les détails qu'elle peut nous fournir touchant la première partie de sa campagne, celle qui se fait sur le continent armoricain : César a donné les ordres que nous venons d'indiquer, et il est venu lui-même,

(i) c Hoc eo facilius magnam partent œatatis faciebant, quod nostrae naves » tëmpestatibus detinebantur. > Css., Bell, gall., 1. III, c xn.

(2) Les Romains ne connurent qu'assez tard les conditions de la grande navigation et )*art des constructions navales. Auguste, dans la guerre qu'il soutint contre Marc-Antoine, s'adressa, pour se procurer des navires, aux Uburniens, qui étaient renommés pour leur science et leur habileté à donner aai navires des formes éminemment propres au service maritime.

aussitôt que le temps le lui a permis, rejoindre son armée, dans le pays des Andes ; il donne Vordre à Brutus de partir, dès que 868 préparatifs seront achevés, pour le pays des Vénètes, et luimême s'y rend avec les troupes de terre. Voilà ce que nous apprenons de César ; rien de plus (l). Sur la marche de son armée envahissante, sur les incidents de la route, sur le choix qu'il a cru devoir faire, pour son itinéraire, de Tune ou de l'autre des rives de la Loire ; s'il a traversé ce fleuve, passé la Vilaine, sur tout cela, rien, pas un mot. Ce qui, déclare M. Keniler, l'a frappé davantage, c'est l'étude attentive du texte même des Commentaires (2). € César, dit-il, racontant sa célèbre campagne contre 1 les Vénètes, n'omet aucun détail, sauf le nom du point du lit- » toral où il a combattu. Or, deux choses sont à remarquer, d'une

> manière toute particulière, l'absence d'indication du passage

> d'une rivière transversale (sic), et la description topographique,

> faite par César, des opérations militaires et du lieu du com-

> bat (3). >

) Si un pont a été jeté, si des radeaux ont été construits, dit,

> de son côté, M. A. Lallemand (4), comment n'en trou von s-

> nous aucune trace dans les Commentaires^ qui décrivent si

> exemplairement toutes les opérations de cette campagne (5) ? » Il y a plus, la Vilaine elle-même semble inconnue à César. » Le même écrivain dit bientôt après : « Descendant la Loire, par » la rive gauche, sur le territoire des Pictones, peuple allié, » César passe ce fleuve à son embouchure, sur les navires gau- » lois qu'il y avait rassemblés, pour aller attaquer, sur la rive

> droite, dans la presqu'île de Guérande, les oppida du bourg

> de Batz et du Croisic, dont la prise lui assure une rade sur

> l'océan, vers la Vénétie. ». Ceci nous semble plausible, mais

(1) « César était très éloigné lorsqu'il fut instruit de ces faits par Crassus ; » il ordonna de construire des vaisseaux longs (galères) sur la Loire, qui se > décharge dans Tocéan, de lever des rameurs dans la Provence, de rassem- » bler des matelots et des pilotes. Ces ordres furent expédiés avec promptitude. » Lui-même, dès que la saison le pennit, se rendit à l'armée. » L. III, ix.

(3) R. Kerviler, Etude crit. sur la Géogr. anc. de la presqu'île armoricaine, 1874, p. 46.

(3) Ibid.

(4) A. Lallemand, Campagne de César dans là Vénétie armorie, 1861, p. 13.

(5) Sur certains points, non sur d'autres. C. M.

pourquoi donc M. Lallemand, qui croit que César traversa la Loire, à son embouchure, quoique le conquérant n'en dise rien, s*étonne-t-il qu'il ne parle pas davantage du passage de la Vilaine? Et ces oppidums nombreux (complures} qu'il emporta d'assaut, quelles indications, quels détails vous donne-t-il à ce sujet : « Compluribus oppugnatis oppidis... statuit expectandam clas-

* sem?> Peut on moins dire? Il n'est donc permis de tirer aucun argument du silence de César, sur certains points. C'est pourtant là, non le seul, mais le principal argument invoqué par M. Kerviler, pour prouver que la 1"* période de la guerre vénétique eut pour théâtre l'archiprfl guérandais. « La Vie de César, ]> qui porte le nom de Napoléon III, dit-il, affirme, sans hésita- » tion, que César s'avança jusqu'au golfe du Morbihan, et que » son armée passa la Vilaine à la Roche-Bernard ; cette affirma-

> tion nous paraît fort audacieuse ; comment se fait-il que César

* n'ait pas dit un mot d'une opération aussi difficile que celle

> du passage d'une rivière large, protonde, vaseuse et encaissée -» entre des collines abruptes et élevées, comme la Vilaine, pas-

> sage en pays ennemi, sans, avoir aucun point d'appui pour » s'assurer une défense ou une retraite. Cela n'est pas croyable, » et notre opinion bien arrêtée, après avoir lu attentivement les » Commentaires, c'est que César, ne parlant poi.it du passage 3» de la Vilaine^ il ne Va point passée (1). >

Nous ferions-nous illusion en pensant que nous avons déjà répondu à cet argument, et qu'il en faudrait d'autres pour suppléer à ce qui manqué à celui-ci ? César, nous y insistons, donne des détails quand il y trouve intérêt pour rehausser l'honneur de son armée, et frapper d'étonnement et d'admiration, à son avantage, l'imagination des Romains ; 41 esquisse largement, quand il n'a pas cet intérêt ; il écriv.ait d'ailleurs rapidement, au courant du style (2).

V^ encore une preuve d'un autre ordre à laquelle M. Kerviler attribue une grande valeur. « Il est, dit-il, un point

(1) R. Kerviler, Etude crit. sur la Géogr. anc. de la presqu'Ue armoricaine, 1874, p. 47.

(2) & Ma^or nostra quam reliquorum est admiraiio ; caeteri eniui quam bené ) atque emendaté, nos etiaro , quam facile atque celeriter eos fecerit, scin^i^s. » Hirtius, praefat. lib. viii, Bell, gall.

