CHAPITRE IV
Eléments historiques et archéologiques
t^ort-Navalo. — A l'embouchui'e du fleuve Erius et sur la côte opposée à celle où est situé Locmariaker, Port-navalo a reçu un nom qui nous semble l'équivalent du nom romain de Navalis Portus, retourné par les Celtes, selon leur constant usage, ainsi qu'ils l'ont fait pour Porzliogan, Saliocanus Portus. Le bourg actuel de Port-navalo, occupe le rivage, vis-à-vis de Locmariaker, au fond d'une petite baie en forme de fer à cheval, dont les côtes élevées offrent un excellent abri aux navires qui s'y réfugient dans les mauvaistemps. Il est situé, de la manière laplus favorable, tout près de l'entrée du Morbihan (1). Il exista là, dès
longueur sur une largeur moyenne de 220 mètres. Ch. Gaillard, Ânn. Morb., 1834, p. 49.
L*assiette de la vieille cité de Vannes présente, à l'intérieur de ses murs, une aire de 480 mètres sur 320 mètres. Ch. Gaillard, Ann. 1834, p. 49.
(i) Port JNavalo. — Le port Navalo, sur la droite en entrant dans le Morbihan, reçut sans doute le nom de Navalis du temps' des Romains, nom qui signifiait un havre où Ton construisait les vaisseaux, où on les réparait et où on les conservait : c'est là qu'était l'arsenal de marine dont les Romains
a^OORAPHIB DE LA. PENINSULE ARMORICAINE: 5J
tes temps anciens, un port dont il apparaît encore quelques ves tiges, et son nom, d'origine latine, semble indiquer qu'il fu établi ou plutôt agrandi par les Romains. Nous n'avons qu': l'indiquer sans avoir besoin de chercher à son sujet auciini identification géographique, une voie romaine y accédait venan de Nantes, Pont-chAteau et Arzal.
Corisopitum. — Ptolémée ne mentionne pas Corisopitum Ce nom parait, pour la première fois, dans la Notice des Gaules parmi ceux des cités de la presqu'île armoricaine, et il a donn lieu i de longues dissertations et à des opinions diamétratemen opposées. L'existence d'une ville romaine h Locmaria-de-Quimpe ne fait pas du moins question, et les vestiges antiques s'y ren contrent sur une grande surface. L'église de Locmaria présente dans une partie de ses murs, des matériaux semblables à ceu: de l'appareil romain, et qui doivent provenir de quelqu'édiiic du temps de l'occupation. C'est à cette localité et à ces vestige qu'un certain nombre d'archéologues ont cru devoir attacher Ii nom de Corimpitum, inscrit dans la Notice des Gaules, et jus qu'à une époque qui n'est pas encore très loin de nous, de écrivains ont prétendu y retrouver la capitale des Curiosolite de César. Le conquérant, ont le sait, noua a transmis les nom de cinq peuples, qui, de son temps, occupaient, tout entière, 1. péninsule armoricaine. C'étaient les Redons, les Namnètes, le Venètes, les Osismiens et les Curiosolites. La Notice des Gaule nous fournit égalementles noms de cinq cités: Civitas Redonum C. Nannetum, C. Venetorum, C. Osismorum, et enfln C. Corio sopitum ou Corioiolitum ; chacun de ces deux derniers nom nous est donné par plusieurs manuscrits. Les indications di César et celles de la Notice ne s'accordent pas seulement sur li nombre total des cités, il en est quatre, parmi elles, dontl'iden tité ne saurait faire l'objet d'aucun doute pour personne, le Redona.lea NamnèteSilesVénétes et les Osismiens; après quatr. siècles et demi, rien n'est changé dans les dénominations et I situation de ces peuples. Restent les CoriosopitesouCoriosolitei
fai»aieDl gran<1 cas. Ces hivres, dil la Sauvagère, étaient placés à portée de capitales (il met cependant Dariarigum à Tannes); celui-ci était i portée d Locmariaker. La Sauvagère, p. t7i.
dont les aoips présentent un désaccord qui a donné lieu aux opinions dirergentes dont nous Tenons de parler. Si les divers manuscrits de la Notice des Gaules ne nous fournissaient qu'un seul nom, celui de Goriosqpitum, il y aurait encore là, selon nous, lieu de soupçonner une erreur ; mais quand ces divers manuscrits, œuvres d'hommes parfois ignorants, parfois distraits et inexats, nous offrent une série comme celle-ci : Corisolitumy Corisuletunij Consolitutn, Canisolitutnj Cansulitum, Cori4apitutn, Corioaopitum, Chorisoporum, CoriMpoium, Coro$opitum (1), n'y a-t-il pas lieu de soumettre leurs indications à la plus attentive et à la plus sévère critique ? quand les actes anciens donnent aux évèques de Quimper, aussi bien qu'à ceux de Saint- Pol, le nom d'évèques osismiens (2), lorsque enfin des preuves incontestables démontrent que la cité de Corisolitum (Corseult) existait encore plusieurs siècles après l'époque où fut rédigée la Notice des Gaules (3), n'y a-t-il pas lieu de penser que le vérir ts^ble nom, défiguré par les copistes, de toutes les manières que nous avons rapportées, était Corisolitum ou Curiosolitum (Corseult), ville capitale des Curiosolites, qui, dans l'énumération que fait César des cités entre lesquelles était divisée l'Armorique, occupent l'un des premiers rangs.
Non seulement la ville antique de Locmaria ne portait pas, du. temps des Romains, le nom de Corinopitum mais elle avait un autre nom qui nous a été conservé. Albert Legrand, dans la vie de saint Corentin, cite un vieux martyrologe qui donne à ce saint le titre d^Epiêcopus civitatis Aquiloniœ, et, dans des actes du xi^ siècle, Locmaria est appelé locu$ Mariœ, in civitate Aqidlonia (4), et encore Iocvm Mariœ in Aquilone. C'est de Locmaria, non de Quimper, que partaient les voies romaines tendant vers Vannes, Carhaix, la Pointe du Raz (5), etc. ; c'est bien là l'as-
(1) Y. Guérard, Essai sur les divisions territoriales de la Gaule.
(!2) « Pervenit... S. Menulf. in provinciam civitatis, quse ab antiquis Oaimûrum > nuncttpatûr, cnjus S, Chorcntinus aniistes erat. » Biblioth. Labbe, t. H. V. d'Anvilic, Notice, au aiiot Osisnii.
