ENS
rière, sinon des propriétaires dans l’aisance, au moins des fermiers intelligents, des colons vigoureux et pleins d’espoir, des spécialistes agricoles marquants, des agronomes instruits, onfin, des citoyens utiles, en état de rendre des services signalés et de tout genre à leurs compatriotes ? Les filles qui laissent la campagne, à la recherche d’un établissement plus commode et plus attrayant, sont-elles plus heureuses dans leur famille; leurs enfants seront-ils mieux élevés, plus dociles, plus utiles à la société et plus heureux à leur tour ?
KV
Ce concours sur l’agriculture dont on a eu la généreuse et patriotique pensée, me donne l’occasion de soumettre ici quelques réflexions qui m'ont occupé bien souvent au milieu des travaux constants et si multiples d’un cultivateur.
Je serai heureux d'attirer l'attention de mes compatriotes sur notre position agricole. Je voudrais faire appel à tous les hommes d’esprit et de cœur qui sont attachés à notre chère patrie ; à cette fertile et incomparable vallée du Saint-Laurent, cette belle province de Québec, si essentiellement agricole, et dont les richesses, cependant, sont à peine exploitées. Je désire m’adreëser surtout aux hommes intelligents qui habitent la campagne, à cee nombreux jeunes gens qui cherchent une carrière profitable ot utile. Je leur demande à tous d’honorer l’agriculture autant qu’elle le mérite et de ne point fermor les yeux sur ses titres de noblesse et sur son utilité éminente. Nos hommes d’état et tous ceux qui sont chargés de veiller à la chose publique tronveront certainement que c’est dans l'avancement de notre agriculture que réside la question d'économie politique la plus importante pour nous dans le moment actuel. Je le dis avec regret, mais je l’affirme avec une conviction profonde : cette question de notre progrès agricole semble avoir été presque entièrement oubliée, à la suite de ces luttes gigantesques qu'il nous a fallu subir pour le maintien de notre nationalité. Grâce à Dieu nous sommes aujourd’hui les seuls maîtres de notre destinée. Mais ne serions-nous pas infiniment coupables si nous négligions
plus longtemps l'art qui a toujours été, depuis l’établissement de ce pays, et qui est encore notre principale source do prosperité et de bonheur? Je dirai plus : l'agriculture sera, après la religion, la sauvegarde de notre nationalité dans l'avenir.
Qu'il me soit donc permis de faire appel à tous, mais principalement à notre clergé et aux personnes qui dirigent les maisons d'éducation dans notre province. Que tous se fussent un devoir de rendre hommage à l’agriculture ; qu’ils ne manquent point l’occasion de montrer la haute noblesse de cet art, le seul qui fut enseigné à la terre par lo Très-Haut lui-même ; que tous prêchent, de parole ou d'exemple, la dignité et l'utilité du travail manuel, cette jouissance donnée à nos premiers parents comme occupation principale dans le Jardin de délices. Oui, quoi qu'on en dise: pour l’homme sensé, qui réfléchit, le travail manuel a été de tous temps une satisfaction immense. Voilà une vérité que ne sauront pas apprécier, peut-être, l’habitué de bureau, l’homme de profession, les gens de lettres, et tous ceux dont les forces s'étiolent et se perdent tout-à-fait, avant l’âge, faute de travail manuel. Que ceux-là fassent l'essai du travail manuel, et 1ls y trouveront bientôt, avec le repos de l'esprit et la tranquillité de l’âme, une robuste santé, le plus inestimable des dons de Dieu sur la terre.
Ne serait-il pas également désiruble que le principe d'économie sociale que je viens de rappeler, l'amélioration de l’agriculture, engageât le surplus de notre population à se diriger vors la colonisation de nos immenses forêts, ces sourcus incalculables de richesses encore inexploitées, richesses qui peuvent incontestablement apporter ia paix et le bien-être à des milliers de familles aujourd’hui sans ressources ?
Que l'Etat protége l’agriculture; que nos législateurs ot les hommes publics, plus spécialement chargés de cette mission, encouragent, comme ils le doivent, les cultivareurs à étudier et à observer les lois d’une bonne agriculture, et ce pays, qui est déjà reconnu pour un des plus paisibles et des plus hoüreux, redeviendra, comme par le passé, un des plus productifs du monde entier.