> capital, qui constitue Vnn des plus forts arguments de ma )» thèse, et auquel aucun de mes adversaires ne s*est attaqué : if je veux parler de la destruction systématique de tous les

> tumuli et de tous les monuments mégalithiques fort nombreux » dans la presqu'île guérandaise. Comment se fait-il que les » fouilles de la Société polymathique du Morbihan aient trouvé » intacts ceux qui avoisinent ce golfe (1), tandis qu'il n'est pas » un seul de ceux du pays de Guérande qui n'ait été bouleversé » au moment de la conquête? et je dis au moment de la con- » quête, car j'en ai recueilli des preuves. Dans le tumulus de » Blessignac, par exemple, dont les deux chambres accouplées » sont aussi vastes que les plus vastes du Morbihan, nous avons

> constaté que ces deux chambres avaient servi, après leur vio-

> lation, de sépultures gallo-romaines (2), par couches succesjf sives, jusqu'à remplissage complet ? Comment se fait-il encore » que les tumuli de la rive gauche, fort importants aussi, ceux jt de Pornic, par exemple, aient été trouvés intacts, par M. de

> Wismes, comme ceux du Morbihan, tandis que leurs voisins

> de la rive droite sont si impitoyablement saccagés ? Il y a là » un fait caractéristique lorsqu'on le rapproche de regorgement » des sénateurs, de la vente des prisonniers et des cruautés » vengeresses dont se vante lui-même le conquérant. A ces » signes terribles de sa colère, il ajoute la violation des tombes,

> pour frapper davantage l'esprit des peuples jusque dans les j> plus intimes affections (3). »

Un autre argument enfm vient, selon M. Kerviler, compléter la démonstration de sa thèse : « La conformation physique des » lieux, à l'époque de l'invasion romaine, répondait exactement » aux conditions du rg^it de César (4), » et ici M. Desjardins lui apporte le concours de sa grande autorité : « Tout ce que rapi> porte César, dit en effet le savant académicien, du pays mari- » time, théâtre des opérations principales de sa troisième cam- » pagne, nous paraît s'expliquer très difficilement, si nous

(1) Inexact. C. M.

(2) A ce point de vue il faudrait dire romaines.

(3) R. Kerviler, Etude crit. sur Tanc. Géogr. armorie. — Rép. aux objections, 1882, p. 209.

{4)I6id., p. 204.

GÉOGRAPHIE DE U PÉNINSULE AnHORICA.INE 139

1 placona le champ de bataille sur les bords du Morbihan... I Cette campagne devient, au conti-aire, très intelligible si on la y place dans les lies situées vers l'estuaire de la Loire (!)■ > Ce fut donc I&, selon l'opinion des écrivains que nous venons de citer, que César ouvrit sa campagne de terre; \k, qu'étaient situés ces oppidums dont César fit le siège, sans résultat, et qui découragèrent sa patience et ses eiîoi-ts. Ce fut, selon M. Kernler, € dam les ilet de la Bri'ere que César dut rencontrer la

> plus longue et la plus énergique résistance (2). » « La plaine 1 qui porte ce nom, aujourd'hui, était certainement alors un

> golfe naviga}>le aux Cent-Iles (3). >

Que le marais actuel de la Grande- Brière ait été autrefois un golfe, bien loin d'y contredire, nous le pensons dès longtemps, et l'on a vu, dans la partie de cette étude qui a trait à l'application des chiiTres de latitude de Ptolémée, que nous croyons devoir y placer l'ancien Brivatea portua, un peu en aval de Pontch&teau, et notablement au-dessus de fiesné (4), au point oti la rivière de Brivet (5) se perdait jadis dans ce golfe.

Nous croyons aussi que la nappe d'eau, dont le marais de la Brière occupe maintenant le bassin, était parsemée d'un certain nombre d'iles, dont une partie, nous le savons, était encore à l'état d'iles, longtemps après le commencement de nos temps historiques. Nous n'ignorons pas les effets produits par les alluvions du grand fleuve, la Loire, à son embouchure, et dans la baie de Bourgneuf; en un mot, nous aurions deviné, si nos annales ne nous en avaient pas gardé les preuves , que des changements considérables ont été opérés par les siècles, dans la région qui nous occupe, et aUleurs. Nous n'avons donc point de contestation à élever contre l'état des lieux décrits par M. Kerviler, pour l'époque ancienne. « Quiconque' a par- » courif, ajoute-t-il, les hautes collines qui s'étendent en cirque,

> de l'ouest de Guérande jusqu'à Pornichet, a remarqué l'admiï rable panorama dont on jouit, de ces hauteurs, sur tout l'ar-

(1) DeBJardûis, Gâogr. de la Gaule romaine, 1. 1, p. 381.

(2) B. KervU«r, Etude crit. sur l'anc. Géogr. armorie, 1882, p. 906.

(4) Vindunita iiuula, D. Moriee, p.

5) Brivata dumen, i^id.

> chipel guérandais ; » puis, citant le texte où le conquérant raconte que la bataille avait lieu sous les yeux de César et de toute l'armée, de telle sorte qu'aucun acte de courage ne pouvait rester inaperçu : « Aucun détail, dit-il, ne pouvait échapper, iet

> Ton comprend facilement combien de là nullum paulo forfius i> factum lut ère poterat (1). >

On nous rendra cette justice que loin d'affaiblir ou de dissimuler les arguments de la thèse que nous combattons, nous les avons reproduits, du moins en avons-nous eu la volonté, dans toute leur valeur et dans tout leur relief. M. R. Kerviler conclut ainsi : « Nous le demandons à tout observateur impar-

> tial, à quel point de la grande baie que nous avons signalée, T!> cette description (celle de la situation des oppidums) peut-elle î> s'appliquer, sinon au pays de la Grande-BHère et de l'arj^ chipel guérandais, séparés l'un de l'autre par l'isthme étroit » de Saint-Lyphard, encore coupé par Vimmense rempart gau- » lois des Grands fossés, clef de toute la presqu'île... Cet isthme i> est dominé par un camp romain, et la tradition y conserve i> encore le souvenir de luttes gigantesques (2). j>

Telles sont les preuves sur lesquelles se fonde la nouvelle opinion, qui place la capitale des Vénètes, vers Saint-Nazaire (Corbilon), et les îles vénétiques à l'embouchure de la Loire (3) ; elles ne sont pas suffisantes pour nous faire abandonner, sur ces deux points, notre ancienne opinion. On ne nous a pas démontré que le silence de César, sur le trajet de la Vilaine, est une preuve certaine qu'il ne l'a pas passée, et nous restons convaincu qu'il l'a passée. Le texte de Pline, concernant les îles vénétiques, ne donne, selon nous, aucun droit de les placer à l'embouchure de la Loire ; rien ne prouve que les sépultures violées l'aient été au temps même de la conquête ; on a trouvé d'ailleurs, à notre connaissance, des faits absolument analogues dans le Morbihan, où de petites statuettes de Vénus ont même été découvertes, sous des dolmens, avec des débris humains.

(1) Cette observation est juste, mais ne peut pas être mise au rang des preuves.

(2) R. Kerviler, Etude crit. sur la Géogr. de U presqu'île armoricaine, 1874, p. 49.

(3) Ibid., p. 51. E. Desjardins, Géogr. hist. et administ. de IîiGaulfe,t. I, p. 281.

GÉOGRAPHIE DE LA PÉNIN'SUI.E ARMORICAINE l4l

Nous croyons avoir démontré que le Dariorigum de Ptolémée doit être identité avec Locraariaker, et Dartoritum de ta Table de Peutinger, avec Vannes ; que la cité des Vénètes, puissante par na marine et son commerce, n'avait point l'extension qu'on veut lui donner, des rives de la Loiie jusqu'au cap Gobœum (Pointe du IRaz), mais è peu près les mêmes limites que l'ancien évfiché de Vannes, avant 1789. La grandeur des peuples puissants par la marine et le commerce, ne s'est jamais, avons-nous dit, mesurée à celle de leur territoire : Sidon, Tyr, Carthage, etc., ne dominaient pas sur des pays d'une grande étendue, et l'Angleterre n'est pas, è ce point de vue, l'un des plus grands états de l'Europe.