(3) L'archevêque Magno, historien contemporain de Charlemagne, en parle encore sous le nom de CoriosuUes. Annuaire dinannais, 1836; p. 89.
m &, Lollift. Hist» de Bret., t. II, Preuves, col. 390 et 666
(5) c La voie romaine de Carhaix n'aurait pas dû franchir la rivière, si ell«
GÉOOHAPHIB DE LÀ PÉNINSULE ABMORICAINE
sieite de la villa antique, et le nom de cette ville ^tait 4quù
Lorsque, vers la fin du v« siècle, le roi GraUon fonda Tév^cb^ de Cor^ouaille, il fit don, h révoque Corentin, d'un territoire voisin, bordé par le cours de TOdet et du Stayr^ et situé au confluent de ces deux rivières. Une église y fut cpnstruite, i^ une époque que nous ne saurions préciser, et les maisons de la nouvelle ville de Quimper s'élevèrent incessamment autour de cette église épiscopale. C'est de cette situation qu'elle prit le nom de Quimper qui» dans la langue bretonne, pr^nte incon-* testablement le sens de confluât (1).
Quelle est donc l'origine de? noms dç ÇorisçpUum et de Corisopitenêis episcopus, appliqués à l'évéobé de ComouaiUe et à son chef-lieu '? A quel temps et h quelle cause &ut-il rapporter leur introduction? P'AnviUe nous semble avoir répondu en partie à la seconde question, celle qui concerne la cause : « Les > Cori$opiti, dit-il, dont aucun auteur ne fait mention, avant la :i Notice des Provinces de l'Empire, n'étaient primitivement s qu'une portion des 0$iamii, et CoriêopHum n'était que le chef- Y lieu d'un de leurs pagus que l'établissement d'un évéché par- 9 ticulier en a s^aré et Cait distinguer (^). > Assurément, Corisopitum m fut jamais le chef-lieu des CuriosoUtes, ni d'aucune autre cité ; le territoire qui en dépendait, formait, cpmme le dit d'AnviUe, une simple division de celui des Osismiens (3), qui avait pour çhef-lieu la ville à!Aquilania,
En ce qui concerne les noms de CarisopUum et de Coriêopiti, qui ne paraissent que dans les bas-temps, nous partageons, sur leur origine, l'opinion de M. A. de la Borderie, et pensons qu'ils furent apportés, aussi bien que ceux de Dumnanium et Dumno-
» avait abouti à la ville actuelle de Quimper ; elle devait la passer au contraire » poui* al)oatir à Locmaria. Qr, d^s recherches faites par M. Leguay, il résijlte 9 qu'elle la traversait au Pont du Cléyo. » A. de Blôis, Bull, de TAssoc. bret.« 1. 1, pp. 84, 85.
La voie de Vannes et celle de la Pointe du Haz aboutissent également et directement à Locmaria.
(i) A. 4^ 91q;s, nouy. d^ct. d'Ogre, t. II, p. 412.
(2) D'AnviUe, Notice, an not Corisopitum.
(S) Nous Bspérons le démontrer d'une maniée irréfutable, lorsqu'au coctrs de ce travail, nous étudierons les limites des aiiciennei (ités.
nii, par les émigrés de File de Bretagne, et donnés aux territoires où leurs innombrables tribus vinrent chercher un refuge contre les invasions saxonnes.
« Les Corisopites, dit M. de la Borderie, n'existaient ni aune » époque antérieure, ni au commencement du v« siècle, comme
> peuplade ou comme cité gallo-romaine ; mais il exista certai- » nement au ix« siècle, et sans doute depuis la fin du v« siècle, une
> ville et un évêché des noms de Corisopitum et Corisopiten-
Y sis Si ces noms ne viennent pas d'une peuplade ou cité
» gallo-romaine, d'où donc viennent-ils? Tout donne lieu de croire » qu'ils furent apportés par les émigrés de la Grande-Bretagne » et du pays où il existait une ville portant exactement ce même
> nom de Corisopiium (1). »
Rien n'est plus naturel, plus vraisemblable et plus fréquent que cette application faite par des exilés ou des émigrés, à des villes, à des fleuves ou à des sites de pays étrangers, des noms de la patrie. L'histoire des migrations des peuples nous en oflfre d'innombrables exemples. « Si l'on admet, dit ailleurs M. de la 3) Borderie, que le nom de Corisopitum fut apporté, dans notre 7> péninsule, par les émigrés bretons, l'embarras disparaît et tout » s'explique aisément, même les variantes des manuscrits de la
> Notice des Gaules (2). » Un copiste convaincu que, comme cela a été la règle générale, mais non sans exceptions, tout évêché devait avoir pour circonscription celle d'une ancienne cité, sachant qu'il existait un évêché à Quimper, tandis qu'il n'y en avait pas à Gorseul, a cru trouver une faute dans Coriosolitum et y aurait subtitué la leçon de Corisopituniy cela serait-il absolument étonnant? Nous ne le pensons pas. Voilà un manuscrit, il est vrai, plus ancien que ceux qu'on connaissait jusqu'ici (3), qui, tandis que d'autres manuscrits moins anciens conserveront
(i) A. de la Borderie, Di^blintes, Curiosolites et Corisopites, 1881, p. ^2A,
(2) A. de la Borderie, Annuaire historique et archéologique de Bretagne (1861). 4( Il ne serait plus nécessaire de déplacer les Diablintes, de faire périr j> prématurément le peuple Curiosolite, de torturer le texte de Pomponius )» Méla^ ni enfin de troubler les Osismes dans la possession de leur territoire,
Y avant l'arrivée du moins des émigrés de Tlle de Bretagne, vers 460-470. » À. de la Borderie, Diablintes, Curiosolites et Corisopites 1881, p. S5.
<3) Cô manuscrit, dit de Corbie, parce qu'il provient de Tabbaye de ce nom, fait partie du fonds latin^de la Biblioth. nation, sous le N*' 12,097.
la leçon de Coriosolitum, nous présente, non pas même celle de Corisopitum, mais de Coriosopotum, C'est certainement un titre à la confiance que d'écrire à une époque plus rapprochée du temps et des sources, mais comme nous ne pensons pas qu'il existe beaucoup de manuscrits exempts de fautes, si même il y en a un seul, nous ne saurions trouver irréfutablement fondée une opinion qui contredit un certain nombre d'autres arguments, et qui n'a absolument que celui-là pour base. Ajoutons que le copiste a défiguré le nom d'une façon qui prouve qu'il ne lui était rien moins que familier.
En résumé, le territoire occupé par les Osismiens était immense et s'étendait du nord au midi de la péninsule armoricaine(l) ; il se divisa, de toute antiquité, en un certain nombre de pagus, à plusieurs desquels la conformation même du terrain imposait des limites naturelles : telles la Gomouaille, lePoher,le Léon,etc. Il était impossible que, tôt ou tard, cette vaste cité ne fut pas divisée en plusieurs évêchés. Si, à l'origine, il n'en exista qu'un seul, c'est ce que nous ignorons absolument, et ce qui ne semble guère vraisemblable. La ville d'Aquilonia devint, vers la fin du v« siècle, le chef-lieu d'un évêché méridional, qui comprit le pays de Poher ou de la Haute-Cornouaille.