Canada, jo le répète, a aux autres pays dans notre sièclo, est prospère, paisible et heureux. Cette paix,
ox Éd
ce bonheur, cette prospérité étonnante, au milieu de nos vicissitudes si nombreuses, à quoi les devons-nous, si ce n’est en grande partie à l’agriculture? La nationalité canadienne-française existerait-elle aujourd’hui si la population catholique et française de ce pays, entourée comme elle le fut, il y a un siècle, de ces armées nombreuses d’ennemis de nos croyances et de notre nationalité, n'était pas restée, après la conquête, comme cachée à l'ombre et sous la protection du clocher de nos paroisses agricoles ? Et, dans l'avenir comme par le passé, notre seul espoir de salut comme peuple destil pas dans la possession du sol, dans la colonisation de nos forêts, dans le développement de nos richesses et de notre population par le progrès régulier et intelligent de notre agriculture ? Si nous allions l'oublier, si nous négligions plus longtemps l’agriculture, ne verrions-nous pas reprendre, au premier moment et avec une intensité désastreuse, le fléau de l’émigration, qui déjà nous a fait tant de mal, qui nous a enlevé, en quelques années, une partie notable de la population de toutes nos anciennes paroisses; fléau qui a dévasté, dans ces années dernières, jusqu’à nos colonies les plus nouvelles et les plus prospères, au profit de l’industrie étrangère du peuple voisin ? N’avons-nous pas eu la douleur de voir, dans plus d’un endroit, des cultivateurs, propriétaires du s0l, abandonner avec leurs familles entières, et sans nécessité pressante, la maison paternelle, où les ancêtres avaient vécu, dans une modeste aisance, et prendre le chemin de l'exil, dans l'espoir d’amasser, plus rapidement peut-être, quelques pièces d’or? Trop souvent, pour satisfaire au luxe sans cesse croissant de la famille, on a cédé à l'attrait d’un travail moins long, dont le salaire pourrait être plus facilement réalisable, mais d'un travail d'esclave et d’esclave exilé de son pays ! ‘ J'espère que l’on voudra bien me pardonner ces remarques. Elles se rattachent assez naturellement au sujet qui nous occupe et me paraissent pleines d’à-propos dans lu situation particulière de notre province. D’ailleurs, elles font l'éloge de l’agriculture, puisque nous y rattachons sûrement notre bonheur national dans le passé et notre salut dans l'avenir. Oui, nous ne saurions le taire, après Dieu, c'est à l’agriculture que le
dt
Canada français doit d'être ce qu'il est; c'est dans l’agriculture que réside sa force et sa principale sauve- Le pour les dangers de l'avenir. Or, quel plus bel loge un patriote pourrait-il faire de cet art divin, de quelle couronne plus brillante et À dr glorieuse un Canadien pourrait-il ceindre le front de cette “ mère ” aussi aimable que noble et utile : ‘“ la nourricière du gonre humain. ”
Ke
Mais les Canadiens ne sont pas les seuls qui doivent principalement à l’agriculture leur force et leur conservation commo peuple. Pour celui qui étudie l’histoire, il est un fait qui ne peut manquer de frapper l'esprit : c'est l’abaissement progressif et la disparition presque complète de ces nombreuses nations qui, à leur époque, ont rempli le monde du bruit de leur nom, de leur gloire et de leurs conquêtes. Tous ces peuples, avant de se distinguer comme guerriers, étaient devonus prospères par les développements donnés à l’agriculture. Et quel fut le principal sinon l'unique écueil sur lequel ils vinrent se briser, les uns après les autres, si ce n’est l’abandon graduel et le dépérissement de l’agriculture, pour faire place à la recherche immodérée des conquêtes, du butin, des jouissances illicites ? N'est-ce pas là l’histoire des Babyloniens, des Egyptiens, des Grecs et des Romains? Et les Juifs,—ce ss privilégié, conduit, dans ses beaux jours, par
ieu lui-même,—quelles furent toujours leurs époques de grandeur et de bonheur, si ce n’est celles où, obéissant aux préceptes divins, ils eultivaient la terre ? Quelles furent leurs époques de malheur et d’abaissement, sinon celles qui suivaient leurs grandes prospérités, lorsque les greniers juifs regorgeaient, que les caves étaient remplies de vin, que le peuple entier s'était enrichi? Alors, en effet, sourde à la voix divine et immuable du travail, négligeant les durs mais salutaires labeurs des champs, la nation se livrait aux plaisirs défendus, à la rechorche des conquêtes injustes mais faciles, et s’attirait par là les châtiments de Dieu.