Essayons maintenant de découvrir le thé&tre de la terrible bataille navale, où sombra la fortune des Vénètes. Nous puiserons sans doute nos renseignements dans les Mémoires de César, mais nous nous garderons bien de négliger ceux que nous offre la narration impartiale de Dion Cassius, comme on l'a fait, selon nous, beaucoup trop jusqu'ici.

On parait oublier souvent, et d'une manière qui nous étonne, que César est l'historien de sa propre histoire, qu'il juge dans sa cause, et présente les faits sous le jour le plus favorable au renom de son armée, et surtout à sa propre gloire ; exagérant les torts de ses ennemis quand il a exercé contre eux quelque cruelle vengeance, ou flétrissant la barbarie, la violation des promesses au nom d'une sévère et inflexible droiture ii laquelle noua voyons, par ses mémoires eux-mêmes, qu'il a manqué plus d'une fois (i). ,

Dion Cassius, qui écrivait son histoire à la fin du ii" ou au commencement du iiF siècle, avait à sa disposition, sur ces grands événements, d'autres récits, qui sont perdus pour nous.

Fils d'un sénateur, ayant été lui-même édile, gouverneur de diverses provinces, sénateur, deux fois consul, doué de critique et d'une impartialité reconnue, Dion nous offre les meilleures

(.1) Plularque ne reioarque-t-il pas que le conquérant écrivait comme 11 lui paraissait avantageux de le Taire -, et, dit Strabon, > généraux et historiens se

■ laissent aller volontiers à ce genre de mensonge, qui consiste à embellir les

■ faits, t Strab., I. 111. c. IV. g 13. Il y a certainement des ralmos plus failes encore de croire qu'il en est ainsi quand u'est te général lui-même qui est en même temps l'historien.

garanties, et son témoignage mérite d'être pris en sérieuse considération. Les informations ne lui manquaient pas, et il y a largement puisé, car il nous dit lui-même : c J'ai lu à peu près > tout ce que divers historiens ont écrit sur les Romains ; mais » je n'ai pas tout inséré dans mon livre ; j'ai dû me borner et » choisir (1). Je m'applique à écrire toutes les actions mémora- » blés des Romains, en temps de paix et en temps de guerre, jf de manière qu'eux-mêmes et les autres peuples n'aient à » regretter l'omission d'aucun fait mémorable (2). i

Tout doit donc, assurément, nous porter à étudier de près la narration de Dion Cassius, à compléter et à contrôler ainsi celle de César, écrite évidemment à un point de vue moins impartial et peu désintéressé.

Nous rencontrons ici une étude contemporaine, sérieuse et intéressante, de M. A. Lallemand, intitulée Campagne de César dans la Vénétie armoricaine, publiée dans les Annuaires du Morbihan des années 1860 et 1861 (3). Sur l'itinéraire suivi par César, pour se rendre, avec son armée, du pays des Andes chez les Vénètes, nous sommes, sous quelques réserves, d'accord avec le tracé qu'en a fait M. A. Lallemand (4). Au moment de son entrée en campagne. César a donné, à Décimus Brutus, le commandement de la flotte et des navires gaulois, qui avaient été réquisitionnés chez les Pictons, les Santons, et chez les peuples des autres régions soumises; il lui ordonne de se porter, dès qu'il le pourra, chez les Vénètes ; lui-même s'y rend avec l'armée de terre. Voilà uniquement ce que dit César, tout le reste est abandonné à notre interprétation. Le conquérant, selon l'opinion de M. A. Lallemand, suivit la rive gauche de la Loire, pour se rendre à son embouchure. « Pourquoi en effet, dit-il. César, au lieu de j^ suivre la Loire avec ses troupes de terre, par la rive gauche 1^ et sur le territoire allié des Pictones, d'où il tirait ses appro-

(1) Dio Cass., fragment t, p. S de Sédition Groâ.

(2) Ihid., fragment XVI, p. 35.

(3) A. Lallemand, Campagne de César dans la Vénétie armoricaine. Anii. Morbihan, 1861, pp. 10 et suiv.

(4) Nous sommes pourtant d'opinions opposées à celles de M. Lallemand, sur plus d'un point important, et notamment lorsqu'il prétend prouver que les Vénètes n'avaient point de capitale.

GiOORAPHIE DE LA PÉt4tNSULE ARMORICAINE 143

1 visionoements (Lemonum, Poitiers, leur capitale, est signalée

> par Hirtius, au livre VIII des Commeataires, pour son attache- I méat aux Romains], pourquoi César aurait-il préféré, à cette I rive gauche, la rive droite et lejterritoire hostile des Namnétea, I lesquels avaient sans doute, eux aussi, enlevé des campagne»)

> tous les approvisionnements qui auraient pu fournir des resi sources à l'armée envahissante? (i)

I Sur la rive droite, ajoute M. A. Lallemand, César aurait dû » traverser, ou au moins longer de grands bois, dont les docu-

> ménts du moyen-Age constatent l'antique existence, ce qui

> n'était pas sans danger (2). » Nous nous associons pleinement à cette opinion qui nous semble fondée sur des considérations judicieuses. L'objectif principal, direct de César étant la Vénétie (3), il était naturel, en effet, qu'il s'y dirigeât par la rive amie, pour éviter les obstacles et les incidents de la route, et arriver au but avec des troupes fraîches, n'ayant encore subi ni â'échecs ni même d'engagements. L'armée est arrivée vers l'embouchure de la Loire et sur sa rive gauche ; nous partageons encore ici le sentiment de M. A. Lallemand : « César passe le I fleuve sur les navires gaulois qu'il y avait fait rassembler, et I marche, sur la rive droite, à l'attaque des oppidums de la » presqu'île de Guérande, dont la prise va lui ouvrir une rade » sur l'océan, et vers la Vénétie (4), »

César prend, dès la première heure, possession de la presqu'île de Guérande ; cela nous semble absolument indiqué. Cette position réunit au plus haut degré toutes les conditions que César devait rechercher à l'ouverture et pour les développements futurs d'une campagne en pays inconnu, sur les difficultés de laquelle sa belliqueuse audace pouvait bien n'avoir pas dissipé toutes les inquiétudes.- Il arrive au bord de la Vilaine; ici, cesse momentanément notre accord avec M. A. Lallemand : t Le pas- > sage d'une rivière aussi considérable que la Vilaine, toujours

(1)A. LaUemand, Campagne de César dani la Vénétie armoricaine, 1861, p. 12.