L'émigration bretonne était venue • déjà, dès le milieu de ce siècle, grossir de ses nombreuses tribus la population de cette région, et chercha à se consoler de ses malheurs, en perpétuant le souvenir des noms de son pays. Telle est, croyons-nous avec M. de la Borderie, l'origine des noms de Corisopitum et de Corisopiti, et le moine de Gorbie connaissait l'évéché de CorUopitum qui, au'temps où il écrivait, existait déjà depuis un siècle, tandis qu'il connaissait peu ou ne connaissait point la peuplade des Guriosolites, dont aucun évêché n'avait reçu le nom.
Ville ou station de la Pointe du Raz. — Nous n'avons d'autre témoignage de l'existence ancienne d'une ville ou station à la Pointe du Raz que les traces de deux voies qui venaient y converger, quelques vestiges romains, et une tradition qui sans doute remonte loin dans le passé, car elle nous est attestée et rapportée déjà par un écrivain de la fin du xvi«
(1) V. la délimitation de la cité des Osismiens^ p. cxxvi. . .
ASSOaATION BRETONNE
siède. Le chanoiae Moreau, dans 8on HisMre de la ligue en Bretagne^ en parle ainsi : < On remarque une muraille, ou plotèt
> les relique d'ieelte situées sur la dernière pointe de terre qui
> aboutit sur le r(>e de Cornouaille, en la paroisse de Cléden ou 9 de Plogoff, de figure carrée, en la forme d'un grand cloître, de y trois toises de haut, feite, à ciment, de petits cailloux, située
> vis-à'^s d'une petite île, nommée Ile de Sain et, aux en-
» viron d'icelle, les laboureurs fouissants ont souvent trouvé et T^ parfois trouvent encore des urnes ou auges de pierres étran-
> gères de diverses sortes, et quelques-unes toutes couvertes en
> flatine de pierres-garennes, pour mieux joindre et cimenter ; 1 et qudquefois on y a trçuvé engravés quelques lettres et frag-
> ments non lisibles. Cette muraille qui a été autrefois une grande
> <BUYre de bel ouvrage, est aujourd'hui pour la plupart démolie,
> voire, de mémoire d'Jiomme, que les habitans voisins, pour
> agrandir leur labourage, d'autant qu'elle est eh un bon et fer- 7^ tile terroir, l'auraient du tout rasée, sans que le Procureur du » Roi, maître Jacques Mocam, environ Tan 1576, requit que
> défense fut faite, aux dits habitans, de plus démolir la dite
> muraille, sur grosses peines, ce qui est cause qu'il s'en voit
> encore quelques pans debout.
> Or, depuis cette muraille, il y a un pavé fait pour la
9 plupart de pareilles pierres, conduisant d'icelle jusqu'en la » ville de Quimper, ou assez près (1) ; lequel pavé, encore qu'il
> soit interrompu en plusieurs endroits, où la terre est molle, i> ou ne se voit à cause du changement du chemin, par un si :» long espace de temps, si est-ce qu'il se voyait continué, sauf
> les dites interruptions, jusqu'en lieu ci-dessus, si entier que
> s'il était moderne. Et on en trouve un autre conduisant de la
> ville de Garhaix jusqu'au rivage de la baie de Douarnenez, fait » aussi de belles petites pierres.
> Ne s'en trouve par écrit, mais seulement une tradition
> populaire que ce sont les pavés qui aboutissaient de tous côtés
> à cette très célèbre ville appelée Is, en la bouche du vulgaire 1 du pays, qu'ils disent avoir été située où est présentement la
(1) A Locmaria, rancien Corisopitum, Il existait autrefois un pont au bout de la promenade actuelle, près de Locmaria. Ce pont n'a cessé d'exister qu'en 1744,
^ baie de Doiiarnenez ou à la Pointe du Raz, et qui depuis, par ) succession des temps, a été conquise par la mer, il y a environ
> 12 ou 1300 ans ; savoir est du temps des saints personnages, » Corentin, Guénolé, Tadec, régnant, en ces temps là, en Breta- » gne, le grand roi Grallon Il se trouve bien encore aujour-
> d'bui des personnes anciennes qui osent bien assurer qu'aux X basses marées, étant à la pêche y avoir souvent vu de
> vieilles masures de murailles.
]» Que les choses soient vraies ou fabuleuses, ajoute Moreau,
> l'on ne peut cependant nier qu'il n'y a eu quelque chose de » grand, où les chemins, qui y conduisaient, étaient soigneu-
> semeot dressés et à si grands frais (1). >
Nous avons peu de chose k ajouter à ces détails ; nous avons visité Voppidum de Castel-meur, en la commune de Cléden-cap- Sizun, qui préexistait sans doute à l'établissement romain ; puis, au village de Troguer, commune de Plogolf, quelques ruines romaines. Nous y avons vu des monnaies romaines presqu'entièrement frustes. Enfin, nous avons vu à Quimper une petite divinité en or qui provenait du même endroit.
Ville ou station de Douanienez. — Avi fond de la splendide baie de Douarnenez, qui l'emporterait sur celle de Brest, si elle avait un goulet aussi étroitement fermé pour la garantir des tempêtes, est situé le petit port du même nom. La baie était primitivement appelée baie de Pouldavy, du nom d'une bourgade voisine que les accroissements de Douarnenez ont fait abandonner.
Une voie romaine, venant de Carhaix, passait à Riz, à Pouldavy, à Douarnenez et se continuait au-delà, dans la direction delà pointe du Raz. Des vestiges assez abondants prouvent qu'il exista là une ville, ou au moins une importante station romaine (2) ;
(1) Hist. de la Ligue en Bretagne, par le chan. Moreau, pp. 7, 8, 9 et 10.
(2) Douarnenez. — Dans la petite anse de Portscaf, près de Douarnenez, lorsque, la mer ayant été très mauvaise, le ressac creuse et entraîne le sable, on découvre les fondations d'un édifice et une grande quantité de briques.
Dans toute la partie de Douarnenez située vis-à-vis de Triboul, vers File Tristan, et au-dessus de la petite anse de Portscaf, on rencontre, à chaque pas, to^ 1^9 chemins, dans les décembres et ^ams les champ? labourés, des fragn^ents d^ briquet courba (imbrices^ et 4^ furiqi^es à crochet ctcgulse).
nous avons rencontré ces vestiges jusque dans l'île Tristan, située presqu'en face et à peu de distance de Douarnenez, et qui ne pouvait manquer d'être occupée par les conquérants. C'est cette île qui, beaucoup plus tard, au temps de la ligue, fournit au fameux Fontenelle un repaire où il demeura longtemps inexpu* gnable, et d'où il faisait des courses qui répandaient l'épouvante dans tout le pays d'alentour.