Si nous recherchons maintenant le secret de la force de certaines nations modernes, de cette vitalité merveilleuse qui permet à certains pouples de traverser sans
sis
encombre les époques les plus tourmentées, de renverser tous les obstacles qui s'opposent à leur marcho, et d’apparaitre, au sortir des tempêtes les plus terribles, aussi forts et plus unis que jamais, —nous trouvons ce secret dans le progrès et le perfectionnement de leur agriculture.
Ainsi, sans les trésors incalculables de l’agriculture française, la France aurait-elle pu échapper au joug de fer du Prussien qui lui demandait, au nom de sa brutale victoire, une rançon que le monde entier jugeait impossible à payor ?
Et comment les pays flamands, ce petit coin de sable sorti de la mer, ce territoire presque imperceptible sur la carte de l'Europe, ont-ils pu se conserver intacts au milieu des diverses puissances qui se les arrachaient les unes après les autres, si ce n’est grâce à la frugalité, à l’activité et à l'intelligence de leur population agricole, la plus dense ot la plus laborieuse do l’Europe. Et l'Angleterre, notre nouvelle mère-patrie, cet autre petit pays couverten grande partie de montagnes, de bruyères, de sable et d’un sol aride, cette vaillante et industrieuse Angleterre pour laquelle les anciens Romains n’eureni que des louanges, ne se distinguait-elle pas déjà, dès cette époque reculée, par ses richesses agricoles ?
Ce peuple anglais si fier, à juste titre, de ce que le soleil ne se couche jamais sur son drapeau qui flotte sur tous les points du monde, ce peuple distingué entre tous les autres par ses conquêtes innombrables, dues plus souvent aux arts de la paix qu’à ceux de la guerre, ce peuple éminemment commerçant et industriel, ne doit: rien à l’agriculture ? Ai-je besoin de dire que, de tous les pays du monde, c’est l'Angleterre qui occupe le premier rang au point de vue agricole? C’est l'Angleterre qui obtient les récoltes moyennes les plus élevées dans l'univers entier; ce sont les Anglais qui ont doté le monde de ces améliorations prodigieuses dans les diverses races de bétail dont les produits ont une valour qui parait fabuleuse. C’est encore à l’Angloterre que nous devons les plus grands perfectionnements agricoles de l’âge moderne, entre autres le drainage, l'emploi économique de ‘ la vapeur dans la culture de la terre et dans la transformation des récoltes en produits marchands. Et, de toutes les nations de la terre, c’est la nation anglaise qui porte
à l'agriculture le plus grand intérêt, qui a l'agriculture en plus haute estime.
Il est bon de rappeler les faits suivants à ces hommes trop nombreux parmi nous qui n’ont que des dédains pour l’agriculture, à ces fils de cultivateurs qui rougissent de leur origine et de l'occupation de leurs ancêtres. S'il est un gentilhomme qui tienne avant tout à sa dignité, au respect et à la considération dus à son rang, c'est bien le gentilhomme anglais. Or il croirait s'abaisser grandement en se livrant à la pratique des professions libérales, du commerce, de l’industrie, et, selon lui, il n’y à que quatre carrières qui soient dignes d’occuper sa vie: le saccrdoce, la diplomatie, les armes, l’agriculture. On a vu de tout temps les plus grands seigneurs anglais, et, encore aujourd’hui, les membres de la famille royale elle-même, se livrer avec persévérance à l'étude ot à la pratique de l'agronomie la plus avancée. Notre gracieuse souveraine, la reine d'Angleterre, ainsi que le prince de Galles, se font un devoir et un honneur de diriger personnellement de grandes exploitations agricoles. Ils ne dédaignent pas même d'entrer en lice avec le plus humble de leurs sujets dans les grands concours nationaux d'agriculture, dont l'Angleterre s’honore à juste titre. Notre mère-patrie se fait un devoir de répéter ces concours; chaque année, dans plusieurs parties du pays à la fois, afin de porter partout les “cilleures pratiques agricoles.