(2) A. Lallemaud, nbi supra, p. 13-

(3)1 Venetiam... ubi... primum esse bellum, geslurum consUlMt. > C«., Bell, gall., 1. lit, c. IX.

(4) A. LaUemand, ibid., pp. 14, 15.

i44 ASSOCIATION BRETONNE

» dangereux en présence de l'ennemi (1), en admettant même » qu'il se fut effectué sans résistance, n'a pu avoir lieu à quelle ques lieues de son embouchure qu'en y jetant un pont, à l'aide » de navires de transport; comment ceux-ci auraient-ils pu B remonter cette rivière, dont les Yénètes, si puissants sur mer,

> bloquaient sans doute l'entrée (2). »

M. R. Kerviler, ainsi qu'on l'a vu plus haut, trouve c fort

) audacieuse l'affirmation de ceux qui prétendent que César

» passa la Vilaine, avec son armée, vers la Roche-Bernard.

» Serait-il possible, dit-il, que César n'eut pas parlé du passage

» d'une rivière large, profonde, vaseuse et encaissée, entre des

> collines abruptes et élevées, comme la Vilaine... cela n'est 1* pas croyable, et notre opinion bien aiTêtée... c'est que César ^ ne parlant point du passage de la Vilaine, il ne l'a point

> passée (3). i)

Nous répondrons d'abord à M. A. Lallemand que César ne dit pas un mot du passage de la Loire, que cet écrivain lui fait pourtant traverser (4), et que le trajet, par mer, en avant de l'embouchure de la Vilaine, dont « les Vénètes, si puissants sur mer, 1 bloquaient l'entrée » nous semble encore plus difficile, pour ne pas dire impossible.

Nous rappellerons ensuite à M. Kerviler que, bien loin de € n'omettre aucun détail, » César ne nous dit pas un mot déplus de son itinéraire, du pays des Andes chez les Vénètes, que ceux-ci : « ipse eo pedestribus copiis contendit. » En ce qui concerne les difficultés du passage de la Vilaine, César ne dut pas être embarrassé pour si peu de chose ; M. Kerviler doit avoir lu, un peu plus loin, dans les Commentaires (5) que le conquérant,

(1) César avait de la cavalerie dans ses légions, et il a pu en faire passer en. avant pour nettoyer la rive opposée et protéger le trajet de son armée.

(2) A. Lallemand, ibid., ac supr. p. 13.

« Pontones quod est genus navium gallicarum. » Caes., Bell, gai!., III, 29. Ponlo, grand bateau à fond plat, servant à faire passer les rinëres aux soldats, aux voyageurs et au bétail. Dictionn. d'Anthony Rich.

(3) R. Kerviler, Etude crit. sur la Géogr. de la presqu*ile armoricaine, 1874, p 47.

(4) c César passe ce fleuve (la Loire), sur les navires gaulois qull y avait » rassemblés. » A. LaUemand, Campagne de César dans la Vénétie, nuav. éclaircissements, p. 14.

(5) Caes., Bell. ^1., 1. IV, c. xvi.

oéooaAPHlE DE LA PÉNINSULE AttHORlCAINE US

pour traverser le Rhin, dédaigna l'oOlre des Ubiens, qui mettaient à sa disposition un grand nombre de navires, f navium magnam

> copiam ad transportandum esercitum poUicebantur... sed na- » vibus transire... neque suae, neque populi romani dignitatis * esse statuebat (Ciesar). Itaque, etsi summa difficultas faciendi

> pontis proponebatur, propter latitudinem, rapiditatem, altit tuUinem que ftuminis, t&men ià sibi contendendum... existî-

> mabat. •

Quant au passage vers la Roche-Bernard, qui ne semble, pour ainsi dire, pas possible (1) à M. Kerviler, à cause des accidents du terrain, il trouvera la preuve du contraire dans les indications suivantes, soit du manuscrit du président de Robien (2), soit du Recueil d'anliquilés du comte de Cayius. Ces auteurs, en effet, en décrivant Je tracé d'une voie romaine, qui tendait de Nantes vers Vannes, s'expriment de la manière suivante ; t On peut ■ suivre, pendant l'espace de douze lieues, l'ancien chemin qui » conduit de Pontcliàteau aus environs de Vannes, et vient se

> terminer à la Vilaine dans le seul endroit où la descente puisse t être facile... la rive opposée présente d'ailleurs une pente » douce (3). >

Nous pensons, contrairement à l'opinion de M. Kerviler, que César et son armée ont passé la Vilaine ; nous croyons avoir prouvé qu'on n'a pas le droit d'arguer de son silence, et que ce trajet était possible. Si l'on a admis nos conclusions sur la position de la capitale des Vénètes, et sur les limites de leur territoire, on admettra, de plus, comme nous, que ce trajet était nécessaire.

(1) n serait étrange de supposer que le passage de la Vilaine aurait pu sembler, sinon irapossilile, au moins difficile à César qui, bientôt après sa ïiutoire sur les Vénètes, va entreprendre un débarquement dans l'Ile de Bretagne. U aura à transporter de l'aulre cûlé de la Manche un corps de troupes asseï considérable pour suflire à toutes les éventualités ; il embarquera de l'infanterie, de la cavalerie, des machines de gaerrp, tout ce que nécessite enGa une eipédition en règle ; armes, vivres, outils, matériel de cjmpement, etc.

Ce sont des bâtiments de charge réquUitionnés chez les Marina el leur» voitint qui vont effectuer le transport de deiiï légions au-delà du détroit.

Niin, le passage de la Vilaine, celui même de la Loire a'oht pu causer à CéaSr ua grand embarras. C. M.

(3) Uanuscrit, Robien, Bibliothèque de Rennes.

(3) Cayius, Rec.d'aotiq., t. VI, p. 171.

Arch. iO

146 ilSSOGIATION BRETONNE

Gomme raffirmation opposée est, pour ainsi dire, le principal argmnent de la thèse de M. Kerviler, on nous permettra d'insister sur ce sujet. On ne prendra certainement pas, dans la citation des Commentaires, que nous venons de faire tout à l'heure, le droit de conclure que, quand César fait passer une rivière à son armée, il en fait nécessairement mention dans le journal de ses campagnes ; pour prouver le contraire, d'autres arguments encore ne nous manqueraient pas.

