CHAPITRE III
CONSIDÉnATIOSiS TOXICOLOGIQUES.
Jusque dans ces derniers temps les médecins relardaient unanimement comme très nuisibles à la anté, les miasmes provenant de la décomposition mtride du règne organique et principalement des Imimaux. On leur attribuait les épidémies les plus çraves, telles que la peste, le typhus, le choléra..., nais depuis les travaux de Warren , de Varent-du- ■;hâteletet de plusieurs autres observateurs, on s'est M'écipité dans une opinion diamétralement opposée, comme cela arrive si souvent.
Après avoir dit que les miasmes putrides étaient a cause première des fléaux les plus terribles , on proclame tout d'un coup leur innocuité, et même pour quelques auteurs , entraînés sans doute par le charme du sujet, c'est faire un grand effort que d'avouer que ces émanations sont au moins trèsdésagréables. Nous pensons qu'ici comme toujours, la vérité est entre les deux systèmes contraires, mais avant tout, résumons les faits que le temps nous a permis de rassembler dans ce travail précipité.
Le Mémoire du docteur Warren publié en 1830(1 tend à démontrer que la décomposition des matièij animales n'engendre pas le principe particulier qi d'après l'opinion généralement accréditée jusqi lui, était la cause principale des maladies épie miques , et il s'appuie sur les considérations st vantes :
« Une foule de professions exposent, sans r » sultat fâcheux, aux émanations les plus infect » ceux qui les exercent, tels que bouchers, ta » neurs, corroyeurs, boyaudiers, matelots euiploy )' à la pêche de la baleine et enfin les fossoyeur » Pendant les épidémies de fièvre jaune à Phil » delphie (1795) et à Boston (1798) les boucher » quoique placés au centre des quartiers les pli » ravagés , n'ont compté parmi eux que 3 victime » Les tanneurs et corroyeurs ne sont, ni plus fn » quemment ni plus gravement malades, que 1. » autres hommes (à l'exception toutefois des mal » dies charbonneuses pour lesquelles ilya inoci » lation réelle), et pourtant ils sont obligés, surtoi » en été, de travailler des peaux tellement putrt y fiées qu'elles en sont verdâtres. Les matelots bi » leiniers, dont les navires sont imprégnés d'odeui » nauséabondes, sont d'une santé plus vigoureus » que ceux qui montent d'autres bâtiments. Enfin
(1) Journal (ks Progri's , t. XîX, p. 66.
» les fossoyeurs, loin d'être plus que les autres » hommes en proie aux maladies fébriles ou con- » tagieuses, ont même été regardés comme jouis- ^ saut d'une sorte d'immunité à cet égard , car en » consultant les tables de mortalité pendant les » épidémies, on trouve que les fossoyeurs payent » un moins large tribut à la mort que ceux qui » exercent d'autres professions.
» Le séjour prolongé dans les salles de dissec- » tion ne donne lieu à aucun effet fâcheux ; c'est » tout au plus si on remarque quelques accidents » passagers, même dans les villes, comme Lon- » dres et Édimbourg, où la rareté des sujets oblige » de les conserver si longtemps, que la pulréfac- » tion en rend l'approche insupportable. »
Le même auteur raconte que dans la campagne d'Égypte, pendant la station des bâtiments anglais dans la rade d'Aboukir, plusieurs cadavres de matelots restèrent sur les bords de la côte , sans sépulture, exposés à l'action d'un soleil brûlant et mouillés sans cesse par les eaux de la mer. Tous ceux qui voulaient se rendre du camp à Rosette étaient obligés de traverser l'atmosphère infectée par ces cadavres dont les émanations se répandaient à plus d'un quart de lieue, et pourtant aucun soldat n'en souffrit. Un grande nombre d'observations faites par des médecins distingués viennent donner encore plus de poids aux opinions précédentes, et il nous suflîra de citer les
Donis de Desatilt^ Dubois et Marjolin pour faire sentir avec quels soins scrupuleux il faut peser les faits tendant à infirmer tout ce qui précède, faits dont voici le résumé:
On trouve dans le Dictionnaire des sciences médicales, article dysenterie, l'observation sui= vante due à Desgenettes : q Pendant son séjour au » Caire, on promena sous des fenêtres et le long » de l'allée d'un jardin la dépouille putréfiée d'un » énorme cerf ; Todeur infecte qui s'en exhalait » occasionna des nausées, une diarrhée subite, » et ensuite la dysenterie , à plusieurs personnes » qui s'étaient trouvées dans le rayon des émana- » nations; Z)^^^^?ï^^^^^ lui-même fut du nombre des » malades. »
En août 1796, pendant la guerre d'Allemagne, le général Vaidy avait été chargé de diriger l'inhumation des cadavres laissés sur le champ de bataille, dans les environs de Nuremberg. L'opération dura plusieurs heures et le général ne cessa d'éprouver de violentes nausées. Le cheval qu'il montait, quoique jeune et vigoureux, avait peine à soutenir le poids de son cavalier et de retour au camp il ne tarda pas à succomber. Vaidy, les autres officiers, et les médecins qui l'avaient accompagné tombèrent gravement malades et ne furent sauvés que par les soins les plus assidus. Enfin , on remarqua que tous ceux qui avaient touché les cadavres avaient été plus ou moins gravement
atteints , mais que ceux qui s'en étaient tenus plus éloignés n'avaient ressenti aucun mal.