On a trouvé également des vestiges romains dans la presqu'île de Crozon, vers laquelle se dirigeait une autre voie venant de Carhaix.
Brest. — Nous arrivons à Brest, où un grand nombre de géographes ont placé le Gesocrihate, d'aucuns même le Brivates portus; nous n'avons rien à dire de cette dernière opinion, qui est aujourd'hui, croyons-nous, universellement abandonnée; mais nous devons examiner la première et essayer de prouver que si Brest occupe la situation d'une antique citadelle, il n'oflfre pas les conditions et ne présente pas les vestiges d'une ville romaine.
Le château de Brest, que Froissard regardait de son temps comme « le plus fort chastel du monde », est assis sur le roc, à l'entrée même du port actuel, et présente la forme d'un trapèze flanqué de cinq fortes tours. L'une d'entr'elles est connue sous le nom de tour de César (4), bien qu'elle soit de construction relativement moderne. C'est vraisemblablement celle que Sourdéac fit bâtir en 1597 ; et il est à croire que son nom lui vient de ce qu'elle aurait remplacé un ouvrage de l'époque romaine. On rencontra, dit-on, dans les fondements iJe là tour primitive, une grande médaille présentant une effigie, et sur laquelle se lisait le nom de César ; mais on sait que ce nom n'indique aucune date précise, et qu'il est resté attaché à un grand nombre de monuments et de camps postérieurs au conquérant des Gaules ; les Romains, en effet, disaient indifféremment l'empereur ou César« Le nom de César donné à une tour a contribué, croyonsnous, à attirer sur ce point l'attention des archéologues, et à y
(1) A l'angle le plus occidental du château de Brest est une forte tour nommée la tour de César. Fréminville, Antiq. de la Bretagne, Finistère ' 1« partie, p. 137.
faire placer le Gesocribate, Ce souvenir n'est pas le seul, du reste, que Brest nous ait gardé du séjour des Romains ; les murs du château présentent, dans une partie limitée de leurs assises inférieures, des restes de maçonnerie appartenant, de toute évidence, à la période d'occupation romaine (1). Là exista certainement un Castellum construit par les Romains pour la défense de la rade de Brest et la protection du littoral occidental de la Bretagne. On n'a pas encore, croyons-nous, tenu un compte suffisant des ^ands changements qui s'imposèrent à l'occupation romaine, dans la petite Bretagne, pendant la durée des m*' et iv« siècles de notre ère. Nous voulons parler des invasions de plus en plus . audacieuses et des déprédations toujours croissantes des pirates Saxons, qui infestaient et ravageaient tous les rivages de l'Armorique. L'empereur Maximien, occupé, en Gaule à réprimer la révolte des Bagaudes, choisit dans son armée un chef habile, nommé Garausius (286), et l'investit d'un grand commandement maritime dont l'objectif était la protection des côtes de l'Armorique et l'extermination des pirates du Nord (2). Nous n'avons pas à raconter ici les diverses phases de cette entreprise ; mais il est certain que les forces militaires de l'enipire durent être appelées à faire face à ce nouveau et grave danger, et que les garnisons romaines durent être, dans ces circonstances, cantonnées sur notre littoral. La position de Brest, cette magnifique rade dont rimmense circuit présente, de notre temps, un développement de plus de 30 kilomètres, et où 300 ou 400 vaisseaux de guerre trouveraient un mouillage à la fois sûr et commode, ne pouvait être, en quelqu'état qu'elle fut alors, abandonnée aux pirates Saxons (3). G'est peut-être vers cette époque que fut construit le castellum romain de Brest, sur ce rocher escarpé, à l'extrémité
(1) C'est à la base des courtines qui défendent rentrée du château, du côté de la ville, que se montre Vappareil romain, coupé de distance en distance par des cordons de' briques. Dans plusieurs coupures verticales de ces murailles, présentant un appareil plus moderne, on a reconnu aussi les arrachements de tours hémi-cylindriques, supprimées vraisemblablement par Vauban, à la fm du xvii« siècle, et auxquelles Texiguité de leur diamètre (4» 40«) semblerait assigner une antique origine, peut-être celle de la construction primitive. Ouid. de Rennes à Brest, par Pol de Courcy, p. 929.
<2)'£utrop. in Breviar. rerum roman., lib ix, prop. fin.
(3) Elle leur eut servi d'accès vers les parties intérieures mêmes du pays.
d'un promontoire dominant une entrée dont un heureux ci^rice de la nature a rapproché les rives, à ce point qu'elles semblent ne laisser entr' elles qu'un étroit passage. Les circonstances de la construction primitive^du château de Brest furent-elles d'accord avec celles que nous venons d'indiquer ; nous n'avons garde de le donner pour certain, faute de preuves, disant simplement les choses telles qu'elles se présentent à notre esprit. C'est une hypothèse qui nous a paru très vraisemblable; ce n'est rien depius.
Nous sommes en présence d'un antique castellum romain, dont une tour a gardé le nom de César, que la chronique de Nantes désigne plus tard (1) sous le nom d' « oppidum quod didtur Bresta », mais rien, que nous sachions, n'autorise l'opinion qui place à Brest une ville antique, à laquelle s'attacherait même, selon quelques-uns, la tradition d'un siège épiscopal (2). On n'y a rencontré d'autres vestiges romains que ceux que nous avons indiqués ci-dessus ; point de substrucUons, point de fragments abondants de briques, de vases, de statuettes, de colonnes, de mosaïques comme à Rennes, à Carhaix, à Corseul, à £x>cmariaker, etc. Le comte de Caylus cite, il est vrai, la découverte, faite en 1762, d'un trésor contenant environ 30,000 monnaies à l'effigie des empereurs qui régnèrent depuis Alexandre Sévère jusqu'à Posthume inclusivement (3). Ce trésor, contenu dans àes vases en terre cuite, fut découvert dans un chemin creux, aux environs de Brest. Cette trouvaille ne peut fournir aucun argument ni à ceux qui placent à Brest le Vorganitim, ni à ceux qui l'identifient avec le Gesocrihate. Ajoutons que nuls vestiges de voies romaines n'ont été constatés, à notre connaissance du moins, venant converger directement à Brest, où rien ne dénote l'existence d'une antique ville romaine.
Après quelqu'hésitation à cause du grand nombre des géographes qui ont identifié Gesocrihate avec Brest, et de leur autorité, nous fûmes conduits, par là force des choses et en suivant les traces de la voie romaine qui se dirigeait incontestablement de Carhaix, vers le N.-O., jusqu'à l'embouchure de la rivière de
(1) Cbrpn. îfaoaet., ann. 856, mort de Salomon, roi des Bretons*
(2) Halleguen, l'Armor. bret., celtiq., rom. et chréit., pp. 431, i32.
