SUPPLIQUE DES ZOUAVES PONTIFICAUX CANADIENS A S. S. LÉON XIII
Avec une certaine naïveté peut-être, en face d'adversaires avertis et malveillants, j'avouerai mon extrême embarras : il faut renseigner le lecteur, lui servir des documents de plus en plus forts, de moins en moins suspects; il faut l'intéresser, le convaincre; il faut l'instruire enfin jusqu'au redressement complet de ses préjugés, jusqu'à l'affermissement inébranlable de sa conviction. Au Canada, comme en France, tout est à craindre des ennemis de Dieu et des termites acharnés qui menacent de ruiner les fondements mêmes de l'Eglise.
Mon embarras résulte, le croira-t-on! non pas de la pénurie de mes informations, mais de leur surabondance. Des liasses de documents confidentiels, la plupart inédits, sont entre mes mains ; tout y est attachant ou poignant ; tout serait à divulguer. Hélas ! comment suffire à la tâche et tout dire ici ! Il est bien regrettable qu'aucun organe au Canada même • n'ait des colonnes assez longues, une indépendance assez assurée, pour suppléer à notre impuissance, non pas à notre bonne volonté qui n'est pas en cause.
Voilà déjà La Source du mal de l'époque au Canada revenue d'une incinération précipitée autant qu'indue. Je constatai ce fait, en toute simplicité et sans amertume, le jour où, à Orléans, 50 évêques empressés entouraient la bannière de Jeanne d'Arc, incarnation de la Foi et du patriotisme méconnus. Ils saluaient en la suppliciée de Rouen, victime de
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Cauchon, la messagère du Ciel, la libératrice de la France, mise enfin, malgré ses calomniateurs mitres et ses juges prévaricateurs, sur les autels de l'Eglise infaillible.
Je ne veux pas établir entre Taschereau et Cauchon un rapprochement qui pourrait paraître injurieux; il faudra à celui qui le tentera, d'ailleurs sans témérité, le recul de plus d'années. Nous savons les griefs de l'Histoire à la charge du triste évêque de Beauvais. Dans la suite de mes révélations, je mettrai sur le compte de Taschereau des manœuvres odieuses, des intrigues sans nom, des faux indéniables, qui le rangeront en bonne place parmi les malfaiteurs que stigmatise l'Histoire. Et surtout qu'on ne proteste pas : qu'on attende plutôt que je prouve le tout au delà de ce qu'on peut redouter pour lui.
Et d'abord, après lecture de cette Source du mal de l'époque tant honnie par quelques-uns, publiquement condamnée par des compagnons du silence, mise au feu par ordre, et dont l'auteur consciencieux eut tant d'adversités à subir pour le bien qu'il voulait à l'Eglise, je demande à tout honnête ho^nme, maintenant que tant d'encre a coulé sous les murs de Québec emportant les illusions des uns, les remords des autres; aujourd'hui qu'un filet de lumière tombe enfin dans d'épaisses ténèbres soigneusement entretenues, si vraiment l'auteur de cette brochure était le pelé, le galeux, la cause de tout ce mal qu'il dénonçait à ses compatriotes abusés ou distraits!
Je ne saurais trop appuyer sur le fait que ce travail avait été fait en quelque sorte sur commande de supérieurs hiérarchiques, à seule fin d'informer les autorités majeures de l'Eglise; qu'il était confidentiel, hors du commerce, avait été soumis à des évêques zélés autant qu'instruits, revu après contrôle, augmenté sur nouveaux frais, soumis finalement à Mgr Laf lèche qui l'emporta à Rome, on devine bien pour quel usage. Cette brochure fut, de plus, remise à Mgr Smeulders, Délégué apostolique, par l'auteur lui-même qui se dévoila
et signa son œuvre en prenant ainsi son bénéfice littéraire et sa responsabilité morale, fort légère.
La condamnation fut la conséquence voulue d'une indiscrétion malveillante; elle fut tendancieuse et aussi odieusement que faussement motivée. En tous cas, la moindre mesure répressive eût gagné en autorité, vu la présence sur place d'un Délégué apostolique chargé spécialement de solutionner les difficultés religieuses pendan'es du Caïada, à être soumise à ce Commissaire apostolique avec demande d'enquête sur les faits. La condamnation précipitée par les évêques Taschereau, Fabre et Racine n'était donc que l'aveu explicite de leur embarras comme de leur impuissance à se disculper des conclusions découlant de la naturelle interprétation d'un pareil document.
Je tiens comme chose indiscutable que c'est sans l'apparence même de justice, sans un élémentaire souci des véritables intérêts de l'Eglise romaine que les trois évêques qui se croyaient visés ont interdit cette brochure et persécuté l'homme intègre qui osa la produire.
Si le moindre doute à ce sujet persistait en quelque esprit, ou prévenu, ou insuffisamment appliqué dans l'étude de ce qui précède, je compte bien le dissiper à la lumière des documents qui vont suivre.