« Le Père Cotte, prêtre de l'Oratoire, a été tép moin de la mort subite d'un fossoyeur, arrivée » le 15 janvier 1773, au moment où, creusant une » fosse dans le cimetière du couvent , il donna » par mégarde un coup de bêche sur un cadavre » à demi putréfié, il en sortit aussitôt une vapeur » infecte et le fossoyeur tomba roide mort (1). »
Nous ne pouvons nous dispenser de parler du mémoire publié par Fourcroy au sujet des fouilles exécutées en 1787 au cimetière des Innocents. Après avoir parlé du météorisme du ventre, qui se montre quelque temps après la mort, et avoir établi que , dans les cimetières, une expérience souvent confirmée par la tradition a appris que la première rupture de l'abdomen par l'expansion croissante des gaz est le moment où les fossoyeurs courent les plus grands dangers. «L'odeur affreuse, » continue Fourcroy , et l'activité vénéneuse de ce » fluide élastique nous annoncent que s'il est mêlé, » comme on ne peut en douter, des gaz hydrogène » et azote tenant du soufre et du phosphore en dis- » solution, il peut contenir encore une autre vay>peîir délétère dont la nature a jusqu'à présent
(1) Observations cl Mémoires dr Physique, etc., par Rozier, t 1, p. 103.
>' échappé aux physiciens , et dont l'énergie lerri- » ble sur la vie est malheureusement trop prou- » vée. 0
Mais, disent quelques chimistes, la putréfaction n'est qu'une production d'acide carbonique, d'ammoniaque et de vapeur d'eau mélangée quelquefois d'hydrogène sulfuré et d'hydrogène phosphore. A ceux qui professent cette opinion et qui, probablement, n'ont jamais été chargés d'expertises médico-légales, nous opposerons ces paroles de Berzélius ( Traité de chimie , t. Vil , p. 696 ) : « Les » produits de la putréfaction diffèrent des combi- » naisons fétides inorganiques telles que l'hydro- » gène sulfuré ou l'hydrogène phosphoré , mais » nous ignorons complètement leur genre d'agré- » gation moléculaire, leurs véritables réactions et » leur composition. »
11 nous semble évidemment résulter de ce qui précède que , dans les /^rm^^m phases de la putréfaction des animaux, il se développe un composé organique à' une nature particulière ^ dont la vapeur tue subitement ceux qui la respirent, aussitôt qu'elle se dégage des corps. Heureusement cette vapeur méphitique, subissant une modification profonde dès qu'elle se mêle à l'air, peut encore causer certains malaises, mais elle n'est plus mortelle. Cette métamorphose est comparable à celle que subit l'acide prussique lorsqu'il se transforme en formiate d'ammoniaque, c'est-à-dire en un com-
posé nullement toxique. Seulement on ne sait pas si l'agent délétère produit par la putréfaction subit sa transformation à la suite d'un changement moléculaire , ou bien d'une simple oxydation. Quoi qu'il en soit, ce poison terrible existe , et l'observation de chaque jour ne fait malheureusement que confirmer l'opinion de Fourcroy.
Jusqu'à présent, nous nous sommes borné à considérer d'une manière générale l'influence que les matières organiques en putréfaction exercent sur la santé; essayons maintenant d'entrer plus avant dans le cœur du sujet, et cherchons à résumer de notre mieux les opinions émises par les maîtres de la science sur une question un peu en dehors de nos études habituelles.