(3) Alex. Sév. (222-235), Poïthum. (261-267). Ces pièces appartenaienl toutes au IIP «i^cle.
rAbervrac'b, à nous demander s'il ne fallait pas chercher là Ge$ocribaie, En ce lieu, une tradition ancienne et constante place en effet les ruines d'une ville dans les environs de la baie de Saint- Antoine et non loin de Tile Bilon. C'est là que, tout en reconnaissant que les mesures de la Table de Peutinger ne s'y appliquaient pas, d'une manière décisive, nous crûmes devoir cependant placer Gesocribate. Cette opinion, rappelée en 1865, par notre regretté confrère, le D^'Halléguen, fut absolument contestée par lui : €k l'extrême pointe du promontoire, vers le fort » Céson, disait-ii (1), selon l'opinion de M. de la Monneraye, 1 aurait été située l'ancienne ville de Gesocribate, mais malheu- > reusement son point de départ, Carhaix, Vorganium n'est pas
1 exact ; ce qui noi^ parait certain aujourd'hui, c'est que
1^ Vorganium-Osismii est Brest. » On a vu plus haut qu'en prenant acte de ce que la Commission de topographie des Gaules, abandonnant sa première opinion, avait admis, comme lui, la distinction entre Vorganium et Vorgium, le D' Halléguen exprimait l'espoir qu'elle en viendrait également avec lui, à placer Vorganium à Brest (2). Nous espérons, et nous croyons même que la savante commission n'adoptera pas cette attribution, qui ne repose sur aucun fondement solide (3).
(i) L'Armoiiquê bretcmne, celtique, romaine, etc., par le D^ Hallé^en, 1865, p. 120.
(2) y organiam à Brest, selon M. Halléguen. — Siège episcopal. — La commission de topographie des Gaules, dit M. Halléguen, placerait Vorgoniwn à Quimper provisoirement, mais comme c'était la civitas Aquilonia, et qull n*y reste rien de Vorganium-Osismii (sic), tandis que Brest a bien OsUmii, le castrum romain, et la tradition épiscopale, il y a tout lieu d'espérer qu'elle ira jusqu'à Brest. Halléguen, l'Armorique bret., celt., rom. et chrét., p. 131. c Brest-Osismii, ancien évèché osismien ». Ibid., p. 13*2.
&) !••• embarras de la eonuniwiion de la topograi^iie des Gaules. — La commission de la topographie des Gaules n'a pas dû éprouver moins d'embarras dans son étude spéciale que M. Desjardins dans sa belle et grande étude générale. L'embarras de la savante commission se trahit, en effet, nous nous trompons, s'accuse franchement dans les termes suivants : en ce qui regarde c les deux tronçons relatif]^ à la Bretagne et concernant, l'un la voie » de CondoUe (Rennes), localité bien connue^ à Reginea, par fanum Martii; » l'autre la voie de Dariuritum (Vannes), localité non moins bien connue que 9 Condate, à GesocriboUepzr Sulim et Vorgium. Nous sommes obligés d'avouer » qu'à nos yeux ces deux problèmes ne sont point encore résolus. » Les voies romaines en Gaule, Alexandre Bertrand, 1864, p. 13.
Nous avons, en commençant cette étude, insisté sur la convenance, il faudrait dire la nécessité d'embrasser les divers points de notre géographie dans une étude d'ensemble, au moyen de laquelle on puisse déterminer et contrôler la situation de chacun d'eux aussi bien que leurs situations relatives. Nous avons, dans ce but, fait concourir les éléments géographiques fournis par les Tables de Ptolémée, avec ceux donnés par la Table itinéraire de Peutinger, et, de ces éléments combinés, nous croyons avoir fait soitir la démonstration de l'identité de Vorganium et Vorgium (1). Il résulte de cette méthode une sorte d'élimination qui, pour la détermination de Gesocribate, ne nous laisse plus en présence que de deux seuls points, Brest ou l'embouchure de l'Abervrac'h, à l'extrémité de la grande voie romaine qui s'y rend de Carhaix.
Lé déchiffrement de l'inscription gravée sur la borne milliaire de Maël-Carhaix a dissipé désormais, noua l'avons dit précédemment, tous les doutes sur l'identité de Vorgium avec Carhaix; nous ne devons plus rencontrer, sur ce point, nulle contradiction, et l'on nous permettra de faire remarquer, en passant, que cette lecture confirmerait aussi, s'il en était besoin, notre identification de Sulim avec Castennec (2).
C'est donc à l'extrémité d'une voie romaine, à partir et au-delà de Carhaix, qu'ils nous faut chercher la situation du Gesocribate de la Table de Peutinger.
Cette Table donne, pour la distance entre Vorgium, Carhaix et Gesocribate, quarante-cinq lieues gauloises. Prenant donc pour point de départ Carhaix, à peine avons-nous ouvert le compas de 46 lieues gauloises à partir de cette ville, nous nous apercevons que l'arc que nous allons décrire ne rencontrera aucun point de notre péninsule , qu'il sera tracé en plein océan et même à quelques milles de distance de nos côtes ; la Carte
(i) La distance itinéraire fournie par la Table de Peutinger et rindication de la borne de Maêl- Carhaix ne permettent aucun doute sur ridentification de Vorgium avec Carhaix, et la dififérence en latitude de Saliocanus P.. et de Vorganium ne permet pas non plus de placer Vorganium ailleurs qu'à Carhaix.
(2) MM. Walckenaer, Kerviler^ ainsi que la commission de topographie des Gaules, plaçaient Sulim à Hennebont.
d*Etàt-major donne, à vjl d'oiseau, de Garhaix jusqu'au point extrême du littoral, à droite de l'embouchure de la rivière d'Abervrac'h, 87 kilomètres 500 mètres environ. L'inscription delà borne milliaire qui a été découverte à Kerscao (i), semblerait indiquer que les distances auraient été mesurées en milles romains de 1481 mètres ; la Table de Peutinger, sauf quelques exceptions résultant d'erreurs de copistes, a pris pour unité de mesure la lieue gauloise de 2222 mètres. Si pourtant la Table, présentant ici une confusion, le chiffre de xlv exprimait des milles romains, il suffirait de le réduire d'un tiers pour opérer la transformation en lieues gauloises, et le résultat donnerait trente de ces dernières mesures ; on voit immédiatement qu'il ne peut pas être question de milles romains, dans la Table, puisque son équivâ- \ lent, le chiffre de trente lieues gauloises, ne saurait convenir
ni à Brest, ni à l'embouchure de la rivière de l'Abervrac'h attendu qu'il serait, pour l'un et l'autre de ces points, inférieur à celui des distances à vol d'oiseau (2) : c'est bien de 45 lieues gauloises qu'il s'agit, et la position de Brest se trouve exclue par cette distance non moins que par la précédente.
