PREMIÈRE PARTIE
Telle fut la célèbre époque où la philosophie d'Athènes vint s'établir à Rome. La résistance de Caton n'était point excitée par la haine de la doctrine , mais par la crainte des abus qu'elle pourrait entraîner. Il redoutait les vaines disputes de l'école , les subtilités des sophistes , et cette futile science de mots qui fait de tous les jeunes gens d'insipides discoureurs, prêts à discuter toutes les matières sans en approfondir aucune.
Crassus , qui semblait avoir hérité de Tarne de ce grand homme , en louant toutefois Garnéades , disait que le choix des mots , la manière de les arranger et la structure des périodes, se pouvaient apprendre facilement, et par le seul exercice ; que l'essentiel était de se faire un grand fonds de connaissances ; mais que les Grecs t ne l'ayant point , faisaient perdre le tems aux jeunes Romains qui étudiaient sous eux. Et comme , durant sa censure, des Latins voulurent professer à l'exemple des Grecs , et qu'ils avaient encore moins qu'eux de science et de politesse, Crassus , voyant que ces nouveaux maîtres ne pouvaient enseigner que l'orgueil, qui rend suspectes les meilleures choses , et qui , même quand il accompagne
le mérite, ne laisse pas que d'être blâmé, crut qu'il était du devoir d'un censeur d'empêcher que le mal n'allât plus avant , et s'empressa de fermer cette école d'impudence (i).
Ce fut ainsi qu'à Rome la philosophie dégénéra dès son origine , et que de nouvelles études firent insensiblement négliger les Douze Tables, au point que, dès le tems de Cicéron, on cessa de les faire apprendre de mémoire aux jeunes gens ; ce qui rend bien frappans ces mots de Caton , rapportés par Plutarque : « Et pour divertir et dégoûter son fils d'étu- » dier ès lettres et disciplines grecques , il lui » disait en renforçant et grossissant sa voix » plus que sa vieillesse ne portait , comme si , » par inspiration divine , il eût prononcé quel- » que prophétie : TOUTES ET quantes fois » que les Romains s'adonneront aux