‹ Conclusions statistiques contre les détracteurs de la vaccineChapitre 10 sur 52 · I. — Historique de la question · texte numérisé non relu

I. — Historique de la question

Les conditions de la durée de la vie humaine ont été étudiées dans la première partie de notre siècle par un certain nombre de savants d’un grand mérite, et justement

I renommés soit par leurs talents , soit par leur travail : parmi eux on compte Rickman , Francis d’Ivernois, Benoiston, MM. les docteurs Boudin, Lombard, etc., A. Guillard, l’illustre et vénérable docteur Villermé, etc.

Nous-même, saisi de l’intérêt de ces recherches, nous avons essayé d’en résumer quelques résultats dans notre

I thèse inaugurale (1852). Ces travaux divers ont surtout mis en lumière l’immense influence du bien-être sur la durée de la vie, influence qui masque toutes les autres et les résume en quelque sorte.

Ils ont fait voir que la durée moyenne de la vie est la meilleure mesure de la prospérité humaine ;que les privations, les souffrances physiques et morales, se traduisent par une augmentation de décès, par une vie moyenne moindre ; que bien-être, bonheur, instruction, liberté, longue vie,

sont des termes qui se commandent mutuellement, et quii i ont pour antithèses , privation, misère, ignorance, esclavage, mortalité rapide, — devise fatale d’une grande?! portion du genre humain.

Les conclusions de ces travaux amenaient implicite-- ?! ment la conviction que la prolongation de la vie humaine; o< devait être le résultat des rapides progrès de notre patrie; » depuis un demi-siècle, progrès résultant non-seulement t j de l’application progressive des sciences à l’hygiène publi- • i que ou privée, mais surtout de l’accroissement de bienêtre dû à la profonde révolution sociale venue au monde; \ dans la nuit du U août 1789, et qui, suivant le vœu de la . \ prière évangélique que les chrétiens répètent quotidienne- ; ment depuis dix-huit cents ans sans paraître le comprendre, a commencé à faire régner sur la terre un peu de ; i cette divine justice que certaines sectes veulent dévotement ; reléguer dans le royaume des cieux.

Ainsi, avant notre travail, il ressortait déjà de l’histoire ; i et des travaux de célèbres statisticiens, la probabilité que ; i sous l'influence de l’héritage à nous légué par la grande génération qui a précédé la nôtre, la vie humaine avait dû notablement s’allonger.

Parmi les bienfaits dont nous sommes redevables au xvme siècle, la vaccine est sinon le plus grand, au moins le plus généralement apprécié. Sous l’influence de ce nouvel agent convenablement employé (revaccination), la population est à l’abri d’une maladie cruelle à laquelle il fallait rapporter un dixième à un douzième des décédés annuels, et qui défigurait en aussi grand nombre ou laissait infirmes ceux qu’elle ne tuait pas. Eh bien ! cette brillante découverte que nos pères ont accueillie avec acclamation, quelques hommes se sont mis en tête que c’est un funeste présent, qu’elle n’allége aucunement le tribut

EXAMEN DES DOCUMENTS

que le genre humain paie à la mort, ne faisant avec elle qu’un échange de victimes, qui se réduit à détourner sur la jeunesse et la virilité les coups épargnés à l’enfance; et que s’il est vrai que les chances de vivre se soient accrues pour les enfants, les chances de mourir se sont accrues encore plus pour les adultes ; ce qu’ils n’ont pas craint d’exprimer par cette formule : La mortalité a doublé en ce siècle pour les âges de vingt à trente ans.

Cette opinion a cherché par tous les moyens à se faire accepter. Elle s’est appuyée tantôt sur de prétendues sta- 1 tistiques, tantôt sur des théories médicales qui datent de

I plusieurs siècles et que le nôtre avait justement mises en « oubli.

Ici prenant le ton sérieux, les allures savantes, elle a 1 recherché, sans succès il est vrai, l’approbation des plus i illustres Académies ; là adoptant les formes plaisantes ou dramatiques, elle s’est parée pour le public et a quêté les bravos des rues et des salons ; elle a échauffé les imaginations par des phrases sonores, par des théories merveilleuses, auxquelles toujours quelques gens se laissent prendre. C’est ainsi qu’un livre, nul au point de vue scientifique [La dégénérescence de lJ espèce humaine sous V influence de la vaccine ), a pu jeter l’inquiétude et l’in différence dans quelques esprits (1).

La vaccine, depuis qu’elle a été si audacieusement attaquée, n’a-t-elle pas trouvé d’énergiques défenseurs? De la part des médecins, la défense a été prompte et péremptoire, au point de vue médical. D’éloquents rappor-

(1) Nous avons appris, entre autres faits, qu’un conseil général de département, ému par le libelle diffamatoire auquel nous faisons allusion, a supprimé l’allocation annuelle pour l’encouragement de la vaccine, et que tel bureau de bienfaisance à Paris (le cinquième, nous a-t-on dit) a cessé d’exiger la garantie de la vaccination des r enfants.