En attendant, la condamnation intervenue reste un fait brutal que l 'historien impartial peut noter au passage; que le public commentera, je l'espère, dans l'intérêt supérieur de la vérité méconnue comme dans celui de la justice qui a de plus honnêtes exigences.
Constatons donc pour notre commune satisfaction que ces évêques irascibles ofu ombrageux, pour avoir frappé dur, n'ont pas moins frappé isolément, sans motif suffisant, sans sanction valable et sans confirmation supérieure : donc ils ont frappé indûment, et leur jugement arbitraire, sujet à revision, se retourne contre eux pour les accabler dans la tombe.
Ce n'est pas à dire que la voix de La Source du mal ne
fût pas importune, ses articulations troublantes fort embarrassantes, de même que ses conclusions. Mais créait-elle la gêne ou se contentait-elle de la dénoncer en indiquant, en réclamant même les remèdes appropriés ?
La réponse découle des faits et je suppose que, nul n'étant
plus autruche au Canada qu'en France, on ne me fera pas
accroire que c'est en étouffant la voix des patients qu'on
soulage là-bas leurs douleurs, ou bien qu'on supprime les
causes de leurs gémissements.
Le lecteur n'a pas perdu de vue les Mémoires des SS. Bourget et Laf lèche que j'ai mis sous ses yeux dans les tomes I et II des Voix canadiennes avec force lettres suggestives y afférent. De tous ces documents, dont personne ne s'est encore avisé de contester l'authenticité, il n'a certainement rien retenu qui fût en contradiction avec les articulations exposées dans La Source du mal. Or, ces documents ayant été pour les uns rédigés sur les instances du Saint-Siège, pour les autres destinés à la Sacrée Congrégation de la Propagande qui n'y trouva pas matière à censure, il appert que les évêques prescripteurs, en frappant cette brochure, condamnaient les documents qu'elle résumait où dont elle s'était inspirée. Ils s'attaquaient à mieux informés, à plus autorisés qu'eux; et ils le faisaient, par là même, avec un abus de pouvoir manifeste, dans un intérêt mesquin d'autant plus odieux qu'il était égoïste et soigneusement dissimulé.
Il y eut dès lors bien d'autres foudroyés que l'auteur de La Source du mal par les tonnerres de Sherbrooke, de Montréal et de Québec; car étaient atteints tous ceux qui avaient lutté ouvertement pour l'Eglise romaine, évêques et laïques dévoués aux saines doctrines ; étaient frappés également les Délégués apostoliques, les Eminentissimes Seigneurs de la Sacrée Congrégation de la Propagande; étaient foudroyés surtout les papes Pie IX et Léon XIII qui avaient demandé à être renseignés et prescrivaient urbi et orbi, à tout homme faisant œuvre d'historien, de dire consciencieusement toute
La Vérité et rien qu'Elle, l'Eglise n'attendant aucun bien du mensonge, ne consentant avec lui aucun compromis. Que dis-je? malgré les années écoulées et l'expérience acquise, pour avoir entrepris la tâche ingrate de projeter quelque lumière dans certaines cavernes pour y pa :ser le balai parmi des ordures accumulées, me voilà, à l'exemple des anciens^ massacré à mon tour et comme eux; mais moins qu'eux, me voilà résigné.
Il me reste donc à prouver que c'est à tort qu'on m'a provoqué. Je le ferai en produisant des revendications qui demandaient des solutions et non des étouffements.
Le temps perdu n'a pas supprimé le mal qui attend les remèdes indiqués ou prescrits.
Aussi nous répétons, avant de poursuivre, que La Source du mal de l'époque au Canada avait bien été régulièrement soumise à l'appréciation consciencieuse de plusieurs évoques qualifiés pour en connaître; qu'elle était destinée uniquement aux autorités majeures de l'Eglise siégeant à Rome; qu'elle fut également remise à Mgr Smeulders, alors Délégué apostolique pour le Canada, avec mission d'informer sur les faits qui y sont traités ou dévoilés. Cela suffisait, je le suppose, pour mettre la tête du vaillant auteur à l'abri de tous les coups honnêtes...; des autres!... Cambronne, "de grâce, ne parlez pas ! !
Est-ce que l'auteur de la Source du mal et les évêques qui l'approuvèrent étaient isolés, seuls de leur avis, sujets à des appréhensions chimériques ! Je ne le pense pas et les Suppliques qui vont suivre l'établiront jusqu'à l'évidence.