Les médecins de nos jours (et je choisis pour leur interprète un savant dont personne ne contestera la compétence, M. Or fila,) ne croient pas que la putréfaction soit compatible avec la vie, ou, en d'autres termes, puisse s'établir dans des tissus vivants. 11 en est de nieme des liquides en circulation, sang et humeurs diverses, et les mots de putridité , état putride du sang, fièvre putride, pris dans leur sens absolu , rappellent une erreur de doctrine qui n'a plus aujourd'hui de partisans. En dehors des conditions que je viens d'exclure, l'économie animale peut renfermer dans son sein de véritables foyers de décomposition putride, tels que ceux qui résultent de gangrènes
partielles et de suppurations profondes, n'ayant pas un écoulement facile au dehors. Je citerai encore comme pouvant subir une semblable altération les divers produits morbides déposés à la surface de la peau ou des membranes muqueuses communiquant librement avec l'air extérieur et les produits naturels de sécrétions placés euxmêmes dans ces dernières conditions. Tous ces foyers, en contact avec des parties vivantes et absorbantes, deviennent la source d'une véritable infection de l'économie, dont M. le professeur Bérard a fait une étude approfondie, et dont il a décrit les effets sous le nom de résorption putride et d'infection putride. Les chirurgiens et les médecins apportent le plus grand soin à prévenir ces fâcheuses complications , et cette partie de mon sujet, si restreinte au point de vue où je dois me placer, fournirait à elle seule le texte d'une thèse étendue de médecine, Proust a démontré comment, sous l'influence de certaines inflammations, l'urine devient ammoniacale dans la vessie, y favorise la formation de calculs ammoniacocalcaires , l'ammoniaque libre diminuant alors la solubilité des phosphates terreux naturellement contenus dans l'urine.
Si, des foyers de putréfaction situés au sein pour ainsi dire de l'économie vivante , nous passons à ceux qui lui sont extérieurs, le champ des considérations morbifiques s'agrandit considérablement.
On sait aujourd'hui comment les marais et les eaux stagnantes sont, pour les habitants des communes voisines , souvent la cause de production de fièvres intermittentes; c'est en devenant de véritables foyers de décomposition des substances organiques végétales et animales, surtout des premières , que le retrait des eaux a privées de vie dans certaines saisons , notamment en automne. On a soutenu avec persévérance et talent que les mêmes causes, sous rinfluence de certaines conditions locales, devaient être regardées comme productri- ' ces de la peste, de la fièvre jaune, du choléra asiatique.
Si au lieu de matières végétales ce sont des matières animales qui entrent en putréfaction, lorsque les hommes ou les animaux sont réunis dans un espace trop limité, et où les précautions hygiéniques ne peuvent être prises comme cela a lieu dans les villes assiégées, dans les camps, etc., on voit se déclarer le typhus et la dysenterie. Enfin, si nous plaçons l'homme isolé en présence de foyers plus restreints , mais en quelque sorte plus concentrés , comme ceux qui se trouvent dans les fosses d'aisances, dans les sépultures, les
égouts , nous voyons se produire les diff^érentes
espèces d'asphyxie et certaines maladies propres aux ouvriers employés à ces travaux.
Empoisonnement par les matières organiques pu-
tréfiées. — Nous avons vu dans ce qui précède que la putréfaction de certains principes sulfazotés , d'origine animale , est capable , en dehors du corps, d'entraîner la décomposition complète de masses considérables de substances organiques, en contact avec elles. Or, toutes ces matières faisant partie des aliments de l'homme et des animaux, étant d'origine organique, c'est-à-dire de nature fermentescible , il se produira dans l'économie les perturbations les plus graves lorsqu'on y introduira des substances nutritives n'étant pas dans un état de conservation suffisant. Ne sait-on pas, d'ailleurs, qu'une simple piqûre faite avec un scalpel ayant servi à la dissection d'un cadavre putréfié, peut communiquer à la masse entière du sang une altération telle que la mort en résulte après plusieurs jours de cruelles souffrances?
Les expériences nombreuses publiées vers 1815 par M. Or fila ^ et celles que MM. Gaspard et Magendie ont fait connaître depuis, ne permettent pas de conserver le moindre doute sur les propriétés toxiques des aliments frappés de putréfaction à un degré plus ou moins intense.
Les docteurs Kerner, Schuman et Weiss ont eu à juger et à étudier par centaines, en Allemagne, des cas d'empoisonnement occasionnés par l'usage de certaines préparations de viandes fumées, à demi gâtées. En lisant le détail des observations, on serait tenté de regarder ces empoisonnements
comme produits par une véritable fermentation putride qui se propage d'abord dans le torrent circulatoire , envahit bientôt le corps entier , et continue ses ravages sur le cadavre que la mort lui abandonne.
Nous ne nous arrêterons pas à discuter les diverses opinions mises en avant par MM. Kerner, Schumann et par Sertiierner pour expliquer ces terribles accidents; car évidemment, comme le dit M. Orfila [Trait, de toœ., t. II, p. 641), « de nou- ; » velles recherches sont nécessaires pour arriver » à la connaissance des causes qui produisent ces I» effets délétères. »
CHAPITRi: IV.