UU

leurs, MM. Roche, Bretonneau, Barthe, Bousquet, ontt 3 prouvé que la métamorphose de la variole en fièvre ty-- . plioïde est purement imaginaire, que cette dernière maladie n’a rien de nouveau que le nom, et qu’elle a fait! i autrefois de grands ravages, sous les dénominations def lièvre putride, maligne, ataxique, bilieuse.

De son côté, la presse médicale n’a point failli à sa mis--!? sion, ainsi que l’ont prouvé, entre d’autres qui échappent! i à notre mémoire, les travaux de MM. Aran, Perrin, le pro--i| fesseurDruhen aîn è [Union méd .), Dechambre [Gaz. hebdom. \ et Gaz. méd.), MM. Barth, Tessier (de Lyon), le profes-dl seur Hæser (Gaz. hebdom.), Beaugrand [Journal descomi..i méd.), Bertin [Thèse inaug.), le docteur Noirot, etc. Les?i| théoriciens qui supposent que la vaccine aggrave les fièvres $jl typhoïdes, en supprimant la modification que la variole ? le imprime à l’économie , étaient réfutés d’avance par cette vï; judicieuse remarque de M. Bousquet, que la vaccine ne? il supprime pas la variole, mais la remplace, et détermine ài g moindres frais une modification de même nature. C’est eni ï effet parce que cette modification place les vaccinés dansejs les mêmes conditions que les variolés, que les uns et lèses autres sont réfractaires à une nouvelle variole.

Le côté médical de la question a donc été traité à fond; les prétentions médicales des anti-vaccinateurs ont été ré- futées par des maîtres aux paroles desquels nous nous j garderons de vouloir ajouter.

Mais la question n’était pas vidée pour cela : les ad ver- -a saires de la vaccine, qui avaient pris position dès l’abord > sur le terrain de la statistique, semblaient y être restés les ; « maîtres. Et ils continuaientà affirmer presque sans contra- jj diction que les âges adultes meurent deux fois plus au- -J jourd’hui qu’autrefois.

M. Ch. Dupin avait montré, il est vrai, en comparant tjf

EXAMEN DES DOCUMENTS

les travaux de Duvillard à ceux de Demonferrand, que la vie humaine avait augmenté, loin de diminuer. Mais il fut répondu que la période qu’a étudiée Demonferrand (181 7- 1831) se trouvant comprendre encore un grand nombre des individus nés avant la propagation de la vaccine, Y effet funeste de ce procédé se trouvait masqué par des circonfc. stances étrangères, etc.; qu’il n’en est plus de même pour la population actuelle qui, en général, a subi l’influence délétère du vaccin: et nous croyons que cette argumentation était restée sans réponse.

Enfin, M. le docteur A. Mordret (de la Sarthe) a publié une brochure sur Y état actuel de la vaccine , brochure qui, couronnée à Madrid, a eu, je crois, peu de retentissement en France (1). L’auteur entre dans la question statistique, il fait d’utiles remarques, et répond en partie aux impu-

I tâtions deM. Carnot touchant le département de la Sarthe: mais ce travail estimable a, selon nous, plusieurs côtés i faibles, qui le rendent plus recommandable par ses intentions que par sa portée effective.

L’auteur, séduit par l’exemple de ses adversaires, a presque constamment négligé de prendre des moyennes. Ainsi il compare la mortalité de 1821 à celle de 1851, et il croit en pouvoir tirer des déductions légitimes.

Cette manière de procéder est inacceptable, contraire aux principes et à l’essence même de la science. M. le docteur Mordret intitule en vain son chapitre : Réponse statistique, etc. Ce n’est point là de la statistique, puisque, comme nous l’avons fait voir, cette science a pour caractère essentiel de ne s’occuper que de la détermination des valeurs moyennes et de leur comparaison.

Aimi, rechercher la mortalité moyenne d’une période,

(1) Ce travail a vu le jour dans la Revue médicale de M. Saies- Girons.

raisonner sur cette moyenne , la comparer à d’autres moyennes analogues, c’est faire de la statistique. Mais comparer une année à une année, c’est, suivant toutes probabilités, comparer un chiffre accidentel à un autre chiffre accidentel ; c’est invoquer le hasard au lieu d’interroger la science.

D’un autre côté, certaines idées théologiques qui n’ont rien de commun avec la science paraissent embarrasser j le lauréat de Madrid. Ainsi, quand il veut répondre à M. Carnot qui a parfaitement prouvé que la fécondité des : mariages diminue, il s’écrie avec feu : « 11 faut signaler et » flétrir une cause qui fait que les familles nombreuses > a sont devenues bien rares. Les parents, pour ne point o augmenter leurs charges, pour laisser aux héritiers de leur * » nom plus d’aisance un jour à venir, font en sorte de \

» n’avoir qu’un petit nombre d’enfants . C’est là une \

» des plaies les plus vives de notre époque.... »

