PREMIÈRE PARTIE. » S
commerce et la culture des sciences et des arts ont insensiblement introduits dans la langue latine. Voici maintenant ceux qui se trouvent le plus fréquemment employés dans les Douze Tables :
On a mal entendu le passage d'Aulu-Gelle, sur le mot proîetarius , qu'on dit appartenir à la langue des Faunes et des Aborigènes : il vient visiblement de proies, et ce dernier mot est d'origine grecque. Il en est de même de libra et de pendere , dont on a formé le mot libripens , à'uncia , de noxia, de jenus ouf osnus, et de jumentum. AEs , as, agnatus, gentilis , quatre expressions qu'on ne trouve dans aucune autre langue , se sont encore formés du grec ; de manière que tous les mots qui , au premier coup d'œil , semblent appartenir exclusivement à la langue latine, ont été apportés dans l'Italie par les Grecs qui sont venus s'y établir ; et comme ils avaient d'ailleurs sur les naturels du pays l'avantage des lumières et de la civilisation, il n'est pas étonnant que leur idiome ait été adopté par ceux-ci.
Concluons donc que les peuples du Latium qui ont fondé la ville de Rome étaient
58 CONCLUSION SUR hts XII TABLES.
en partie Grecs et en partie indigènes , et que la langue latine s'est formée de la langue grecque.
Quoique la langue osque ait été quelque chose de très-nouveau pour nous quand il a plu à Terrasson de l'exhumer, voyons néanmoins quel peuple la parlait.
Ce que nous avons de plus certain à cet égard, c'est qu'un petit peuple de la Campanie , lequel était très-ancien , prit le nom de son roi qu'on appelait Oscus. Ce mot, en langue toscane, veut dire serpent, et ce reptile était représenté sur les enseignes du roi. On serait porté à Croire que c'étaient les anciens Tyrrhéniens : car Manéthon, que je trouve cité par Biaise de Vigenère , dit que Ccetule , surnommé le jeune Saturne, régna sur les Aborigènes , et que trois ans après les Tyrrhéniens eurent pour roi Oscus, qui portait un serpent pour emblème. Ainsi voilà déjà une preuve que les Osques n'ont pas été les pères des Romains, puisque c'était un peuple différent des Aborigènes.
Des étymologistes ont pensé que les Osques t étaient les anciens Volsques. Ils se fondaient sur ce que vol était une particule qui signifiait
PREMIEUE PARTIE, 5o,
ancien; mais, dans sa cinquième fable, Titiniud , cité par Festus (i) , fait mention de gens qui parlent osque et volsque , et ne savent pas le latin, ce qui fait bien deux langues et deux peuples difféfens. En second lieu , les atelianes , espèces de farces qui furent long-tems jouées à Rome, étaient des pièces osques, et Âtella, ville où on les joua d'abord, est située dans la Campanie , entre Naples et Capoue ; tandis que les Volsques étaient un petit peuple du Latium.
Le passage de Titinius , dont je viens de faire mention, suffirait peut-être pour prouver que les Osques et les Romains ne parlaient pas la même langue :
Qui oscè ei vohè fabulantur, nom latine
NESCIVNT.
Je crois cependant devoir ajouter , pour lever tous les doutes, qu'au rapport d'Àulu- Gelle le poète Ënnius se vantait de connaître trois langues , le grec , le latin et la langue osque (2). Festus, en interprétant la vieille lau-
(1) Qui place les Osques dans la Campanie. Voyez au mot Mœsius.
(a) Quintas Ennius tria corda àaÔere sesc dicebat y quod loque grœcè, et oscè et latitièseiret. Liv. XVII , chap. 17.
gue latine , nous indique quelques mots osques qui s'y sont glissés furtivement, mais en bien petit nombre : je ne vois guère que mamcrs pour mars , mœsius pour rnensis , maïus , pipatio pour clamor ploraniis, veha ou «Wtfpour plaustrum, soilo, qui signifiait lotus, et d'où est venu solitaurilia , ungulus pour anulus , casnar pour senex , dalwurn pour insanurn , famel pour servus (i), enfin multa, que nous écrivons muleta, et qui appartenait également à la langue des Sabins. Il me semble que voilà deux peuples et deux langues bien différens.
Les Osques étaient fort méprisés à cause de leur grossièreté et de la dissolution de leurs mœurs. Leur nom même était devenu proverbe sous ce double rapport : car on disait, assez ordinairement osca lana , pour exprimer une laine brute et pleine d'ordures ; et Ton désignait des jeux obscènes par ces mots osci ludi (2). Il paraît que leur principal commerce consistait en ouvrages de poterie qu'ils
(1) Voilà des mots qui ont bien le goût de terroir, et que les Grecs n'auront pas été tentés de revendiquer.
(i) Teut-êlrc aussi à cause des Jtclla/ies.