Pour finir, qu'est-ce qui fait le caractère distinctif de la Chine, cette nation, la plus ancienne du monde, dont l'origine se perd dans la nuit 4: temps, si ce n’est ses lois agricoles si sages qui, le tamps imriémorial, ont accordé à l’agriculture le hs * rang qu'elle mérite ; lois qui ont fait que le sol a pu suffire aux besoins d’une population innombrable sans jamais perdre de sa fertilité première, et qui peuvent se résumer dans ces quelques mots : rendre scrupuleusement à la terre, mais sous une autre forme, ce que l’agriculture Jui enlève. )
ee" 7
Envisageons maintenant, pour un instant seulement, l’agriculture au point de vue du développement intellectuel qu’elle exige dans son perfectionnement.
Outre le travail du corps et les qualités de l'esprit indispensables au succès de toute occupation humaine, l’agriculture demande, plus que toute autre carrière, dans la solution des divers problèmes que soulève cet art vraiment merveilleux, le concours et l'appui des connaissances les plus profondes et des sciences les plus variées. Je ne saurais mieux compléter l'éloge de l’agriculture qu'en démontrant cette vérité incontestable et d’un intérêt pratique dans les conditions actuelles de notre pays.
En eftet, l'agronome qui voudrait approfondir les nombreuses questions qui se rattachent à son art et qui influent directement sur ses résultats, ne saurait embrasser pendant sa vie toutes ces études, tant elles sont vastes et variées. Ainsi les mathématiques servent d'introduction indispensable à l'étude des autres sciences qui ont rapport à l'agronomie; la physique nous explique d’abord la mécanique, science nécessaire à l’étude des diverses machines et outils dont s’entoure l’agriculture moderne ; puis la pneumatique qui, traitant de l’air et des lois qui le gouvernent, nous fait connaitre l’action du baromètre, des diverses pompes, du syphon, le pouvoir du vent, la ventilation, etc. ; l’hydrostatique, loi des fluides, qui sert l’agriculture dans ses presses et ses béliers hydrauliques, ses pouvoirs d'eau, qui indique la résistance à apporter aux rives de nos cours d’eau, de nos ruisseaux, etc. ; l’élec- . tricité, fluide étonnant, que l’agriculture ne connaissait autrefois que par ses fureurs et ses désastres, et que les savants étudient aujourd’hui avec une grande curiosité, dans ses rapports étranges mais intimes avec la croissance des plantes, leur décomposition, ete.; le magnétisme, autre puissance, en rapport avec la lumière, la chaleur et l'électricité, qui fait depuis quelque temps la base de tout un système étrange de culture ; la chaleur, force impondérable, mais d’un effet constant et merveilleux, qui nous entraîne dans une foule d’études et de recherches, sur la vapeur ct ses pouvoirs, les divers combustibles et leur valeur comparative, la rosee, etc. ; la lumière, prin-
cipe actif et indispensable dans la croissance et la matu-
EE
rité des plantes. La chimie, cette science aux mille faces, qui malgré ses progrès incontestés dans notre siècle, fait souvent le désespoir des savants qui s’y livrent, - a déjà enrichi d’une manière étonnante l’agriculture moderne. Elle tend à révolutionner complètement les divers systèmes de culture connus jusqu’à nos jours ; c’est elle qui nous permet de tirer de la terre et d'utiliser ces engrais minéraux, d’une telle valeur qu’ils surpassent en bons effets tous les engrais animaux les plus précieux; c’est elle encore qui nous apprend à décomposer les corps pour en former de nouveaux, qui nous explique les effets des matières fertilisantes, qui nous indique ce qui manque à la fertilité du sol et nous enseigne à y suppléer ; elle nous montre également avec précision, la valeur nutritive des divers produits agricoles et nous fait connaître le moyen de les convertir avec profit en graisse, en chair et en os.
Cette énumération est déjà bien longue; j'y ajouterai cependant encore la météorologie, la géologie, la botanique, la zoologie. Voilà quelques-unes des nombreuses sciences qui viennent apporter leur hommage et leur tribut à l’agriculture.