Dans le passage que nous venons de citer, la narration de César abonde, il est vrai, en détails sur la largeur, la profondeur du Rhin et la rapidité de son cours ; il se complaît à indiquer le mode de construction, les dimensions et la disposition des matériaux du pont sur le Rhin, les précautions prises contre la violence et l'impétuosité de ses eaux, la brièveté du temps qui suffit à la construction de ce gigantesque ouvrage (10 jours). La description des grands navires des Vénètes, celle du pont sur le Rhin, son invasion en Germanie, la narration de son trajet en Bretagne, devaient frapper l'imagination des Romains (1) et les jeter dans l'étonnement et l'admiration, car César faisait fréquemment parvenir à Rome les nouvelles détaillées de ses grands faits d'armes. Ne pouvons-nous pas, du moins nous-même, conclure, avec assurance, de la citation précédente, que le trajet de la Vilaine, et même celui de la Loire ne durent pas paraître au conquérant des entreprises bien difficiles ? N'avait-il pas encore, dans sa guerre contre les Helvètes, improvisé un pont et effectué le passage de l'Arar, dans une seule journée, avec une rapidité qui les terrifia, à ce point qu'elle les détermina à lui envoyer aussitôt des ambassadeurs (2). Ainsi tombe l'objection de M. Kerviler.

(1) pn peut se faire une idée de Vadmiration et de Tenthousiasme des Romains pour les hauts faits de César dans la Gaule, par les citations suivantes :

« Quum deindè immanes res, viz multis voluminibus explicandas, G. Caesar, » in Galliâ ageret ; nec contentus plurimis ac felicissimis victoriis, immunera- 9 bilibus que caesis et captis hominum millibus, etiam in Britanniatn traje- « cisset exercitum, dUerum pœaè, imperio nostro ac suo, querens orbem. » CL Velleîus Paterculus, Hist., 1. II, c. XLVf.

« Hostes qusesivit quum jam tiatura vetab<U querere pliis hominéf. i Sid. ApoUin. carm. VU, v. 90, 92.

(2) Oses., Bell, gall., 1. 1, § xui.

QéOGBAPRIB DE LA PÉNTNSULE AHMORICAIMB 147

Nous différons de M. A. Lallemand surla détermination du point où fut elFectué, par l'armée romaine, le passage de la rivière de Vilaine, mais ce fait n'est pas d'une importance capitale ; les navires alliés, réquisitionnés par César, pouvaient certainement remonter le cours de la Vilaine jusque vers la Roche-Bernard, et les Vénètes avaient, semble-t-il, rassemblé tous leurs vaisseaux dans la Vënétie même (1^.

Dans un ouvrage intitulé Petite géographie de la Loire-lnférieure, nous avons rencontré l'indication des vestiges d'une voie romaine se dirigeant de Guérande vers la Rochc-Bemard, et dont l'auteur incline à faire remonter l'origine jusqu'à l'époque de l'invasion romaine; cette opinion n'est nullement invraisemblable. Les monnaies des premiers temps de l'empire, d'Auguste, de Tibère, de Claude, de Néron, trouvées dans la presqu'île guérandaise, sont la preuve d'une occupation très voisine de la conquête. On sait que les Romains employaient souvent les soldats des légions à des travaux de ce genre, fortifications, voies romaines (2) < ne miles otio lasciviret, > comme ils y employèrent, plus tard, les peuples des provinces conquises.

(1) 1 Naves in Tenetiam quam plurimum possunt cogunt. ■ Cxj., BeH. gill., i. m, e. IX.

(Tum navium, quod ubique fuerit, ia>num locum coegeraot. ■ CiM. IIl,XïI.

(2) Ebb tr&vatix d«s soldats. — L^s Romains ne se bornaient pas, poor obéir aux nécessités straté^ques, i faire etécuter, en campagne, de grands

Irava^ix aui soldais. Convaincus qiie l'oisiveté diminue les forces et amollit les courages, ils y exerçaient les légions pendant la paix. Des ports fureut creusés par elles, des voies ouvertes et construites. Ils observaient la règle constante de fortifier leurs camps quelles que lussent les dimcultés ou la grandeur des

A son second débarquement dans l'Ue de Bretagni, César ajant perdu, par la tempête, un certain nombre <le ses vaisseaux, fit tirer i terre tous ceux qui avaient échappi- au désastre, et les Bt renfermer sous le même rempart, qui défendait les campa. Les soldats des légions fiirent employés pendant 10 jours t ces travaux, qui ne furent pas interrompus même par la nuit.

c Discordiâ laboratum est, cum, assuetus eipedilionibus, milei otio latci- I tiret. 1 Tacit. Ut vita J. Agricolse. V. aussi Tac. Annal. I. I.

( Romani fias per omnera pené orbem disposuerunt propter reclitudinem ■ itinerum et ne pieds eiset otio*a. > Uid. Sev., Originum, lib. XII, c. 16.

148 AdSOClATtON BHETONNË

Nous avons des preuves que les Romains, à toutes les époques, persévèrent dans cette coutume (1).

Quoiqu'il en puisse être, cherchons de nouveau à suivre César dans sa marche envahissante. Ici, comme tout à l'heure, nous rencontrons chez l'historien-conquérant un laconisme désespérant. Les actes qu'il accomplit n'étant couronnés d'aucuns succès, il ne s'y arrête pas, les mentionnant seulement en quelques mots : € Compluribus exptignatis oppidiSj Cœsar, ubi intellexit > frustra tantum laborem sumi, neque hostium fugam, captis » oppidis, reprimi, neque his noceri posse, statuit exspectandam 9 classem (2). » Serait-il possible, nous le demandons, de parler de tant de choses en moins de mots? Ah ! par exemple, lorsqu'il s'agit d'exalter ses soldats, d'atténuer les échecs subis, ou au moins d'expliquer leura vains efforts et le temps perdu, c'est différent, les détails abondent ; ils abondent d'autant moins ici, qu'il nous semble à peu près certain que sous les mots « sta- .» tuit exspectandam classem > se dissimule une marclie en retraite : les troupes romaines ne prenaient pas part toutes ensemble, sans doute, à l'attaque d'un seul et même oppidum ; en attendant la flotte, dont les tempêtes retardaient la venue, et durant la période d'inaction, il fallut les réunir, les concentrer et trouver une ou plusieurs assiettes de camps où elles pussent s'établir, se défendre au besoin (3), et s'approvisionner de toutes les choses nécessaires à la vie. Ici nous exprimons, avec la réserve que nous impose l'absence de documents positifs, une opinion qui nous semble naturelle, qui s'est, depuis bien longtemps déjà, emparée de notre esprit, et qui, nous l'espéronsi

(1) c Probus milites... otiosos esse nunquam est passas. » Vopisc. Prob., c. n.

(2) Gaes., Bell, gall., 1. III, c. Xiv. M. A. Lallemand croit reconnaître la situation de ces oppidums dans celle des promontoires de Penlan, de Penerff, de Penvins, de Kercambre, etc. A. Lallem., Ann. Morbihan, 1860, p. 42.

Un autre écrivain, M. le docteur Fouquet, cite à peu près les mêmes positions : les promontoires de Penlan, de Mur-Balise, de Kervoyal, de Penerff, de Penvins, de Béglan. Fouquet, Ruines rom, dans le MorbUtan, p. 61.

