CHAPITRE III
Du xvnie au xixe siècle, le progrès de la vitalité humaine est donc assuré. La chance de mourir avant le temps s’est affaiblie pour tous les âges; la caducité seule paraît n’avoir i pu améliorer son sort. Les bons résultats de Y ensemble de nos mouvements sociaux et scientifiques sont donc hors? de doute.
Que ceux qui craignent la constatation des progrès modernes ferment les yeux à la lumière du siècle, puisqu’elle excite leur colère ou trouble leur conscience ; qu’ils nient l’éclatante vérité, si c’est un besoin de leur cerveau. Mais ces bizarres et impuissantes négations n’arrêteront pas le char de la civilisation, et l’on dira de la science comme du soleil :
Le dieu, poursuivant sa carrière,
Verse des torrents de lumière Sur scs obscurs blasphémateurs.
Cependant, en mettant ainsi, d’un siècle à l’autre, le progrès de la vitalité hors de toute contestation, avons-
nous prouvé du même coup cpie la vaccine est un bienfait sans retours insidieux , qu’elle est au-dessus de tout soupçon ?
Oui , si l’on ne songe qu’aux attaques dont elle a été l’objet. Oui, nous avons prouvé que la vaccine avait été en butte à de fausses accusations, puisque la mortalité des adultes du xvme au xixe siècle ne s’est nullement accrue, ainsi qu’on le prétendait, mais au contraire a beaucoup diminué. On verra dans la suite par quelles séries de méprises on en était venu à des conclusions si erronées.
Cependant est-ce à dire , parce que Y ensemble de nos progrès est constant, que chacune de nos innovations, que chacun de nos mouvements sociaux et scientifiques soit démontré bon et utile, soit au-dessus de toute critique?
Est- ce à dire, pour avoir avancé dans la carrière, que nous n’ayons point fait quelques faux pas, dévié quelqueibis du droit chemin?
On se tromperait étrangement si l’on donnait une telle i signification à cette première partie de notre travail. Ce i n’est point notre faute si les adversaires de la vaccine ont si maladroitement assis leur doctrine, que la simple constatation d’un progrès doive la renverser.
S’ils avaient été plus familiarisés avec les sciences économiques et les travaux statistiques, ils auraient su qu’il i y avait danger a vouloir, comme ils l’ont entrepris, saisir i l’influence d’une seule innovation au passage du xvme au kixe siècle, quand ce dernier avait reçu les résultats nombreux et féconds d’une révolution radicale, qui a opéré lans l’économie sociale des modifications si profondes, quelles ont dû changer les conditions de l’existence des masses. L’abolition du servage, des privilèges, et les autres conquêtes de la nuit du l\ août, la vente des biens nationaux qui a restitué une notable portion de la terre aux
mains de ceux qui la cultivent, enfin l’augmentation de bien-être qui est résulté de toutes ces restaurations partielles du droit, tout cela a eu sur la vie humaine une influence incontestable , dont les célèbres travaux des Benoiston, des Villermé, nous ont déjà appris à mesurer la force, il eût fallu que la vaccine fût un bien funeste poison pour non-seulement neutraliser tant de bienfaits, mais encore les remplacer par une aggravation de mortalité. Cependant la création de la grande industrie a eu un effet moins favorable, puisque de savants économistes et statisticiens, et entre autres MM. Villermé et Guillard , nous ont montré qu’elle était à peu près constamment une source de misère et partant de mortalité rapide ; mais il est évident, surtout dans un pays agricole comme le nôtre, que l’effet bienfaisant et général des conquêtes de la fin du xvur siècle n’a pu être que secondairement altéré par la funeste influence de la grande industrie.
Il résulte donc de cela que l’allongement de la vie humaine à chaque âge, du siècle passé à celui-ci, est d’abord le résultat complexe de la révolution sociale qui s’est opérée depuis cette époque. On accordera encore que les progrès de l’hygiène publique et privée, ceux de la prophylaxie, ceux de la médecine ont aussi une part à réclamer, part que nous avons prouvé, dans notre thèse inaugurale , être proportionnée pour chacun de nos départements à son degré d’instruction. Rien de plus naturel, pour des médecins, que les populations les plus éclairées soient aussi celles qui accueillent avec le plus de sympathie et de soumission les conseils de la science et les troquent avec le plus d’empressement contre les coutumes et les préjugés locaux.
Ainsi la consolidation de la vie humaine à chaque âge, que nous avons démontré s’être effectuée dans notre
siècle, est un résultat très complexe , produit de l’ensemble de nos progrès diminué de l’ensemble de nos erreurs, et où il est peut-être impossible d’isoler l’action d’un seul élément. Nous savons seulement que le résultat est favorable, et que nos erreurs n’ont pu primer nos progrès. C’est la seule conclusion que l’on puisse tirer de cette première partie de notre écrit.