Dans tous les pays où la culture est en honneur, les fils intelligents et instruits des cultivateurs, cultivateurs eux-mêmes, se livrent souvent avec ardeur à l'étude de ces diverses sciences, dans le butde les faire servir à l’agriculture. Comme conséquence de leurs efforts on a vu la mécanique produire ces instruments perfectionnés qui remplacent des milliers de bras, la chimie donner la réputation, les honneurs et la fortune à des milliers d’individus, la zoologie et l'anatomie permettre de transformer les diverses races de bétail, transformation qui a eu pour résultat de faire surgir des fortanes considérables et de donner en mêmo temps la renommée et les distinctions à quelques-uns de ces heureux transformateurs, Combien d’autres carrières spéciales ne se rattachent-elles pas à l’agriculture quand celle-ci est raisonnée et bien faite ? Et quel avenir pour nos enfants, si nous savions diriger leur intelligence vers l'étude de cette science agricolo qui fait présentement la richesse et la force de plusieurs nations | ;
Je voudrais pouvoir parler, dans cet essai, de cos iudustries connexes, qui ont transformé des contrées entières, qui ont fait marcher de pair l’industrie la plus active,
she
l'étude des sciences la plus profonde et l’agriculture la plus parfaite, assurant par-là aux individus, comme à l'Etat, la richesse la plus solide et la prospérité la plus durable. On peut dire avec certitude que les industries connexes à l’agriculture sont à cet art sa plus riche couronne, son dernier perfectionnement.
Je m'’arrête ici. Je crois avoir démontré que l’agriculture est d'’origne divine, qu’elle a été enseignée à l’homme par Dieu lui-même, au temps où il devait jouir d’un immortel bonheur sur cette terre ; que le travail manuel qu’elle exige est encore pour l’homme une source de force et de jouissance ; que l’agriculture est également la sauvegarde des familles et des nations; qu’enfin elle offre une carrière noble, féconde, intellectuelle et scientifique, digne d’occuper les meilleurs et les plus solides esprits.
Il.—CE QU'EST L'ART AGRICOLE AU CANADA.
L'art agricole, dans tout pays, se résume ainsi: faire produire à la terre les plus gros revenus nets sans l'épuiser. Afin d'arriver à ce résultat, il faut: lo Faire disparaître tout ce qui paul nuire à la culture: les arbres, les souches, les broussailles, les pierres; 20 Enlever du sol l’excédant d'eau qu'il peut contenir et qui pourrait nuire à la croissance des plantes utiles ; 3o Ameublir la terre, afin qu’elle couvre convenablement la semence et que celle-ci puisse y trouver la nourriture nécessaire à son complet développement ; 40 Détruire, autant que possible, les plantes adventices et inutiles qui nuisent à la production que le cultivateur veut obtenir; 50 Enrichir le sol en lui renc .6 les matières fertilisantes que les récoltes lui ont eulevées et en y ajoutant ce qui pourrait manquer à la nourriture des plantes que l’on cultive; 60 Semer dans des conditions favorables, après avoir fait le choix des semences qui devront donner au cultivateur les me'lleurs résultats ; To Tirer le meilleur parti possible des récoltes obtenues, soit en les vendant en nature, soit en
= As
les transformant en d’autres produits également du ressort de l’agriculture, mais de plus de valeur.
Ce court résumé de principes, d'application universelle, nous aidera à établir plus clairement ce qu'est l’art agricole au Canada. Il pourra nous servir également dans nos recherches sur les moyens à prendre pour faire progresser l’agriculture dans notre pays.
Depuis cinquante ans, surtout, l’agriculture a fait de bien grands progrès. Ainsi, au moyen du drainage, qui consiste en des canaux souterrains suffisamment prefonds pour enlever toute l’eau surabondante retenue à trois ou quatre pieds de la surface du sol, on est arrivé à augmenter les récoltes du double et du triple de ce qu’elles étaient auparavant, tout en rendant la culture plus facile, plus rapide et moins coûteuse. Par le drairage, les terres humides, compactes et difficiles à façonuer, deviennent légères, friables et assez riches pour se travailler même dans les saisons'les plus pluvieuses. Le sous-sol, au lieu de rester froid, mouillé et aussi impropre à toute végétation que le serait le roc, devient, à la suite du drainage, parfaitement ameubli ; l’eau, en se retirant, laisse de nombreux interstices par lesquels entrent l'air, la pluie, la chaleur, et toutes les sourecs de fertilité qu'ils contiennent. Le sous-sol, devenant spongieux, ret‘ent l'humidité pour la rendre au sol à mesure que la grande sécheresse en dessèche la surface. La masse entière qui reconvre Îles drains, devient comme un immense laboratoire où se prépare toute la nourriture nécessaire aux récoltes que porte le sol. De plus, le drainage, en forçant l’excès d’eau de s’écouler en toute saison, l'hiver comme l'été, permet à la chaleur de pénétrer profondément la terre dès le printemps; puis la chaleur se concentrant dans le sous-sol pendant l'été, réchauffe la surface pendant l'automne ; c'est ainsi que le drainage allonge de plusienrs semaines la saison de végétation : avantage incalculable dans notre elimat rigoureux.