(3) Si la principale force des Vénètes était dans leur marine, on ne saurait croire cependant qa*ils n'eussent pas de troupes de terre ; n'envoyèrent-ils pas, en effet, peu de temps après, six mille hommes au siège d'Alise ?

c Veneti... maxime ea, quae ad usum navium pertinent, instituant. > Caes., Bell, gall., 1. in, c. IX.

GÉOORAPHIR DE LA PÉNINSULE ARMORICAINB 149

tirera des développements qui vont suivre, une vraisemblance presqu'équivalente & une conûrmation. Il ne nous parait pas possible de douter que lorsque César se fut décidé à attendre sa flotte, dont le rendez-vous ne pouvait être ailleurs que vers l'embouchure de la Loire, il dut choisir, pour ses troupes de terre, un campement voisin de ce lieu de rendez-vous. Tout nous prouve que le conquérant n'abandonna pas un instant la direction de l'action combinée de ses deux armées de teire et de mer, aussitôt que le rassemblement de la flotte eut rendu la chose praticuble (1). Or, comment cette unité de commandement et de direction eût-elle pu s'établir dans les conditions d'un certain ëloignement, et de relations plus lentes et moins faciles? En se rapprochant de la Loire, il surveillerait et protégerait l'arrivée des bâtiments qui descendent le cours de ce fleuve, et leur réunion avec ceux qui venaient de la mer intérieure (la Méditerranée) (2). Hais ce n'est pas tout : les Vénètes, on l'a vu, et sans doute aussi leurs alliés, les Namnëtes, ont dépouillé les campagnes de toutes les ressources qui auraient pu servir à la subsistance de l'armée romaine (3). A l'embouchure de la Loire, César serait très rapproché du territoire des peuples alliés de la rive gauche, d'où il pourrait tirer les approvisionnements nécessaires ; toutes ces conditions se rencontrent, à un degré qui ne peut être surpassé ni même égalé, dans la presqu'île guérandaise. En attendant la réunion de la flotte, les navires des Pictons et des Santons, fournis à César depuis le commencement de la campagne, ne sont-ils pas à sa disposition pour ce service.?

Aucun lieu, encore une fois, ne pouvait réunir ces conditions au même degré que la vaste presqu'île fermée par les grands

(1) La raiaaa slratégique, comme la configuralion topographique,'place donc le camp de César non loin de l'embouchure de la Loire et Don loin de rarm[<e de lerre.

(2) Dion Cassius dit positivement que D. Brutus amena des galères <U la m^r intérieure. Son texte sera elle plus loin.

(S) ■ Neque nostros eiercitus propter frumenti inopiam diutiùs apud eoa I morari posse coofidebant. i Cœs-, Bell, gall., L m, c. ix.

César pouvait d'autant moins négliger ces conditions, que les débuts de son entreprise étaient restés douteux, et que son ennesii paraissait encore plus redoutable siir mer que sur terre, où il n'avait pu remporter encore aucun ■accès important.

retranchements de Saint-Lyphard (1). Nous noys sommes toujours étonnés que personne n'en ait jugé ainsi. Camp de César ou vaste citadelle des Saxons, leur situation, leur étendue, ne jious semblaient comporter que Tune ou l'autre de ces deux destinations; et peut être la presqu'Oe, barrée par les Grands-fossés, a-t-elle sem successivement aux deux envahisseurs. On ne saurait, à coup sûr, voir là un de ces oppidums celtiques, dont un si grand nombre nous sont connus, et dont les caractères n'ont rien de commun avec la vaste enceinte (2),

(1) La presqulle guérandaise, fermée à sa gorge par le long rempart qu*on nomme les Granaa- fossés, n'a pas moins de 32 kilomètres, entre Saint-Nazaire et la pointe de Castelli, et de 20 kilomètres, dans sa plus grande largeur.

(2) Nous ne saurions trop insister sur ce fait que lorsque César^ après avoir fait, sans résultât, le siège de plusieurs places des Vénètes, eut pris le parti de ne plus rien entreprendre jusqu'à l'arrivée de sa flotte, il dût évidemment cantonner ses troupes dans un lieu qui satisfît à ces conditions indispensables: d'abord que le lieu ch(dsi offrît une assiette vaste et facile à défendre, ensuite qu'il ne fût pas éloigné du lieu assigné pour rendei-vous à sa flotte ; enfin, qu'il fût voisin de la mer et des pays de la rive gauche, d'où il pouvait tirer les ressources et les approvisionnements qui lui deviendraient nécessaires.

Plus on réfléchit à la position de l'armée romaine attendant l'arrivée de la flotte retenue par les tempêtes, et forcée de tirer tous ses approvisionnements des cités alliées de la rive gauche de la Loiie, — César nous ayant dit luimême que les Gaulois ont enlevé toutes les récoltes des campagnes de la Yénétie, — plus semble imposé, par les circonstances, le campement à l'embouchure de la Loire.

Ainsi donc le lieu de rendez-vous de la flotte romaine était indubitablement vers l'embouchure de la Loire.

La flotte romaine fut jointe par la flotte ennemie pendant qu'elle était encore au mouillage.

Les troupes de mer combattirent sous les yeux de César et de toute son armée, qui occupaient les collines et les lieux élevés, d'où la vue pouvait s'étendre sur la mer voisine.

Tout cela appliqué à la baie du Croisic et aux collines de Guérande s'accorde parfaitement, nous ne dirons pas, à notre tour, avec la topographie de César, mais avec les indications de nos deux auteurs.

Le campement de l'armée romaine est au point le plus favorable pour la concentration et le ravitaillement de l'armée.

Tout près est le lieu de rassemblement de la flotte. Si D. Brutus avait besoin d'une protection ou d'un refuge, il les rencontrerait dans les conditions les plus favorables.

Si, au moment de son hésitation, il était descendu à terre, avec ses troupes, il se repliait sur l'armée de César pour combattre avec elle.

OfoORAPinE DE LA PÉNINSULE ARMORICAINE 151

dtfendue par la mer, par la bouche de la Loire, et barrée à sa gorge par cet immense rempart des Granda-fosaé», qui, partant des marais actuels de la Grande-Brière, et passant au nord et à la sortie du bourg de Saint-Lyphard, se continuent maintenant encore, presque sans interruption, jusqu'à Pont-pas, sur une longueur de 3 kilomètres environ.

Tout nous porte à croire que telle fut la position choisie par César pour attendre sa flotte c statuit exspectandam classem, > pour en surveiller la réunion, et pour combiner, avec D. Brutus, le plan de la campagne maritime qui allait s'ouvrir. Nous n'avons pas, nous l'avons dit, de textes formels pour appuyer cette opinion, mais nous ferons remarquer tout à l'heure qu'en outre des considérations indiquées ci-dessus, elle semble résulter des termes mêmes de la narration de Dion Cassius.