De sorte que le docteur Mordret, soit qu’il ne connaisse i pas les travaux statistiques modernes, soit préoccupation extra-scientifique, n’informe ni M. Carnot ni ses propres j lecteurs que, bien loin de voir dans la diminution des j naissances un signe fâcheux, la Démographie (1 ), dépourvue \ de préjugés comme toute science, a remarqué ce phénomène presque exclusivement dans les populations dont le i bien-être augmente, dont la mortalité s’affaiblit : de sorte > que la diminution continue et persévérante des naissances i est par elle-même un indice favorable ; et cet indice devient une certitude, quand la diminution des naissances

(1) Cette expression, proposée par M. A. Guillard pour désigner la i i statistique humaine, et déjà adoptée en Allemagne, paraît digne de l’être. Elle signifie histoire collective de l’humanité : et quelle autre manière d’écrire cette histoire que d’y appliquer la méthode statistique ?

X=I Kl

EXAMEN DES DOCUMENTS. 47

accompagne, comme en France, l’augmentation continue de la population.

Ainsi, l’on prétendait prouver par la statistique la mauvaise influence de la vaccine, l’accroissement de la mortalité des adultes de 15 à 30 ans, etc., et aucune réponse précise n’avait été faite à une aussi grave assertion : de sorte que M. le professeur Malgaigne avait pu demander en pleine Académie de médecine : « Est-il vrai qu’avant la » découverte de la vaccine, il y eût un plus grand nombre » d’individus qui arrivaient à l’âge mûr ? C’est une simple d demande que je fais, c’est une question de chiffres qui » vaut la peine d’être discutée. Les nombres appliqués à » des faits vrais, c’est l’observation mu ltipliée par elle-même. » Si les chiffres sont vrais, acceptez leur signification ; s’ils » sont faux, dites-le franchement, et surtout prouvez-le.» [Séance du 13 septembre 1853.) Nous avons donc entre i pris de répondre à la question si nettement posée par l’éloquent professeur de médecine opératoire.

Nous avons cherché à rendre notre réponse aussi nette, aussi catégorique que la demande était précise. Les nombreuses approbations qui ont honoré nos travaux, les imposantes autorités scientifiques qui se sont déclarées en notre faveur, nous autorisent à croire que nous n’avons pas manqué notre but. L’habile et consciencieux rédacteur en chef de Y Union médicale, avant de publier notre premier essai, ayant cru devoir le soumettre à l’appréciation d’un célèbre médecin statisticien, membre de l’Institut, de M. Villermé, a obtenu son approbation formelle (1). Le

(1) Nous nous honorons de reproduire ici la note dont M. Amédée Latour fit précéder notre premier article ( Union médicale, n° 102, 1855): « Ce travail, sur lequel nous appelons l’attention la plus « sérieuse de nos lecteurs , a été soumis à l’examen de notre savant d confrère M. Villermé, juge si compétent en pareille matière, et qui » a bien voulu entendre la communication que nous lui en avons

savant professeur dont la question nous avait incité à ce travail a reproduit notre essai in extenso dans son journal, accompagnant cette reproduction d’une note très^ flatteuse (1).

Bientôt après, les comités de vaccine de Toulouse et de?E Rouen nous adressaient des félicitations, et le dernier re — ! produisait dans ses Comptes rendus toutes les parties alorssij publiées de notre travail. Enfin, M. Bousquet, le savantM président rapporteur du comité de vaccine à T Académie?! de médecine, nous ayant demandé un résumé de nos re— il cherches, l’a trouvé digne d’être joint à son rapport an— [ nuel et imprimé à sa suite; et le ministre, sur la proposi-- if tion de l’Académie de médecine, nous a accordé pour ce?J travail une honorable récompense.

Nous espérons donc, puisque nos premiers essais ontt j été si favorablement accueillis, qu’il en sera de même de l’ensemble de nos recherches rendues aussi complètes que?; possible, c’est-à-dire aussi complètes que le permettent les ? lü documents statistiques, qui, malgré leur imperfection àt d’autres points de vue, ne peuvent laisser le moindre? J doute sur la solution exacte de la question relative aux t effets de la vaccine.

» faite. M. Villermé lui a donné son approbation la plus explicite; I » les documents et les éléments statistiques sur lesquels ce travail i » repose sont parfaitement connus de M. Villermé, et il pense que i w l’auteur n’en a tiré que des conclusions vraies et légitimes. »

(1) « Nous reprenons à V Union médicale (a dit M. Malgaigne) cet ' » intéressant article, que nous nous félicitons d’avoir inspiré. Après ; » tant de maladroites déclamations des défenseurs officiels et officieux » de la vaccine, qui, malgré des intentions très pieuses, tendaient § » bien plutôt à ébranler les convictions qu’à les raffermir, voici enfin i » un travail sérieux, et que la science peut avouer. M. Bertillon a ; » parfaitement saisi le nœud de la question, et il nous paraît l’avoir i » dénoué d’une manière satisfaisante. Par le temps qui court, ce « n’est pas un petit honneur, » (Revue médico-chirurgicale , sep- < tembre 1855.)

EXAMEN DES DOCUMENTS

Page 1