A la suite, et comme conséquence du drainage, sont venus les labours sous-sol, qui doublent la quantité de terre dans laquelle vivent les plantes, et augmentent insi les récoltes d’une manière notable.
Dans notre sièele, on est également arrivé À transfor-
mer les races d'animaux domestiques, de façon à leur faire produire plus vite et en plus grande abondance, le bœuf, le mouton, la laine, le lard, et cela, tout en économisant la nourriture le plus possible. C’est également dans ces dernières années que la science s’est livrée plus particulièrement à l'étude pratique des questions agricoles. Comme nous l’avons dit plus haut, nous lui devons, entre autres bienfaits, les engrais artificiels, les découvertes dans la théorie de l’alimentation, qui rendent beaucoup plus économique l'élevage des bestiaux ct la production de viandes, du fromage et du beurre. C’est également depuis la même époque que la science nous donne ces machines et ces outils améliorés, de tous genres, qui facilitent nos divers travaux et remplacent si économiquement les bras qui manquent.
Toutes ces grandes découvertes, même les plus récentes, sont connues dans notre pays. Elles y sont utilisées par un certain nombre de bons cultivateurs. Lo Canada possède des agronomes distingués dont quelques-uns, les Cochrane, les Beatty, les Snell ct d’autres, se sont fait une réputation enviable, comme ‘éleveurs, en Europe et aux Etats-Unis. Notre province a produit les plus beaux types de la race ‘“ Durham.” Les journaux d'Europe rapportent que, dernièrement, M. Cochrane, cultivateur à Compton, dans nos cantons de l'Est, a vendu en Angieterro plusieurs animaux do cette race à des prix presque fabuleux. Il aurait obtenu, parait-il, l'énorme somme de $21,525 pour une seule génisse, de six mois, vendue à l’encan. Cette génisse est, au dire des connaisseurs, le type le plus parfait qui existe de cette race Durham si universellement estimée.
De même, dans l'élevage des races chevalines, le Canada s’est distingué depuis longtemps. Des exportations récentes et nombreuses nous font espérer que Île marché européen absorbera bientôt, à des prix rémuneratifs, tous les bons chevaux que nous pourrons expédier.
Depuis deux ans l'exportation des animaux de boucherie devient une des exploitations commerciales les plas iniportsnies. L'élevage du bétail promet de devenir une de nos principales sources de richesse. Mais, bien qu’un certain nombre de nos compatriotes se distinguent déjà dans l'élevage du bétail et disputent aux
éleveurs d’origine anglaise les prix offerts, dans nos concours provinciaux, aux différentes races de bétail, il nous reste encore de grands progrès à faire si nous voulons tirer un bon parti de Te oies en Europe des produits de nos animaux domestiques.
La fabrication et l’exportation du fromage canadien ont également pris un développement extraordinaire dans ces dernières années. Cette exploitation mérite toute l’attention du cultivateur. Elle peut s’augmenter encore et prendre des proportions incalcuiables si l’on s'applique à ne fabriquer et à n’exporter que du fromage de première qualité.
Il en serait de même du beurre si nous savions le pro-
duire d’une qualité supérioure et uniforme. On constate que le beurre importé en Angleterre, de la Normandie, du Danemark, de la Suède et de la Norvège se vend régulièrement le double du prix que l’on obtient pour le beurre du Canada sur le même marché. Ce fait remarquable est dû uniquement au grand soin que l’on apporte , dans la fabrication du beurre dans les pays en premier lieu nommés; ct au peu de soin au contraire que l’on donne généralement à celui du Canada.
