I. ÉLOGE DE L'AGRICULTURE
L’âgriculture est, pour les individus, une occupation des plus utiles, des plus morales, des plus nobles: pour les nations c’est la seule base solide de prospérité générale.
L'agriculture bien comprise ne demande pas soulement lo travail du corps: elle offre un immense champ d’études à l'esprit.
(1) Le travail auquel le premier prix a été décerné portait seulement un nom de plume. L'Institut-Canadien ayant insisté pour que le lauréat donnâtson nom véritable, ce dernier, tout en se faisant connaître, demanda avec instance que son travail fut soumis au public sans nom d'auteur, afin que l’étude des importantes questions y soulevées et des faite trèsregrettables qui y sont signalés fût détachée de toute question personnelle. Il fit valoir de plus sa position officielle, qui semblait lui interdire la publication de ses nom et prénoms.
Là-dessus, M. le présidont de l’Institut jugea à propos de consulter l'honorable M. Joly, commissaire de l’agricuiture et l’un des juges du concours, qui permit gracieusement à l’auteur de faire connaître son nom, conformément à un des règlements du concours.
Sous ces ciréonstances, M. Barnard, directeur de l’asriculture au département de l’agriculture et des travaux publics, crût ne pas devoir se refuser plus longtemps au désir de l’{nstitut-Canadien.
L'agriculture est d'institution divine. Le travail qu'elle exige fut enseigné par Dieu lui-même, dans le Paradis terrestre, et dès l’origine. Elle fut ordonnée au premier homme comme occupation principale, au moment où, sortant de la création, ïl était fait pour jouir du bonheur le plus complet: Posuit in paradiso voluptatis, ut operaretur eum. (Gen. 2) Le travail de la terre fut donc pour l’homme un commandement de Dieu, et une condition de son bonheur, de sa dignité, de son existence avant que lu chute originelle eût rendu tout travail pénible et ingrat.
De tous temps, parmi les peuples les plus renommés, l’agriculture a eté considérée comme le premier des arts, celui qui doit être le plus honoré. Ainsi, dans l'histoire ancienne, les Chaldéens, les Egyptiens et les Romains, aussi bien que le peuple de Dieu, furent des peuples émiiemment agricoles. Et, depuis l’ère chrétienne jusqu’à nos jours, les nations les plus puissantes et les plus
rvospères doivent à l’agriculture la principale source de eur force et de leur richesse. On l’a répété de tous temps, et personne ne saurait le nier: “ l’agriculture est le fondement même de la vie humaine; elle est la nourrice du genre humain.” Or, si l’homme est véritablement noble et grand en autant qu'il se rend utile à ses semblables, quelle occupation, en dehors.du sacerdoce, est plus noble et plus utile que celle du cultivateur ?
La magistrature, les professions libérales, le commerce et l’industrie nous sont d’un grand secours. Depuis la chute de l’homme, plus le monde s’est peaplé, plus il a fallu de force, de courage, de sagesse et de science pour défendre, contrôler, diriger et guérir la société; plus il a failu d'énergie pour tirer du scin de la terre et de la profondeur des eaux, pour utiliser et pour répandre en tous lieux les richesses sans bornes que Dieu a mises au service de l'humanité. Mais que seraient toutes ces choses sans la vie du corps? Or, c’est l’agriculture seule qui fournit à l’homme et la nourriture indispensable à la vie, et tous ces fruits, ces produits de toute nature qui flattent notre appétit, réjouissent notre cœur. (1)
(1) Voir le maguifique éloge de l’agriculture par Mgr. Dupanloup : ‘De la haute éducation intellectuelle,” tome IIT, pages 418 et suivantes.
Le travail des champs est essentiellement moralisateur, Dans ses divers travaux, le cultivateur se sent sous la dépendance immédiate de Dieu. L'homme devient l'instrument docile dont se sert le Créateur dens la continuation de la création. Le cultivateur remue la terre, il lui confie la semence; il l’arrose de ses sueurs, puis son œuvre est faite ; pour le reste, il s’en remet à Dieu, qui donne le soleil, la chaleur, la rosée rafraichissante, la pluie nécessaire. C'est Dieu seul qui fait fructifier et rendre au centuple.
