III. — Interprétations erronées de l’influence cholérique
Ce terrible fléau du Choléra a fait, en 1832, une grande ) et vive impression sur la population parisienne. C’est : pourtant grâce à cette légitime terreur que nous avons eu s deux ans après, mais pour la ville de Paris seulement, un j rapport complet , circonstancié , fait par des savants ! illustres et spéciaux. Il n’en fut plus de même pour les
épidémies qui suivirent : le fléau avait déjà perdu son prestige avec sa nouveauté. Quand l’ennemi était nouveau, insolite, quand on pouvait espérer ne jamais revoir le terrible visiteur, on a songé cependant à armer la science contre lui ; et quand une cruelle expérience nous a appris qu’il faut compter désormais sur des visites fréquentes, quand des enquêtes successives, permettant la comparaison, faisant ressortir les différences et les similitudes, pourraient mettre sur la voie des circonstances qui favorisent, de celles qui détournent le meurtrier fléau, l’administration se tait ! Ce mystérieux voyageur peut préparer de nouvelles tournées ; la science désarmée ne lui arrachera pas son masque, car l’énergie s’use, ridiculement et au profit des charlatans, à essayer remède sur remède. Les académies elles-mêmes, sollicitées par des legs qui témoignent plus de philanthropie que de lumière, n’ont de brillantes récompenses que pour le guérisseur heureux qui aura la chance de tirer de l’urne pharmaceutique une drogue salutaire.
Ainsi les actions individuelle et sociale sont complices; elles invoquent le hasard (la trouvaille d’un spécifique est-elle autre chose?), au lieu de s’adresser d’abord, ou du moins concurremment, à l’investigation scientifique; et celle-ci est-elle possible sans l’enquête statistique exacte, étendue, répétée comme les manifestations du fléau ?
Espérons encore que les vœux du congrès international de statistique 11e seront pas sans quelque résultat contre un tel état de choses ; que l’organisation de l’enquête permanente des causes de décès, préparée en ce moment même par radministration, pourra à l’avenir (si elle est instituée sur de larges et solides bases), préserver la société d’une si désastreuse négligence. Mais la leçon du passé I sera donc perdue? En vain tant de milliers d’hommes
auront été frappés ; en vain le choléra aura passé trois fois sur la France : nous n’en aurons retiré d’autre moyen d’instruction qu 'un rapport pour une seule ville, et la triste conviction de la vanité des ressources pharmaceutiques contre l’influence épidémique (1).
S’il plaisait à l’administration pourtant, l’on pourrait encore obtenir quelques connaissances précieuses par une enquête récapitulative et comparée des trois épidémies dont la France a été le théâtre. Nous faisons des vœux pour que cette œuvre soit accomplie (2).
Mais en attendant, nous restons désarmés contre le choléra, d’une part, et de l’autre contre les vaccinophobes qui le prennent pour auxiliaire. Ces messieurs, ayant avancé que la vaccine aggravait les maladies gastrointestinales, déclarent que le choléra doit en conséquence être plus grave chez les vaccinés, et ils en voient une
(1) Cette impuissance est tellement notoire, qu’elle paraît augmenter à chaque épidémie. Dans les hôpitaux on perdait 46 en 1832, sur 100 malades, 51 en 1849, et 52 en 1853-54. Même résultat pour les hospices (vieillards et incurables) : sur 100 cholériques , on perd 61 en 1832, 72 en 1849, 74 en 1 853 -54 ! (Blondel, Rapport , 1854, p. 48.)
(2) N’oublions pas de rendre justice et honneur à l’administration des hôpitaux de Paris, à son chef, M. Davenue, qui omet rarement de livrer ses documents à la publicité. Ainsi, dans cette occasion, sans s’inquiéter du silence officiel, cet administrateur éclairé a publié pour chaque épidémie les faits du choléra qui se sont passés dans l’étendue de son domaine; et M. Blondel, auquel on doit ces précieux rapports, nous a même donné quelques renseignements généraux sur Paris, les seuls qui soient à notre connaissance pour 1849 et 53-54. M. Blondel nous paraît avoir déployé dans ces rapports de la maturité et de la sagacité, unies à une grande retenue dans l’appréciation des causes, ce qui fait honneur à sou jugement II a évité ainsi quelques assertions précipitées qui faisaient tache dans le beau rapport municipal de 1832 • telle est l’influence du dimanche sur le nombre des cholériques , qui reposait sur des différences trop faibles pour légitimer une conclusion, ainsi que font montré M. Gavarret ( Principes gêner . de statist ., p. 209) et M. Blondel ( Rapp ., 1853-54, p. 77).