Sur les circonstances de la réunion de la flotte. César encore ne nous donne aucun détail que celui-ci : < Naves tempes-

> tatibus detinebantur (1), > où nous croyons voir une allusion auï difiicultés de la réunion de ces navires, dont une partie venait de la mer intérieure. Il commence immédiatement le récit de la bataille par ces mots : c Dès que la flotte fut réunie, et

> qu'elle fut aperçue par l'ennemi (2), deux cent vingt vaisseaux

> vénètes environ, partant du port, vinrent se ranger en bataille

> en face des nôtres. Brutus, qui avait le commandement en t chef de la flotte, les tribuns et les centurions militaires, qui 1 avaient celui de chacun des navires, ne savaient quel parti

> prendre, ni dans quel ordre ils devaient engager la ba-

> taille, y

La narration de Dion nous fournit ici quelques renseignements, que nous ne devons pas négliger : t César, dit-il, fut I dans le plus grand embarras jusqu'au jour où D. Brutus se

Enfin, les collines de Guérande sont merveilleusemetit dispotées pour

On ne pourra signaler nulle part toutes ces conditions réunies i un ausd haut degré.

(¥) C»s., BeU. gall., 1. UI, c. in.

(S) Qus (clusis), tibi eonvenit, et ab hoitibus vùa Mt... ■ C«s., BeU. |all., 1. m, c. II».

> rendit de la mer intérieure auprès de lui avec des vaisseaux^ » légers (1). >

César a fait une description détaillée des navires gaulois construits en chêne, portant des voiles en peaux amincies et souples, ayant leurs ancres attachées avec des chaînes de fer, au lieu de cordages, et dominant par la hauteur de leurs proues et de leurs poupes, les vagues les plus hirieuses.

c Les vaisseaux romains au contraire, nous dit Dion, étaient ^ construits, selon les habitudes de notre navigation, de manière » à être légers et d'une marche rapide {'2). » César ne dit rien du commencement de l'action. Dion, est au contraire très explicite : € Aux Vénètes, qui n'avaient jamais eu affaire à de pareils 1» vaisseaux, la vue de ceux de la flotte romaine n'inspira que » du mépris, et ils les attaquèrent pendant qu'ils étaient encore

> au mouillage (3), espérant les couler bas, sans la moindre

> peine, par le choc de leurs avirons. Les Vénètes étaient poussés » par un vent abondant et rapide, dont les voiles recevaient » d'autant plus efficacement toute la force, qu'elles étaient en :d peau (4). » « Aussi longtemps qu'il souffla, Brutus n'osa pas » s'avancer contr'eux, autant à cause du nombre et de la gram- ]& deur de leurs navires, qu'à cause du vent qui les favorisait, » ou encore parce qu'il redoutait quelque piège, (5) ; il se dis- 1 posa même à abandonner complètement ses vaisseaux, et à se » défendre à terre contre l'ennemi. Mais le vent tomba tout à ]» coup, les flots se calmèrent, les navires des barbares, loin » d'être poussés, avec la même rapidité, par les rames, étaient en

(i) € Û art tv irotvTc tov KacVapa ycvcVrai /ac^P'^ ^^ Acxi|AOÇ'BpouTOÇ 9 roauiatç oi vavfftv cxtvSç fv^orcv OocXaaoïQç iqXGcv. 1^ Dio Cass., 1. XXXIX, c. 40.

(2) Dio Cass., 1. XXXIX, c. 41.

(3) €. Kac cûOuç vovXo^ovffacç atphtv eiravYj^ÔY^ffav. > Accov. ccrop. p«i»fii. 1. XXXIX, c. 41.

(4) Dio Cass., Hist. rom., 1. XXXIX, c. 41.

(5) c O fA^v ouv BpovToç, xïtùç ykv cxcTvo ciciVircpj^cv, où«î àvrotvoj^vac

» aÛToTç, ^ca Te to icXtItoç xat Ocà to lûytroç twv vewv, tÎjv tc ex tou-

» irvcufiaroç ^pàv, xac Tifjv mGouXvîv a^wv, cToX|un99ev. 9 Dio Cass., Hist. rom., 1. XXXIX, c. 42.

t quelque sorte rendus immobiles par leur pesanteur. Brutui

> aîorx reprit courage et fondit sur les ennemis (1) >

La narration de César difTère de celle de Dion, sous plus d'un rapport, mais surtout en un point essentiel ; après avoir exprimé, en termes beaucoup moins accentués, les impressions et la perplexité de Brutus, des tribuns et des centurions militaires, qui ne savaient que faire, ni quel ordre adopter, en voyant arrivera eux ces imposants navires des Vénètes ('2), il ajoute : « Ilsesti- » maient que leurs éperons ne pourraient faire aucun mal à » l'ennemi ; que leurs tours, une fois élevées, seraient dominées

> psr la hauteur des poupes de ses navires, en sorte qu'il serait i difficile de lancer des traits d'en bas, tandis que ceux des Gau- » lois tombeiaient sur nous avec une force extrême (3), » Ici le texte de César nous monlre sans transition la bataille engagée à l'encontre de toutes ces difflcultés. « Une chose, dit-il, qui

> avait été préparée par les nôtres, nous fut d'une grande utilité ; 1 c'était des faux très aiguisées emmanchées et solidement

> fixées à l'extrémité de longues perches, à peu près semblables

> aux faux murales (4). Au moyen de cette arme, nos soldats sai- » sissaient et attiraient à eux les cordages qui attachaient les » antennes aux mâts et les rompaient en s'éloignant à force de » rames. Les antennes alors tombaient nécessairement, etcomme 1 les voiles et les agrès constituaient toute la force des navires

> gaulois, ceux-ci, en les perdant, perdaient tout moyen de ma- D nœuvre. Dès lors le succès de la bataille ne dépendait plus » que du courage, et celui de nos soldats triomphait facile- » ment (5), d'autant plus qu'ils combattaient sous les yeux de

> Césaretdetouterarmée, et qu'ilétaitimpossibleque le moindre

(1) t Emïi fl! Ti àvifis; t^aicivaiu; ïiteoi, xai th jtûfw iarsploô», râ ti

> irkoïâ aùu9 ofioi'hiî ûiw -tÛï »uicùv bmtÏTtt, filX art xa't «araSapn Ôvra » xatâ yûpav Tenir» tivk i'i^ttIxii. » Dio Cass., Hist. ram,, I. XXXIX, c. 43.

(3) Cass., Bell, gall., 1. III, c. xiv.

