‹ Condamnations arbitrairesChapitre 28 sur 53 · OPINIONS DES ÉVÊQUES CANADIENS · texte numérisé non relu

OPINIONS DES ÉVÊQUES CANADIENS

Deux grandes préoccupations dominent et remplissent l'épiscopat laborieux de Mgr Laflèche : la résistance aux envahissements du libéralisme doctrinal au Canada, et la défense de la légitime autorité du prêtre catholique dans son action sacerdotale sur le terrain civil et religieux. Il n'en fallait, certes, pas davantage pour en faire un centre prédestiné vers lequel convergeraient les ardentes inimitiés et les coups impitoyables. Il s'y attendait bien, sans en éprouver, toutefois, autre chose qu'un zèle plus enflammé. Ce à quoi il s'attendait moins, certes, et je m'en rends bien compte au milieu des documents inédits et suggestifs que je manipule, c'est d'avoir à se garer encore plus par derrière que par devant; d'être frappé traîtreusement avec plus de dommage indu et d'acharnement inqualifiable par certains de ses soldats, de ses compagnons d'armes ; par quelques chefs de file, ou craintifs, ou perfides, pour ne point dire, ce qui serait plus exact, vendus à l'ennemi que par cet ennemi lui-même! Et c'est là le côté le plus pénible de ses mécomptes au service de Dieu, qui l'a reçu dans sa gloire; et de l'Eglise, qui lui doit encore des réparations. i

Nous avons vu par son Mémoire à la Sacrée Congrégation de la Propagande, par les multiples appendices et pièces justificatives y annexées, le tout figurant dans le tome II des Voix Canadiennes, Vers V Abîme, pages 275 et suivantes, ce

que Mgr Laflèche pensait de l'Influence indue du Clergé, comme aussi ce que les évêques, ses collègues, pensaient de cette question, en général, et de sa brochure : L'Influence spirituelle indue devant la liberté religieuse et civile en particulier.

Rappelons, néanmoins, pour ceux qui n'auraient pas ce tome II sous la main que, dans leur Déclaration de 26 mars 1877, Mgr Taschereau, archevêque de Québec, en union avec ses suffragants, disait sa profonde douleur et celle que les vrais catholiques canadiens ne manqueraient pas d'éprouver à la suite des incidents de l'élection de Charlevoix, où l'action soi-disant politique du clergé, la plus légitime, du reste, et la plus naturelle, était contestée et flétrie, finalement condamnée le 28 février 1878 par la Cour Suprême. L'épiscopat, ému à juste titre, protestait donc énergiquement dans sa Déclaration contre la situation exceptionnelle faite au clergé, demandant l'amendement d'une loi, qui rendait possible une iniquité aussi flagrante.

Mgr Laflèche n'était pas homme à se reposer après un premier effort et sur une Déclaration. Il savait que le succès était fils de la persévérance et il persista à vouloir ce que l'intérêt de l'Eglise attendait du dévouement éclairé de ses interprètes, en situation de parler avec autorité. Aussi, le 26 février 1878, du séminaire des Trois-Rivières, il écrivait à Son Excellence Mgr Conroy, Evêque d'Ardagh, Délégué apostolique au Canada, ce qui suit :

« Monseigneur,

» La session du Parlement touche à sa fin, et il est inutile » aujourd'hui de s'occuper du projet de loi en question. Ce- » pendant, la protestation des évêques (du 26 mars 1877), contre » l'interprétation de la loi donnée par la Cour Suprême au sujet » de l'influence indue cléricale est là et dit encore à tous les » catholiques l'opinion et le désir de l'épiscopat sur cette

» grave question. Si nous n'avions pas contre nous les catho- » liqucs libéraux, qui ont, les premiers, soulevé et décidé cette » question en leur faveur, nous n'aurions pas grand' chose » à craindre des protestants. Il me semble, non moins, que » c'est aux législateurs k agir et à voir ce qu'il est possible » de faire, ou à nous faire connaître les difficultés qui les » arrêtent, s'ils croient qu'il est impossible d'accéder à notre » demande.

» Nous ne devons pas, nous autres, même admettre ces » difficultés avant qu'il nous les aient exposées; si nous les » trouvons réellement fondées, il nous sera facile de leur » répondre : Nemo tenetur ad impossibile.

» Il me semble néanmoins que la loi pourrait être modi- » fiée sans toucher à la question, et il y aurait certainement » moins d'inconvénients à l'exécuter ainsi, négativement. Les » violations de la loi électorale qui ont eu lieu et qui ne » manqueront sans doute pas de se produire aux prochaines » élections, donneront probablement occasion à des amende- » ments: ça sera le temps favorable pour faire disparaître » cette ambiguïté, qui a donné lieu à cette interprétation dont » nous avons eu à nous plaindre.