Voyons maintenant dans quel rapport elle se trouve avec le point extrême du continent à l'embouchure de l'Abervrac'h : lions avons mesuré, sur la Carte d'Etat-major, de Garhaix à ce point 87 kilomètres 500 mètre.^, avons-nous dit. Si nous transformons <îe chiffre en lieues gauloises de 2222 mètres, nous obtenons 39 lieues et un peu plus d'un tiers ; l'excédent de la mesure itinéraire, ou dala Table de Peutinger, sur celle de la
(1) Cette borne a été trouvée à 2,300 mètres du bourg de Kemilis, et à 5 kilomètres de l'océan. Elle porte cette inscription :
TI CLAVDIVS
VSI FILI CAES
VORG MPV
km: du Morbihan de 1860, p. 33.
(2) Il nous paraîtrait bien inutile de rien ajouter à ce que disent d'Anville et M. de la Sauvagère^ sur ce fait que « les routes les mieux alignées ont des I pentes et des sinuosités ; et que par conséquent les distances, indiquées par V les itinéraires, sont nécessairement plus longues que celles prises avec le » compas, sur la carte, d'un point à un autre, r M. de la Sauvagère, Rech. sur les Antiq. de Vannes, p. 90.
Carte d'Etat-major est donc d'un peu p|us de 5 lieues gauloises, c'est-à-dire d'un peu plus d'un neuvième de la distance totale. Si l'on tient compte de ce que cette grande voie, en sortant de Carhaix, parcourt, pendant longtemps, une région montagneuse; si l'on se rappelle que la tradition place l'assiette de la ville antique dans des grèves qui ont été envahies par la mer (1), on ne trouvera dans la comparaison des chiffres que nous venons de passer en revue, rien qui exclue la solution que nous allons indiquer.
Et d'abord, cette voie romaine, d'un grand développement, et dont l'ancienne existence est incontestable, devait nécessairement tendre à un point important de la côte armoricaine, car, ainsi que nous l'a dit précédemment le chanoine Moreau : c On i> ne peut nier qu'il n'y a eu quelque chose de grand, où les :» chemins qui y conduisent étaient soigneusement dressés, et à » si grands frais (2). » Une tradition constante, dont on trouve la trace dans nos vieux historiens, toujours vivante, et que nous avons encore recueillie nous-méme dans le pays, place, non loin de l'île de Hent, où île Venant, les ruines, ensevelies sous les sables de la grève, d'une ville et d'un port autrefois cohimerçants et opulents. Une révolution, causée par la mer et les vents, a changé et bouleversé la forme de ces côtes, et ces effets se sont fait sentir encore à une époque qui n'est pas très éloignée de nous : l'église de Menant, ancienne paroisse de Trémenec'h, les maisons environnantes et le manoir du même nom, furent ensa^ blés, dans une seule nuit, au commencement du siècle dernier. L'anse, nommée du Corréjou, fut encombrée tout entière d'une couche de sable de quatre ou cinq pieds d'épaisseur. La grève sablonneuse de Kerisoc, dans la commune voisine de Guisseny, a été envahie par la mer ; on y rencontre de vieux troncs de
(1) Nous ignorons absolument à quelle distance cette assiette était de la côte actuelle. Suivant un renseignement donné par M. Faye, de Tlnstitul, les châteaux bâtis par les Romains, à l'embouchure de TËscaut sur File de Valcheren, à l'embouchure de la Meuse sur Tlle de Goëdevacdt, à l'embouchure du Rhin près de Ralwfjk sur les bords du Flevus, gisent maintenant en pleine mer, â une distance d'environ 10 minutes des dunes actuelles. On .e& a parfois vu les restes, pendant des marées très basses. Faye, Âcad. des sciences, s^Unce du !•' octobre 1883.
(2) Moreau, Hist.' de la Ligue en Bretagne, pp. 9, 10.
chênes, dont le bois est devenu noir comme de l'ébène, et auxquels les habitants ont donné par suite le nom de coat-du (bois-noir) (1).
<( Arrivés à la limite septentrionale de la paroisse de Plou- » guerneauy dit Emile Souvestre (2), descendez sur cette grève » que la mer vient d'abandonner, et arrêtez-vous. Vous foulez :» ici Tune des plus opulentes villes de TArmorique. Cette plaine
> qui s'étend sous vos yeux, belle et unie, fut autrefois couverte )» d'édifices ; l'agitation du peuple, les cris des marchands, le }» bruit des chariots, les appels des marins ont retenti sur cette :s> plage où la mer seule fait entendre maintenant son murmure
> monotone et solennel. Sous ce linceul de sable dorment les
> débris de la Tyr armoricaine ; là fut la ville de Tolente [TouU » hefiii), dont les vaisseaux commerçaient avec l'île de Breta- » gne (3). 3>
On a donné aussi à cette rade le nom de Port-Keinen, parce que <ic c'était là, où avaient lieu, disent nos anciens historiens, :i^ les ventes d'esclaves, à l'époque où les conquérants romains » dominaient dans le pays, et faisaient vendre, aux marchands
> étrangers, les enfants des infortunés indigènes (4). }»
Les vestiges romains ne sont pas rares dans le voisinage : on en rencontre au village de Trémenec'h ; au château de Penmarc'h, près de Saint-Frégan, on a trouvé des ruines, des briques romaines, des urnes cinéraires, dans un champ qui se nomme •Parc-ar-mogueriou (le champ des vieilles murailles) (5).
Mais pourquoi nous attarder à fortifier de preuves la tradition relative à l'existence d'une ville antique ensevelie dans les grèves, à l'embouchure de l'Abervrac'h ? Tout le monde l'admet : c'est laque M. Le Men, et; après lui, la commission d&topogi*aphie des Gaules, ainsi que M. Desjardins, ont placé Vorganium. Nqui} sommes, on le voit, tous d'accord pour affirmer l'existence d'unç
(1) Cambry, Voy. dans le Finistère en 1794, édit. Soavestre, p. 81.
(2) E. Souvestre, noav. édit. de Cambry, 1838, p. 29.
(3) Emile Souvestre n'a fait que traduire en beau langage la tradition rfii pays.
(4) Lejean, Bullet. arch. de l'Assoc. bret., t. III, p. 136.
(5) Les lieux dans les noms desquels figurent les mots moquer et moguériottf présentent presque constamment des vestiges romains.