Voici d'abord la Supplique que les anciens zouaves pontificaux canadiens remirent à Mgr Smeulders, Délégué apostolique pour être portée par ses soins à Léon XIII, juge suprême. Elle est signée par plusieurs d'entre eux parmi lesquels on remarque des officiers de l'armée ponti-
tificale, des chevaliers de Pie IX et de saint Grégoire le Grand, occupant alors d'importantes situations dans la société canadienne, tels que Son Honneur le juge de Montigny, de Montréal. Elle fut remise à Mgr Smeulders, à Montréal en décembre 1884, après avoir été dûment certifiée authentique avec les signatures qu'elle porte. On se demande pourtant, vu le vide qu'on fit autour du Délégué apostolique à son retour à Rome, si elle a pu être remise au Souverain Pontife. Elle est ainsi formulée :
A Son Excellence Dom H. S?nenlders, Commissaire apostolique
an Canada Excellence,
Les soussignés, anciens zouaves pontificaux, exposent respectueusement à Votre Excellence :
I. Qu'ils sont de ceux qui considèrent le pouvoir temporel du Pontife Romain comme nécessaire à la liberté de l'Eglise, gardienne, divinement établie, de la Foi et des Mœurs, base et soutien indispensable des sociétés humaines ;
Que c'est afin de travailler au triomphe de cette grande cause du pouvoir temporel qu'ils ont un jour quitté leurs familles et traversé les mers pour aller s'enrôler dans l'avmée pontificale ;
Que, depuis leur retour dans leur patrie, ils n'ont cessée par leurs actes et leurs écrits, de revendiquer les droits, imprescriptibles du Saint-Siège et du monde catholique au patrimoine de Pierre, et qu'ils se sont constamment efforcés d'inculquer leurs propres sentiments à leurs concitoyens;
II. Que la province de Québec, de même que les autres provinces qui constituent la confédération canadienne connue sous le nom de Puissance du Canada, est un état autonome, ayant sa législature particulière, avec plein pou-
voir — pouvoir formellement confirmé par l'Acte Britannique de 1867 — de faire ses propres lois concernant l'administration de la justice, la célébration des mariages, l'éducation^ la propriété, les droits civils et autres sujets de moindre importance ;
Que d'après le recensement de 1881, la dite province de Québec renferme une population de 1,359,027, dont 1,170, 718 catholiques, environ l,070-,000 sont d'origine française1;
Que par une grâce insigne du Ciel le petit peuple canadien français a toujours conservé une foi vive et professé le plus profond respect pour le Saint-Siège et le plus grand dévouement à l'autorité pontificale;
Que les bonnes et simples populations de nos villes et de nos campagnes ont grandi dans la ferme croyance que Rome est le boulevard de la justice et du droit ici-bas, tout comme l'Eglise est la colonne de la Vérité, et qu'en allant porter plainte devant les Congrégations romaines les catholiques étaient toujours sûrs d'être écoutés avec bienveillance et de trouver lumière dans leurs doutes, consolations dans leurs peines et protection contre tout acte arbitraire et injuste;
III. Que, depuis plusieurs années, le libéralisme a fait irruption parmi nous et met actuellement en danger toutes les libertés catholiques que la Providence s'est plu à nous conserver, en nous séparant de la France à une époque où elle allait, comme peuple, renier Jésus-Christ; en soutenant nos pères dans les luttes gigantesques qui nous ont valu les garanties de liberté contenues dans les articles des Capitulations et des Traités ; en nous faisant accorder une constitution qui laisse aux catholiques de ce pays la faculté de se gouverner eux-mêmes d'après les enseignements de l'Eglise et les principes du droit chrétien ;
1. Rappelons ici ce crue le recensement officiel de 1901 a donné pour la Province de Québec. En 1901, Province de Québec : Population totale 1.648.000, dont 1.429.000 catholiques et 1.322.110 d'origine française.
Que ce libéralisme, qui doit d'abord masquer habilement son action, en est arrivé au point d'attaquer ouvertement et de battre en brèche ces droits sacrés, dont nous avons arraché la reconnaissance et la consécration à l'Angleterre protestante, depuis plus d'un siècle;
IV. Que, dans son œuvre de concessions et de ruine, le libéralisme a eu pour principaux alliés certains personnages — hommes politiques, professeurs de l'Université Laval, abbés et dignitaires ecclésiastiques — qui, au lieu! de combattre au premier rang pour défendre nos droits religieux, comme c'était leur devoir, ont cherché à les amoindrir et même à les sacrifier, s'efforçant,- pour justifier leur conduite, de faire croire à Rome ce qui est exactement le contraire de la vérité, savoir : que le catholicisme n'est que toléré dans la province de Québec; et que, pour les catholiques de ce pays, continuer à défendre leurs justes droits sur le terrain politique, c'est provoquer le fanatisme protestant et par là tout compromettre;
Que l'archevêque actuel de Québec s'est toujours montré hostile à ceux des hommes politiques et de nos écrivains, qui ont voulu s'unir et agir de concert pour défendre nos libertés religieuses et faire prévaloir les principes d'une politique vraiment chrétienne ;
Que, dès le début de son épiscopat, il y a treize ans, le dit archevêque a pris même publiquement, des mesures destinées à paralyser, ou plutôt, à détruire complètement dans l'opinion l'influence non seulement des laïques dévoués, qui luttaient avec courage- dans l'intérêt commun de la religion et de la patrie, mais encore des illustres et saints prélats, leurs Ordinaires qui, sur leur demande expresse, leur avaient donné une direction en tout point conforme aux décrets de nos conciles provinciaux touchant les questions politico-religieuses ;