» Je demeure, avec la plus haute considération, de Votre » Excellence, le tout dévoué serviteur et frère en Jésus- » Christ.

» f L- F-, Evèque des Trois-Rivièrcs. »

Le 22 mars 1878, nouvelle lettre de Mgr Laflèche, à Mgr Conroy, Délégué apostolique, ainsi conçue :

Evêché des Trois-Rivières

« Monseigneur,

» Voici notre province en pleine effervescence électorale, » et les journaux vous ont fait connaître pour quelle cause » étrange. La conduite fie notre Lieutenant-gouverneur dans le » renvoi du ministère Boucherville, est sans antécédent dans

» le pays, et il vous est facile de comprendre l'excitation » qui en résulte. ,Ce qu'il y a de regrettable en ce temps, » c'est d'entendre les libéraux, invoquer en leur faveur le » nom vénéré de Monseigneur le Délégué, et que c'est l'opinion » qui prévaut, en grande partie, dans le pays. Il y a trois jours, » dans une réunion nombreuse des personnes les plus res- » pectables de mon diocèse, je me suis trouvé dans la nécessité » de contredire énergiquement l'un des rouges les plus mar- » quants de mon diocèse, qui invoquait ainsi en ma pré- » sence, le nom de Mgr Conroy en faveur des libéraux.

» Ce qui s'est passé depuis trois mois nous fait voir clai- » rement, que la révolution s'avance à grands pas au mi- » lieu de nous.

» Je vais rappeler de mon mieux leurs devoirs de chré- » tiens aux électeurs, et recommander au clergé d'observer » fidèlement les règles de conduite tracées dans la lettre » collective du 11 octobre dernier1.

» Pour détruire l'impression erronée répandue généralement, » que Nous avons abandonné la Pastorale du 22 septembre » 1875 2, il serait bon, je pense, d'en publier les extraits » les plus propres à éclairer les électeurs en ce temps-ci, » et j'aimerais à savoir ce qu'en pense Son Excellence.

» Peut-être, hélas! qu'une portion assez large de notre peu- » pie s'est déjà abreuvée suffisamment aux sources empoi- » sonnées de la presse libérale et impie de la France, pour » attirer sur le Canada quelques-uns des fléaux qui ont si » violemment agité et ébranlé notre ancienne mère-patrie.

» Que le Seigneur ait pitié de nous, et qu'il préserve de » ces malheurs notre chère Eglise du Canada.

» Avec la plus haute considération de Votre Excellence, » le très humble et très dévoué serviteur en Jésus-Christ.

» f L. F., Evêque des Trois-Rivières.

1. Voir Voix Canadiennes, Vers l'Abîme, tome II, pages 87 et suivantes, par Arthur Savaète, chez Savaète, Paris, 1 vol. 5 francs.

2. Voir Voix Canadiennes, etc., tome II, pages 42 et suivantes.

Nous signalons au lecteur le passage de cette lettre où le courageux évêque, avec autant de délicatesse que de franchise, signale au Délégué apostolique l'usage qui se fait de son nom et de son autorité, dans les milieux les moins favorables ,à l'Eglise.

Rappelez-vous à cette occasion les articulations de l'auteur de La Source du Mal de l'époque au Canada.

Mgr Conroy se méprenait absolument sur le degré de contamination libérale dont souffrait alors le Canada. Il croyait sincèrement, d'après les' on-dit de Québec et les assurances de l'archevêque Taschereau, que les principes pervers de l'Europe n'avaient pas franchi l'Océan, que les libéraux étaient des êtres ou chimériques ou inoffensifs, que la maçonnerie américaine était différente de la maçonnerie qui inspira la Jeune Italie contre Rome, et les républicains librespenseurs de France contre les plus recommandables institutions chrétiennes. S'il ne les recommandait pas précisément comme des modèles à suivre, il était loin de les réprouver comme des ennemis avérés, et il s'étonnait naïvement de toute cette hostilité fâcheuse qu'évêques mal avises et catholiques intransigeants leurs témoignaient en toutes circonstances. Le pauvre homme!

Et c'est le danger que faisait courir tant d'aveuglement à son troupeau, comme à l'Eglise canadienne qui remit la plume dans la main d'un bon pasteur et lui arracha cette brochure, ce pamphlet comme disent improprement en l'approuvant les évêques de Chicoutimi et d'Ottawa1, intitulée : L'Influence spirituelle indue, que Mgr Laflèche répandit et soumit d'abord aux évêques ses collègues qui l'apprécièrent hautement.

A son sujet, en effet, Mgr Langevin écrivait le 21 janvier 1881 : « Je partage l'opinion de Mgr Laflèche sur l'opportunité de faire amender la loi électorale à propos de la pré-

Page 1