Arch. 5
ville antique sur ce point du littoral armoricain, à Textrémité de la voie romaine qui, partant de Carhaix (Vorgium), vient aboutir vers l'embouchure de la rivière de TAbervrac'h, sur sa rive droite, dans le voisinage du fort Gézon. Il ne s'agit que de savoir si c'est là Vorganinm ou si c'est Gesocribate. On connaît déjà notre opinion à cet égard. Il convient pourtant de reproduire ici, en les serrant les uns aux autres, nos divers arguments :
Etant admise l'authenticité du chiffre de latitude, 50» 15 (1), attribué, par un bon nombre d'éditions grecques et latines de Ptolémée à Saliocanus portus, authenticité qui se démontre pour ainsi dire d'elle-même par la concordance de ce chiffre avec les autres chiffres de latitude de la presqu'île armoricaine ; étant admis, disons-nous, ce chiffre de 50® 15, celui de bO^ 10' que Ptolémée attribue à Vorganium, ville capitale des Osismii, porte à Carhaix, cela est certain. Il n'est pas moins certain que le chiffre de la distance itinéraire, indiquée par la Table de Peutinger, entre Sulim et Vorgium^ porte également à Carhaix. Donc, selon nous, les deux noms Vorganium et Vorgium n'en font qu'un, le dernier ne différant guère du premier que par la chute de la consonne n, fait dont on trouverait facilement les analogues dans les basses époques, et les deux s'appliquent également à Carhaix, ainsi que l'ont cru Adrien de Valois, d' Anville, Gosselin et d'autres.
Il nous reste, pour fixer la position de Gesocribate, à faire notre choix entre Brest et l'embouchure de la rivière d'Aber-' vrac'h. Or, à Brest, nous avons constaté, il est vrai, l'antique existence d'un castellum, d'origine romaine, destiné sans doute à défendre les entrées de la rivière de Penfeld et de celle de Landemeau (^) ; mais nos recherches n'ont pu y constater rien de plus : là, point d'autres ruines, de substructions, de fragments de briques, de vases, de tronçons de colonnes, d'aqueducs, d'urnes cinéraires ou de sarcophages, d'inscriptions, comme à Nantes, à Rennes, à Corseult, à Vannes, à
(1) Ce chiffre est celui de la plus récente édition de la Géographie de tHoléMéô tAAAlKQN 2YrrPA*EIS EA/fflNfKOI, 1878, t. I, p. 256.
(2) Le nom de la commune de Plougastèl, située sur la rive gauche de la rivière de Landemeau, semble indiquer qu'il exista, sur cette rive aussi, un antique castellum.
Locmariaker, à Sulim et à Carhaix ; nulle convergence de voies romaines, rien qui indique l'assiette d'un important établissement romain ; aucune de ces traditions, que nous avons trouvées sur plusieurs points de nos côtes, et qui perpétuent le souvenir d'anciennes villes disparues.
Là, au contraire, les origines les plus humbles et d'ailleurs les mieux connues : l'agglomération à laquelle on donnait le nom de Brest n'occupa, pendant tout le moyen-âge, qu'une étendue très restreinte, et ne comptait encore, vers les dernières années du xvi® siècle, que 4500 habitants. Son église n'était point une paroisse, mais une simple trêve de celle de Lambézellec. L'importance de Brest commença seulement sous le ministère de Richelieu, et n'atteignit un haut degré que sous celui de Golbert.
Tout semble, au contraire, concourir à prouver qu'une ville importante exista jadis sur la rive droite et à l'embouchure de TAbervrac'h, dans le voisinage du fort Gézon. La voie romaine qui, de Vorgiumf Carhaix, tend vers ce point est même un argument sans réplique. C'est là, qu'il y a 20 ans, nous placions Geaocnhate, c'est là que nous persistons à le placer.
Si l'on jette les yeux sur la carte, Ton sera frappé de la convenance du tracé de cette grande voie qui, partant de la ville de Lyon, pénétrait dans notre presqu'île, au midi, par Nantes, traversait Rieux, Vannes, Casterinec, Carhaix, la perçait en uû mot de part en part, pour aller aboutir à un port situé à l'embouchure de l'Abervrac'h vers l'extrémité du littoral septentrional et en face de l'île de Bretagne. C'est bien là la voie centrale, la grande voie armoricaine, et l'époque de sa construction est celle, parmi toutes nos voies, dont là haute antiquité est la mieux assurée.
La borne milliaire de Kerscao fut érigée sous le règne de l'empereur Claude P% l'an 43 de notre ère. En cette année, Claude porta la guerre dans l'île de Bretagne où nul romain n'avait pénétré, depuis César (l). Le vieil empereur, rêvant de gloire et de triomphe, prit avec son fils la mer à Ostie et jusqu'à Marseille, traversa les Gaules jusqu'à Boulogne, où il s'embarqua pour la Bretagne. Il y trouva Aulus Plautius qui, d'après ses ordres, avait
(1) Eutrop., 1. vu, c. vni.
fait passer les légions de la Basse Germanie dans Tile. Les Bretons, attaqués à l'improviste, s'enfuirent jusqu'au delà de la Tamise, et Plautius ne s'avança pas alors plus loin (1).
Satisfait de ce succès, Claude laissa le gouvernement de la Bretagne à Plautius, et revint directement à Rome, au bout de six mois, n'ayant passé que 16 jours dans Tile. Il s'attribua, pour ces avantages, trois fois le titre d'Imperator, quoique jusqu'à lui on ne l'eut jamais pris qu'une fois dans la même guerre, triompha avec grande pompe (2), et donna à son fils le nom de Britannicus.
C'est à l'époque même de ces événements que fut érigée la borne de Kerscao, et le port de Gesocribate servit sans doute à assurer les communications entre les troupes romaines de Bretagne et celles de la presqu'île armoric?iine.
Corseult. — Fanum Martii Curiosolitarum. La plupart des anciens historiens plaçaient les Curiosolites dans le pays de Quimper, lorsque, dans lés premières années du dernier siècle, le gouvernement fit exécuter des fouilles dans une bourgade du nom de Corseult (3), pour la recherche des matériaux destinés aux fortifications de Saint-Malo, et qu'on savait y exister, sans connaître leur antique origine. On reconnut alors que le chef-lieu de cette commune est bâti sur l'emplacement d'une ville considérable. Le sol de Corseult, à l'intérieur d'un vaste périmètre, est couvert de fragments de briques ; les champs et les jardins sont traversés par des murs sans nombre, fortement cimentés, et contre lesquels la bêche et la charrue viennent se heurter sans presque pouvoir les entamer. Les uns sont à plusieurs pieds de profondeur, d'autres pour ainsi dire à fleur de terre. On y amis à découvert les vestiges d'anciennes habitations, des colonnes, la plupart brisées ; on a trouvé des vases et des fragments de vases en terre rouge, ornés de dessins en relief et vernissés, et d'autres, de formes élégantes et variées, semblables à ceux qu'on nomme
•'(i) ïillemont, Hist. des Empereurs, t. î, p. ÛU.
(2) Eùtrop., 1. Vil, c. viii.