L'on voit dans les diverses provinces de notre pays, mais surtout dans Ontario, un bon nombre de cultures bien faites. Elles sont assez souvent citées comme modèles dans les meilleurs journaux d'agriculture des Etats-Unis. Quelques-unes dé ces cultures feraient honneur aux agronomes les plus distingués dans n'importe quel pays.
Dans la province de Québec, dont nous devons nous occuper ici d’une manière toute spéciale, on constate depuis quelques années des améliorations notables en agriculture. Dans plusieurs paroisses, bon nombre de cultivateurs ont l'ambition d'améliorer leur culture et de faire mieux que leurs voisins. On trouve partout, même parmi les familles les plus à l’aise, des cultivateurs qui ont acquis eux-mêmes tout ce qu'ils possèdent, et cela par leur travail opiniâtre et leur stricte économie. Je pourrais nommer quelques paroisses où des progrès remarquables de tout genre se généralisent parmi la masse des cultivateurs, à la suite de l’heureuse initiative d’un ou de deux hommes intelligents et désireux de faire progresser l’agriculture.
Malheureusement, à côté de ces succès partiels, il faut également reconnaître que la masse de nos cultivateurs d’origine française n’est pas encore entrée dans la voie du progrès ; que la plupart de nos terres ne produisent plus que le tiers de ce qu’elles produisaient autrefois, qu'un grand nombro de familles s’'appauvrissent de plus en plus, et qu’elles devront tôt ou tard, à moins d’un changement complet dans leur culture, abandonner la propriété que leurs ancêtres leur ont léguée après y avoir vécu dans l’abondance pendant des générations.
Il est facile d'établir qu'autrefois nos terres donnaient de 25 à 40 minots de blé par arpent. Aujourd’hui, la moyenne du rendement en Dé est d'environ 9 minots;. il n'est plus que de 4 à 5 minots dans les endroits où l’on suit encore l’ancien système, qui consiste à cultiver du blé tous les deux ans, sur la même terre, sans engrais, et aussi longtemps que le blé ne vient pas à manquer tout-àfait, comme dans les plus anciennes paroisses du Saguenay, par exemple. La production, dans toutes les cultures, a également diminué dans des proportions extrêmement regrettables.
Il importe de constater la cause de cette diminution si grande dans le rendement du sol. Or, nous ne craignons pas de l’affirmer, cette cause réside uniquement dans l'ignorance ou l'oubli presque général des principes élémentaires de l’agriculture parmi la population canadienne-française. Mais cette ignorance, que nous sommes forcés d'admettre, n’est nullement due au manque d'in telligence chez notre population rurale. Il est facile de prouver qu'aucun peupls au monde ne surpasse le nôtre quant au sens pratique, au jugement et aux qualités intellectuelles. Malheureusement notre population agricole n’a jamais eu l’occasion d'apprendre les princires d’une bonne agriculture, et elle ne le pourra pas sans un grand effort de la part de ceux qui ont mission de l’éclairer.
Nos ancêtres furent, pour io plus grand nombre, des artisans, des navigateurs et des scldats. Pour les attacher à la culture de la terre, il fallut des encouragements considérables de la part des gouvernants, puis des lois qui rendaient très-onéreuses les commutations de propriété, puis enfin des règlements qui retenaient, forcément en
dis
quelque sorte, les colons au pays. Notre histoire ne nous parle nulle part d'efforts individuels ou autres pour l'amélioration de l’agriculture, si ce n’est des soins inteiligents de Louis XIV et de Colbert, au début de la colonie, soins qui furent tout à fait négligés après eux. (1)
A lasuitedes pee défrichements, laterre produisait avec une telle abondance que personne ne pouvait songer à lui demander davantage. Les richesses accumulées dans le sol, depuis la création, purent suffire aux besoins d’une végétation luxuriante pendant plusieurs années consécutives. Et lorsque vinrent les années de diminution, de 1830 à 1850, on pensa que les mauvaises récoltes étaient dues plutôt à des causes atmosphériques ou inconnues qu’à l'appauvrissement graduel du sol. C’est ainsi qu'aujourd’hui encore, un grand nombre de personnes attribuent la production minime de nos terres à la rigueur du climat, oubliant que le climat n'a guère changé en ce pays depuis deux cents ans, mais que deux siècles de culture, sans engrais et sans soins, ont nécessairement appauvri la terre.