là
preuve dans l’intensité croissante du choléra à chaque épidémie aux âges de 20 à 30 ans, aggravation signalée pour les malades des hôpitaux , dans le dernier rapport de M. Blondel, page 106 ; mais cette aggravation n’est démontrée que pour ceux atteints par l'épidémie , et rien ne prouve que la mortalité cholérique établie par le rapport des décès aux habitants de 20 à 30 ans ait augmenté ; rien qu’un travail doublement erroné dû à M. Carnot, et propre seulement à faire voir une fois de plus l’extraordinaire insuffisance de ce calculateur en fait de statistique.
Nous rejetons en note la critique de cette production (1).
(I) M. Carnot veut établir que les âges de 20 à 30 ans ont va leur chance de mort par le choléra augmenter à chaque épidémie. Or, nous n’avons pas les mortuaires des cholériques de 1849 et 1853-54, mais nous trouvons dans les annuaires les mortuaires annuelles générales de la population parisienne. M. Carnot a pensé qu’eu prenant la différence entre la mortuaire de l’année cholérique et une mortuaire moyenne, formée par les années qui précèdent et qui suivent l’année calamiteuse, il devra retrouver à peu près l’excédant dû à l’épidémie ou la mortuaire cholérique, soit la distribution des âges des décédés par choléra.
Il explique ainsi sa méthode :
« Si l'on compare les décès, distingués par âge, savoir :
» 1° Ceux de 1832 avec la moyenne des six années 1829, 30, 31, » 33, 34 et 35, exemptes du fléau ;
» 2° Ceux de 1849 et de 1854 avec la moyenne des six années 1846, » 47, 48, 50, 51 et 52;
» Leur différence indiquera évidemment, d’une manière très ap- » prochée, le nombre des décès cholériques. Ainsi a été calculé le » petit tableau suivant : (Annuaires) tableau des décès cholériques, » au-dessus de l'âge de 15 ans, pour la population féminine de Paris:
Ages des décédées.
» D, ou décès de 15 à 100 ans. .
» d, ou décès de 15 à 45 ans. . .
» —, ou rapport .
D’oû il conclut que la mortalité des
adultes
par le choléra a été eu
croissant , etc.
L’hypothèse de M. Carnot, un peu hasardée pour
les deux pre-
D’autre part, dans les trois épidémies, la mortalité a toujours été en s’aggravant très rapidement avec l’âge ; ainsi déjà en 1832, tandis que la population de 16 à 30 ans ne fournissait que 11 décès cholériques sur mille vivants du même âge, on en comptait 64 sur mille audessus de 60 ans (. Rapport munie, cle 1832 sur le choléra , p. 67), âge qui, à cette époque, était certainement en dehors de l’influence vaccinale.
Tout le monde se souvient de la fureur avec laquelle
mières épidémies, n’est pas tenable pour celle de 1853-54, puisque, pour former une moyenne pouvant être rapportée à l’année épidémique, il faudrait prendre, pour conserver la vérité de la méthode, les mortuaires des années 1850, 51, 52, et 1855, 56, 57, et que ces trois dernières mortuaires étaient encore inconnues.
Il devait donc se défier beaucoup de ses résultats. Un moyen se présentait pourtant d’en vérifier l’exactitude. 11 n’avait qu’à rechercher si la somme des mortuaires cholériques calculées par lui donnait à peu près la somme des victimes du choléra, somme qui nous est connue, il aurait vu, par cette comparaison, que son hypothèse était tout à fait dénuée de vérité pour la dernière épidémie, ainsi qu’on peut s’en rendre compte par l’inspection du tableau suivant :