(4) Faux dont on servait dans les sièges.

n courat;a ni en audace, > Pio Cati,

> trait de bravoure passât inaperçu ; toutes les collines, en ^et, » et les lieux dominants, d'où la vue s'étendait sur la mer voi- » sine, étaient occupés par l'armée (1). »

> Quand, ainsi que nous l'avons dit, les antennes étaient tom- » bées, deux ou trois de nos navires attaquaient de divers côtés » un navire gaulois, et nos soldats s'élançaient à l'abordage avec

> une grande ardeur. Lorsqu'ils se virentfattaqués de cette ma-

> nière, les barbares, qui perdaient un grand nombre de leurs » vaisseaux, et ne trouvaient] aucun moyen de les défendre, » cherchèrent leur salut dans la fuite. Ils avaient déjà fait virer » de bord à une partie de leur flotte vers le côté où le vent por- » tait, quand tout à coup il se fit un calme si profond, qu'il leur 1^ devint impossible de se mouvoir. Cet incident nous servit au

> mieux pour mener les choses à bonne fin, car les nôtres les » attaquèrent et les prirent les uns après les autres, et, de toute

> leur flotte, quelques vaisseaux seulement parvinrent à gagner » le rivage On s'était battu depuis la quatrième heure environ,

> jusqu'au coucher du soleil (2). »

Ces longues citations étaient nécessaires pour rapprocher la narration de Dion Cassius de celle de César, en faire ressortir les différences et dégager les détails de Dion qui complètent ceux qui nous sont fournis par l'historien-conquérant. Essayons maintenant de discuter ces textes, de les résumer, et de mettre particulièrement en relief une affirmation très nette de Dion, qui nous semble avoir une grande importance pour aider à la détermination du théâtre de la bataille navale. César nous a dit : « Dès que » la flotte fut réunie et aussitôt que les ennemis l'aperçurent < quae ubi convenit (3) ac priraum ab hostibus visa est, » les » navires des Vénètes, partant du port « profectae ex portu » » vinrent se ranger en bataille devant les nôtres ; )» Dion dit de son côté : « Les Vénèles les attaquèrent pendant qu'ils étaient

> encore au mouillage, espérant les couler bas sans peine avec » leurs avirons ; ils étaient poussés par un vent abondant et » rapide tant qu'il souffla, Brutus n'osa s'avancer contr'eux. . .

(1) Caes , Bell, gall., 1. III, c. xiv.

(2) Cœs., Bell, gall., 1. III, c xv.

(3) Le verbe canvenire veut bien dire se réunir, se rassembler, de même <|ue le .mot conven» veut dire gens rassemblés de divers endroits.

> il se disposait même à abandonner ses vaisseaax pour d«sc«n-

> dre à terre et s'y défendre contre l'ennemi (1), mais le vent

> tomba tout à coup, les flots se calmèrent et les navires des

> barbares, bien loin d'être poussés avec autant de rapidité par

> les seules rames, étaient en quelque aorte rendus immobiles

> par leur pesanteur. Brutus alors reprit courage et fondit sur 1 les ennemis. > Il sembl<4 résulter clairement de ta version de Dion que, sans la chute du vent et la subite et profonde aocalmie qui se produisit, les romains craignaient et auraient peut-éire, en effet, subi un échec, et que le dénouement de la lutte aurait\coùt6 bien d'autres et de plus puissants efforts. Il faut ajouter que les détails de toute sorte, donnés par César, sur la grandeur, l'armement et l'équipement des vaisseaux ga-ilois, sur la science nautique des Vénètes, et leurhabitude de braver les tempêtes de l'océan et ses flots en furie, opposés à l'exiguité des vaisseaux romains construits pour la navigation de la mer intérieure ('2), enfin sur l'ignorance, de leurs pilotes, du pays et des parages armoricains, tout cela semble en parfaite harmonie avec la version de Dion Cassius. Ce furent, comme auraient dit les anciens, les dieux Neptune et Borée, dont la protection vint assurer la victoire au descendant de Vénus (3).

On doit, cela nous semble certain, conclure de tout ce qui précède, premièrement qu'aussitôt que la réunion des galères romaines, venant de la mer intérieure (4), avec les navires qui avaient été construits sur la Loire, dans le pays des Andes, eut été opérée, la flotte vénète se porta vers l'ennemi, à la faveur d'un vent « abondant et rapide > soufflant à peu près de l'O.-N -0. U ne semble pas moins certain, d'après la narration de Dion,

( I) f 'AXli ■jtwjXffiu-jàÇiTo «s icôi iTfpôî tS y^ Tàj «poafioiàî oùrûv âp>- » voùjUïïî, xa'i ri axaifii iwvTiJiïî hihitfSrt. > Dio Casa,, 1. XXXIX, c. 42.

(S) ( Nos vaisseaui, dit Dion, étaient légèrement construits et pouvaient 1 Toguer avec célérité, comme îe comporte notie manière de naviguer, tandis > que ceux des barbares... qui devaient élre en état de supporter le Oui et la t TPÛiix étaient beaucoup plus grands et beaucoup plus lourds, i Dio Cass., I. XXXIÏ,c. il.

(3) On sait que C4sar se vanta de cette descendance en prononçant en publie l'éloge lunèbre de Uarius. (Suet. Ctes. V.)

(4) Dio Cass., I. XXXIX, c. 41.

156 ASSOaATION BRETONNE

et même d'après celle de César, que D. Brutus, les tribuns et les centurions de la flotte romaine, voyant cingler vers eux la flotte vénète, imposante par le nombre et par la grandeur de ses vaisseaux, hésitaient sur ce qu'ils avaient à faire (1), et c ne savaient quel ordre adopter. > Brutus, inquiet d'une bataiUe dont l'issue lui semble redoutable ou au moins douteuse, est sur le point de faire débarquer ses troupes. Les affirmations de Dion Cassius ne sont, sur ce point, nullement détruites, ni même atténuées par les paroles de César ; mais le vent tombe tout' à coup; les vaisseaux des Venètrs devvmnent pour ainsi dire immobiles ; Brutus reprend courage et fond sur les ennemis (2). Selon César, dont le texte n'offre pas, en cet endroit, sa précision habituelle, la bataille était engagée avant la chute du vent, et les Rom^ains avaient capturé déjà un assez grand nombre de vaisseaux des Vénètes pour que ceux-ci fussent découragés, et commençassent à chercher leur salut dans la fuite; ils avaient déjà, dans ce but, dit-il, fait virer de bord plusieurs navires, avant que se produisit la fatale accalmie (3). Sur le point que nous venons d'indiquer. César et Dion sont dans un désaccord complet, mais ne devonsnous pas avoir plus de confiance dans l'impartialité reconnue de Dion que dans le témoignage évidemment intéressé et calculé de César ? Le conquérant ne voulait pas laisser aux éléments une si grande part dans la victoire.

Les deux flottes, celle qui, d'après les ordres de César, a été construite dans la Loire, et celle que D. Brutus amène de la mer intérieure (4), se sont réunies en une seule, vraisemblablement dans les parages de la baie du Croisic. Aussitôt qu'elle est aperçue et signalée, la flotte vénète appareille « poussée par un

( l) Il n*y a pas un mot dans la narration de César qui indique un mouvement en avant de Brutus, après la réunion de la flotte, jusqu'au moment où le vent tomba et où les vaisseaux vénètes devinrent pour ainsi dire immobiles.

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