Malheureusement, fort peu de personnes, dans notre province, se rendent un compte exact du dépérissement graduel de notre agriculture et des causes qui l'ont amené ; fort peu de cultivateurs mettent en pratique les principes si élémentaires que nous avons rappelés, au commencement de ce chapitre. Il est pénible de l'avouer, mais il faut l'admottre : la masse des cultivateurs canadiens-français ignore les premiers principes d'une bonne agriculture. Dans le plus grand nombre de nos paroisses, il n'y a guère une seule terre qui ait été engraissée d'un bout à l’autre, depuis son déboisement.
On voit presque partout des brouissailles ou des pierres qui convrent une partie des terres en culture. L’assainissement superficiel des sols humides, à quelque excep-
(1) C’est à Louis XIV que notre province doit la magnifique race de chevaux dits canadiens. De nombreux et très-benux types nous furent envoyés à diverses reprises, de France, par ordre de Colbert. Ils furent distribués aux meilleurs colons, dans toutes les parties du pays, à des conditions très-favorables. C’est ainsi que l’on a vu partout, en ce pays, jusqu’à ces dernières années, une même race d’excellente qualité. Voir l’abbé Fuillon.—"* Histoire de la colonie française en Canada. ”
tion près, est pratiqué de la manière la plus primitive et laisse énormément à désirer. On peut dire également qu'aucun effort n’a été fait jusqu'ici, par la masse des cultivateurs, pour arriver à la destruction des mauvaises herbes. On en voit partout ; elles se sont emparées du meilleur de nos terres, et elles menacent de tout envahir. T'ameublissement nécessaire à la bonne production de-lu terre fuit généralement défaut ; les labours se font sans précaution et à la hâte ; ils sont le plus souvent très-mauvais. La terre est si mal herséo que, presque partout, les effets du hersage sont à peine visibles. Les labours en travers, dont l'effet serait d'ameublir et de nettoyer la terre, sont presque inconnus. On laboure tellement à la hâte ot une si grande partie de sa terre, qu’on ne saurait songer à labourer quelques pièces une seconde fois la même année.
Le scarificateur et le rouleau brise:mottes, pourtant si utiles, ne sont presque pas connus. Le choix de bonnes semences est l'exception ; l'ensemencement de grains chétifs, mélangés et remplis de graines nuisibles est la règle. Quelques maigres animaux, nourris uniquement à la paille, pendant l'hiver, sont, en général, les seules sources d'engrais pour chaque terre ; et encore laisse-ton perdre une partie notable de ces pauvres fumiers avant d'utiliser ce qui reste. On fait du beurre j mais la plupart des fermiers le font avec si peu de soin, les vaches sont si peu nombreuses, si maigres et si chétives, les pâturages si mauvais, que le beurre est rarement de première qualité. Aussi n’en obtient-on que le plus bas prix sur nos grands marchés. Pour une tinette de bon beurre, l’on en compte cinquante de qualité très-inféricure. En Angleterre, comme je l'ai dit plus haut, le . beurre canadien ne se vend, en moyenne, que la moitié du prix qu'obtiennent nos cousins de la Normaudie. En: fin, d’un bout à l’autre de la province de Québec, quelles que soit la diversité des circonstances et les différences de sol, de climat, de marchés, on cultive partout les mèmes produits, et presqu'exclusivement les mêmes grains, au risque d’inonder un marché déjà trop res: treint. On cherche trop rarement à transformer ces pro: duits sur la terre, en bonne viande de boucherie, enefromage ou en beurre de première qualité, tels qu'on les
as Ë te
demande pour l'exportation en Europe. C'est ainsi que l'on appauvrit la terre et que l’on s'appauvrit soi-même |
Il nous faut bien avouer que, depuis l'abrogation du traité de réciprocité avec les Etats-Unis, nos marchés sont facilement encombrés, et que la crise financière et la ruine de nos principales industries nationales n’ont pas peu contribué à rendre de plus en plus pénible la position du cultivateur. Mais ces derniers malheurs n’ont fait qu’empirer un état de choses déjà très-critique dont la cause principale réside, je le répète, dans l'ignorance presque générale, chez nos compatriotes d’origine française, des principes élémentaires d’une bonne et saine agriculture.
Voilà un tableau bien sombre et fort désagréable à contempler pour tout homme qui aime son pays. Et cependant, qui oserait dire, consciencieusemont, qu'il est surchargé? (1)