Mais, puisque la statistique nous permet de rapprocher davantage nos conclusions, nous ne craindrons pas d’élar- , gir la base de l’attaque dirigée contre la vaccine ; nous prendrons en main, une accusation? Non, mais un examen fait si maladroitement par les promoteurs du débat.
L’étude de la marche de la mortalité pendant la première moitié du xixe siècle, la découverte imprévue de : plusieurs phénomènes ignorés de la physiologie et de X économie sortira de cette nouvelle étude; et l’influence < vaccinale, soumise à la sévérité de l’analyse statistique,
! sera solidement établie.
Nous mettons donc le cowpox sur le banc des suspects,
: et nous formulons ainsi notre réquisitoire.
Depuis un demi-siècle, l’espèce humaine s’est soumise à une pratique hardie, originale, et dont le résultat incontesté a été de la délivrer d’une terrible affection :1a variole. Mais cette vaste et vigoureuse expérimentation n’a-t-elle pas eu d’autres résultats sur la santé publique?
Nous savons que le vaccin nous modifie d’une certaine façon qui nous rend invulnérables à la variole. Cette modification, qui nous est tout à fait inconnue dans sa nature intime, ne pourrait- elle pas avoir changé la manière dont nous résistons à telle ou telle affection? Ne pourrait-elle pas avoir altéré notre aptitude à la santé, notre force de résistance aux influences qui nous entourent?
Et ces mêmes questions que nous nous posons pour l’influence vaccinale, nous pourrions les poser au sujet : de l’éruption variolique à laquelle nous échappons. Alors, résumant ces deux points de vue dans la même interro- • gation, nous demandons si la modification vaccinale a pu être mise à sa place sans influer sur la santé?
Ce problème, ainsi largement et carrément posé, ne nous paraît pas soluble par les seules forces de la logique ou par celles de la médecine.
Cette question, en effet, ne renferme rien d’absurde qui permette d’abord d’y répondre. La demande que nous posons ici, appartient à la série des sympathies et des antipathies morbides, idée qui, bien que ne reposant pas sur une base expérimentale assez large (vu l’absence de statistique médicale), ne paraît pourtant pas en elle- même ! contraire au bon sens ou à la science.
Si, par exemple, l’antagonisme entre le miasme paludéen et les affections str umeuses et tuberculeuses est plausible en principe, si la question est digne d’examen, pourquoi deviendrait-il absurde de s’informer s’il n’y a pas antagonisme entre l’éruption variolique ou vaccinale et certaines autres affections ?
Ce sont évidemment là des questions appartenant à la même série scientifique, et aussi dignes d’intérêt les unes que les autres.
Je me trompe : la vaccine étant une création de notre art, il nous est fait un devoir plus impérieux d’en connaître parfaitement toutes les conséquences. Si ceux qui se posent aujourd’hui en détracteurs du cowpox avaient agité ces questions, s’ils avaient dit qu’il est temps, après un demi-siècle d’expérience, de rechercher si la substitution d’une éruption à l’autre n’a eu aucun autre effet appréciable sur la santé publique, s’ils eussent cherché la
solution de cette importante question sans idée préconçue, et avec des méthodes que puisse avouer la science, leurs travaux, quoique pouvant être entachés d’erreur comme tout ce qui sort des mains des hommes, auraient commandé le respect et le sérieux examen.
Il s’agit donc de découvrir si la vaccine n’a pas eu quelque funeste influence particulièrement sur les âges adultes, puisque son action sur le jeune âge est hors de contestation.
Nous aurons recours, pour la solution de ce problème, à deux ordres de documents, les uns français, les autres étrangers, qui tous nous mèneront à une même conclusion.
Nous étudierons d’abord la marche de la mortalité dans toute la France au xixe siècle, c’est-à-dire depuis que la pratique de la vaccine pénètre de plus en plus dans les masses. Il est clair que, si cette pratique est funeste pour les âges adultes, nous verrons peu à peu, et parallèlement à la propagation de la vaccine , la mortalité de ces âges augmenter.
Cet examen nous donnera lieu de constater les singuliers mouvements de la mortalité dans ce demi-siècle, mouvements fort graves, qui appellent toute l’attention de nos hygiénistes, et de l’administration française.
Dans un second travail, nous mettrons en œuvre les documents précieux que nous offre une autre nation dès longtemps exercée à l’étude d’elle-même, et les intéressants résultats produits viendront contrôler ceux obtenus pour la France.