Toutes les vertus fortes et viriles,—la sobriété, l’économie, l’ordre, l’activité, la persévérance, la prévoyance, sont l’apanage du bon cultivateur. Aussi trouve-t-on, en général, dans la classe agricole, un jugement plus sain et mieux exercé, des mœurs plus pures, dés races plus fortes, une foi plus ferme, des dévouements plus nombreux. C’est d’ailleurs ce qu'ont dû reconnaitre les philosophes païens. eux-mêmes. “ La vie des champs, ” disait Columelle, “est voisine, sinon parente de la sagesse.” Le “sage ” Caton affirme que: “c'est parmi les cultivateurs que naissent les meilleurs citoyens et les meilleurs soldats.” Cicéron donne à son tour un témoi: gnage vieux de vingt siècles, mais qui comporte un enseignement plein d'actualité. Il dit: “C’est dans les villes que se crée le luxe. Le luxe produit la cupidité ; la cupidité fait naître l'audace. Do là toute espèce de crimes qui ne peuvent prendre origine dans les habitudes sobres et laboricuses de la vie agricole. L'agriculturo enseigne l'économie, le travail, la justice.” Cicéron ajoutait: “ L'amour de la patrie, source de tant de vertus, existe au plus haut degré dans les populations agricoles qui se perpétuent sur l'héritage de leurs äïeux. C'est parmi elles que naissent les plus braves soldats.”
Voilà le témoignage bien flatteur que les païens euxmêmes ont rendu à l’agriculture. De quel respect et de quels hommages les nations chrétiennes ne doivent-elles donc pas entourer cette profession si noble ét si utile f Le cultivateur ne se sent-il pas, chaque joùr, et plus directement que tout autre, sous l'œil de Dieu ? Peut-il oublier l’action bienfaisante du Tout-Puissant dans le résultat de ses divers travaux ? Qui éprouve, autant que l’homme des champs, la nécessité presque journalière de
demander, avec foi et humilité, la chaleur, la pluie, ou le temps serein ? Qui, plus que lui, peut jouir constamment de toutes les beautés de la création? Et, sous ces circonstances, quel cœur bien né, quel esprit droit, ne saurait aimer, adorer et bénir l’auteur de tous biens. Quelle est donc l'occupation qui offre des jouissances plus pures, une jeunesse plus vortueuse, une vie mieux remplie, une vicillesse plus tranquille et plus heureuse !
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Tel est, sans aucun doute, le bonheur dos classes agricoles. Et cependant, que voyons-nous de nos jours ? Des hommes instruits qui dédaignent l’agriculture ; des enfants de cultivateurs à qui l'instruction semble avoir servi à déprécier l'occupation de leurs ancêtres ; une multitude de personnes, plus ou moins marquantes, qui ne voient duns les rudes mais honorables labeurs des champs qu’un truvail avilissant, indigne d'hommes instruits et, pour tout dire, un travail d’exclave. Ne voit-on pas trop souvent des cultivateurs à l'aise, dont la plus grande ambition, pour leurs fils, est de les pousser dans les carrières dites libérales; ne voit-on pas également, et en grand nombre, des femmes de cultivateurs qui croient travailler au bonheur de leurs älles en leur cherchant un avenir en dehors de l’agriculture ?
Les parents qui agissent ainsi, par faiblesse et sans une dûre nécessité, qui veulent par là rendre la vie plus agréable et plus facile à leurs enfants, ont-ils bien réfléchi ? Ont-ils songé qu’en envoyant ces enfants à la ville, ils les déclassent trop souvent sans utilité ni pour euxmêmes ni pour la société; qu’ils encombrent davantage les professions, le commerce ou l’industrie, déjà trop encombrés ; qu ils exposent ces jeunes gens à une existence
resque toujours précaire, souvent bien pénible et parfois infiniment malheureuse ? Ces déclassés, sans avenir et sans espoir, malgré leur éducation plus ou moins complète, sont comme entrainés à abréger leur existence et à se consoler de leurs désillusions amères, en s’adonnant aux habitudes les plus regrettables.
Ces jeunes gens, que l’on a rendus malheureux pour la vie, n'auraient-ils pas pu devenir, dès leur entrée en car-