(3) On enleva de ce lieu une immense quantité de briques pour être employées à faire le ciment nécessaire à la construction des fortifications de Saint- Malo.
improprement vases étrusques ; des ustensiles, des bustes et des statuettes de toutes sortes. Citons entr*autres une statuette en bronze d'Harpocrate sous la figure d'un jeune homme, assis sur un siège antique, dans l'attitude de la méditation, un doigt posé sur la bouche, et une autre statuette, aussi en bronze, représentant une femme assise, portant sur les genoux un enfant, auquel elle donne à boire (i) : on reconnaît his et (hiris; puis des statuettes d'origine égyptienne. Citons encore un buste de femme, en bronze, de 16 centimètres de hauteur, d'un bon travail, vêtue d'une élégante draperie, et dont la chevelure forme, sur le sommet de la tête, un croissant, qui nous indique Diane ; une statuette de 9 centimètres en albâtre, mais dont la tête est brisée (2) ; un anneau d'or, pesant plus d'une once, orné d'un beau lapis ovale, d'un centimètre dans sa plus grande dimension, sur lequel sont représentés deux guerriers presque nus se tenant étroitement enlacés (3). Ce sujet est traité avec une remarquable finesse.
Nous n'en finirions pas, si nous voulions énumérer tous les objets curieux découverts à Corseult.
A une faible distance, 1,500 mètres environ du bourg de Corseult, en dehors de la ville antique, et au S.-E. du lieu nommé le Haut-Bécherel, se voient, sur une éminence, les ruines encore imposantes d'un édifice qui fut évidemment un temple octogone(4). Ses murs ont conservé une élévation de plus de 40 mètres, sans compter la partie qui est masquée par les décombres amoncelés à leur pied. Les angles, dépouillés de leurs parements, ainsi que la base à la hauteur de un à deux mètres, font penser que l'édifice était jadis accosté à chacun de ses angles,
(1) Ann. Dinannais, 1896, p. 110. Dans un paits on a trouvé un sphinx égyptien en pierre.
(2) Ann. Dinannais, 1836, p. 110. Les figures en relief de Vénus et de Cupidon. D. Lob. Vie des SS. de Bret., Vie de S. Melaine.
(3)/6id.
(4) Temple de Corseult, appareil, dimension. — Le temple de Corseult est revêtu à l'intérieur età Textérieur, comme'' les monuments romains du midi de la Gaul«, de petites pierres cubiques de 12 centimètres, posées par assises régulières dans un ciment presqti 'aussi dur que les pierres elles-mêmes.
La distance d'un angle intérieur de l'octogone à l'autre angle est de 4 mètres. Ann. Dinanuais, 1836^ p. 117.
70 ASSOaATION BRETONNE
d'une base, d'une colonne, et surmonté d'une corniche et d'un attique (1).
D. Lobineau parle de ce monument : c Au milieu du temple, » dit-il, qui n'était pas d'une grande étendue, on voit encore les » vestiges d'une base, qui doit avoir porté une statue (2). Au » devant du temple, du côté de l'orient, il y avait une place très » spacieuse, bordée d'une levée faite avec soin (3) » et dont on retrouve encore des traces sur une assez grande étendue. Cette partie inférieure, qui a la forme d'un vaste parallélogramme, parait avoir été destinée à la foule. On trouva dans les décombres du temple un bouclier en bronze, de forme arrondie et bombée, de 75 centimètres de diamètre et présentant, au centre, une tète hideuse, environnée des éclats de la foudre (4). Ce bronze curieux était sans doute un de ces boucliers votifs, qu'on avait coutume de suspendre dans les temples.
Les travaux de terrassement du chemin vicinal conduisant à Plancoët, firent découvrir, en 1820, un certain nombre de tombeaux, construits et voûtés en briques, dont chacun ne contenait qu'un seul corps ; et, du côté opposé, vers Dinan, les champs qui avoisinent les maisons de l'Hôtellerie, recèlent en abondance des ossements humains ; quelque part qu'on fouille la terre, on rencontre les dépouilles mortelles (5).
(1) Mém. de TAcad. celtique, 1. 1, p. 267.
(2) Celle de Mars, sans doute.
(3) D. Lobineau, Vie des SS. de Bretagne, S. Thurian.
(4) Ann. Dinannais, 1836, pp. 412, 113.
(h) Ann. Dinannais, 1836, p. 116. Tout près du temple est une ferme nommée le Haut-Bécherel ; dans la grange de cette ferme, dt)nt une partie présente, dans sa construction, un appareil semblable à ceux du temple, se fit, il y a peu d'années (1836), un éboulement qui donna lieu de reconnaître une excavation assez considérable. Les fermiers y pénétrèrent et se trouvèrent dans un souterrain voûté, parfaitement construit, qui se dirijgeait vers le temple ; mais craignant de s'aventurer plus loin, ils s'empressèrent de combler cette excavation. Ann. Dinannais, 1836, p. 119.
Près de là existait une antique chapelle, sous le vocable de Saint-Turiac, qui a été convertie en une maison d'habitation ; et une belle et claire fontaine qui la touche servait, dit la tradition populaire, non sans vraisemblance, aux sacrifices et aux lustrations du temple. Deux rangs de larges quartiers de granit forment le bassin de la fontaine de Saint-Turiac. Ann. Dinannais, 1836, pp. 120, 121.
II est intéressant de noter que, parmi tous ces objets, qui appartiennent évidemment à la période d'occupation romaine, se sont rencontrés également les débris de Tâge précédent, glaives et coins en bronze, ainsi que oes haches en pierre dure que les archéologues désignent sous le nom de Geltae.
Les matériaux de quelques grands édifices de la ville romaine ont été employés dans la construction de Féglise de Gorseult. On y remarque une grande pierre qui a été tirée d*un monument funéraire; l'inscription qu'elle porte (1) nous apprend que c'était le tombeau d'une femme, nommée Silicia^ originaire d'Afrique, que sa tendresse maternelle avait entraînée à suivre son fils, l'un de ces soldats de Mars, sans doute, que nous retrouvons un peu plus tard à Aleth.
Ce qui achève enfin de démontrer l'ancienne importance de Gorseult, ce sont les voies nombreuses qui y aboutissaient venant de Condate, Dartoritum, Blabia ou plutôt Sulim, Vorgium, etc.
' Gorseult était le chef-lieu de la cité des Guriosolites (2) et le Fanum- Martin de la Table de Peutinger ; il n'existe plus aucun doute à ce sujet, et personne désormais, nous le croyons du moins, n'identifiera cette capitale avec le prétendu Gorisopitum de Quimper.
La distance de 25 lieues gauloises, indiquée par la Table entre Condate et Fanum-Martis, répond à une distance, sur la carte,
Les fouilles ont fait découvrir quelques pierres sur lesquelles Tœil distingue des caractères romains, usés par le temps de manière à ne pas permettre une lecture suivie.
Des fragments de marbres variés, dont les dimensions et l'épaisseur semblent indiquer qu'ils ont servi à paver le sol du temple, ou Taire des habitations opulentes. Ann. Dinannais, 1836, p. 109.
SILIGIANA M GID DE DO