CHAPITRE V
I, — Interprétations erronées de In table de ilepareieux.
En présence des documents que nous avons produits, les plus solides que la statistique ait transmis sur ce sujet, , non-seulement toutes les assertions des détracteurs de la i vaccine tombent à néant, mais encore le vaccin apparaît : comme un bienfait incontestable. Son influence, soumise : à l’analyse statistique, est nette de tout soupçon: il ne fait payer à aucun âge la bienfaisante garantie qu’il donne à l’enfance contre la mort ou contre l’enlaidissement.
Les détracteurs de la statistique qui, pour rendre cette science suspecte, citaient avec plaisir les étranges arguments des adversaires du bienfait jennérien, sont réfutés du même coup.
Non, la science n’a point de sophismes (1); elle ne saurait être responsable des sophismes que l’on fait en son nom quand on la respecte assez peu pour la pratiquer avant de la connaître. On peut en violer les règles, la déconsidérer auprès de ceux qui l’ignorent; mais ce n’est
plus elle qui commet l’erreur : le bistouri serait-il con-
(1) Union médicale , 15 septembre 1853.
damnable, parce qu’il tomberait dans la main d’un maladroit? C’est, comme l’a dit M. Roche dans son rapport, c’est par une fausse application de la statistique que l’on a cherché à faire entrer dans la médecine une doctrine en vertu de laquelle on n’a pas craint d’appeler l’immortelle découverte de Jenner un funeste présent, et le zèle avec lequel les médecins la propagent un empirisme aveugle.
Mais on demandera comment des hommes honorables, versés dans les études sérieuses, en sont venus à se persuader ce que l’examen des faits dément si hautement? C’est en écoutant trop leur imagination, en croyant qu’il suffit de savoir les mathématiques ou la médecine pour être statisticien, et en voulant faire de la statistique sans avoir étudié cette science, ses principes et sa méthode. Au reste, il convient et il suffit d’entendre parler la doctrine pour la juger.
Voici comment s’exprime le chef de l’école :
« De 1800 à 1845, la mortalité a doublé dans la popu- » lation de 20 à 30 ans.
» Démonstration : Depareieux, travaillant sur lesrésul- » tats de deux tontines établies en 1746, prouve que sur » 814 jeunes gens (tontiniers), il y a eu 8 décès entre » 20 et 30 ans, soit 1 pour 100. Or, d’après le Moniteur du » 21 décembre 1842, la mortalité des troupes est de 2 o pour 100 par an. Donc la mortalité générale de France » a doublé depuis moins d'un demi-siècle (1). »
Ainsi, prendre la mortalité des deux petites tontines étudiées par Depareieux pour équivalente à la mortalité générale de la population française au xvuic siècle!
Pour le xixe, prendre la mortalité de l’armée pour la mortalité du peuple français!
(1) Union medicale, 1851, n° 35, et Gazette médicale.
Et de pareilles prémisses tirer sans hésiter une conclusion! Conclusion qui ébranlerait la statistique, la prophylaxie, l’hygiène et la logique!
Comment ! vous voulez ignorer qu’il n’y a aucune parité entre la durée de la vie des rentiers et celle des travailleurs, entre la mortalité des soldats emprisonnés dans les casernes et celle des paysans travaillant librement au grand air. Des savants tels queMontyon, Messance, Devillard, et avec eux Expilly, Lavoisier, Lagrange, Condorcet, Dupré Saint-Maur, Duséjour, avaient donc bien du temps à perdre, puisque connaissant l’œuvre de Deparcieux qu’ils citent, ils n’en faisaient pas moins des recherches si profondes, si persévérantes, si coûteuses, pour parvenir à déterminer les mouvements généraux de la population !
Pour vous garder d’une telle méprise cependant, les avertissements ne vous ont pas manqué.
Deparcieux, tout le premier, établit que « les rentiers ne meurent pas si vite que le reste du monde. » Il en déduit très judicieusement les raisons à la page 61 de son livre. Auriez-vous pris cet auteur pour hase d’une si grande accusation contre le progrès et contre la médecine, sans l’avoir lu?... Non, vous ne l’avez pas lu : car il vous avertit encore et il démontre que « les grandes villes ne peuvent servir à établir un ordre de mortalité générale approchant du vrai. » Et vous prenez comme types de la mortalité trois paroisses de Paris citées par Bubon.
M. Carnot a-t-il lu Moheau, qui redresse une erreur de chiffres dans la petite table de Buffon, et qui, comparant les tables partielles de Kerseboom et Deparcieux, trouve que les rentiers de Hollande sont moins vivaces que ceux de France, et avertit, en tout cas, que ces classes privilégiées ne peuvent nullement servir de paradigme pour
la généralité. A-t-il eu connaissance des travaux célèbres de MM, Quetelet, Villermé, Benoiston, Malthus, Francis d’Ivernois, Boudin? Peut il les ignorer, s’il a jamais ouvert un livre de statistique humaine? Ces travaux pourtant ne sont pas de ceux qu’on peut passer sous silence; il faut ou s’y soumettre ou les discuter si, comme M. Carnot, on s’élève contre eux. Il a ouvert Y Annuaire du Bureau des longitudes , mais il n’a pas voulu y voir que c’est la table de Duvillard que ce bon petit livre donne comme pouvant informer de la mortalité du xvnr siècle; que quant à celle de Deparcieux, il la prend pour ce qu’elle est, pour une mortuaire de « têtes choisies » (p. 213 et 216, année 1853) ; qu’en conséquence, et vu le ralentissement de la mortalité que nos populations ont gagné, il la tient comme pouvant représenter à peu près « l’état actuel » (p. 219) de la mortalité en France, actuel en 1853.
lï. — Interprétations errouces «les tables du Bureau
des longitudes.
Il importe de parler ici d’une méprise souvent faite par les accusateurs de la vaccine, méprise dont ils ont été avertis par deux fois (!) sans avoir profité de ces avertissements. MM. Carnot et Bayard faisaient grand bruit d’une prétendue adhésion des savants membres de l’Institut qui publient Y Annuaire du Bureau des longitudes. Ils se fondaient sur deux tables de population données dans les annuaires de 1859 et de 1853.