‹ Condamnations arbitrairesChapitre 30 sur 53 · Voir Voix Canadiennes, tome II; page 284, note · texte numérisé non relu

Voir Voix Canadiennes, tome II; page 284, note

l'archevêque consultant le leur avait suggéré; et, puisque trois ne pouvaient encore l'emporter sur quatre, Mgr Taschereau ajoutait en substance : Je partage l'avis des trois, ce qui fait, vu ma qualité, plus d'opposants qu'il n'en faut pour le maintien du statu guo, c'est-à-dire l'oppression, l'annulation du clergé catholique en faveur du parti libéral dûment condamné pour ces doctrines perverses, et dès lors invinciblement triomphant, uniquement par la grâce et la complicité inénarrable de cet étrange chef spirituel de l'Eglise du Canada! Voilà l'attitude de Taschereau prise sur le vif, et voilà son geste fatal, son erreur ou son crime, dont l'historien doit faire état, tout en recherchant les mobiles qui le faisaient agir, et les conséquences, dès lors inéluctables, qui furent moralement si désastreuses.

Mgr Laflèche communiqua aussi sa brochure à l'honorable J. A. Chapleau, alors premier ministre de la province de Québec, et il disait à Son Excellence : « Dans mon humble opinion, il ne faudrait pas traiter cette question (l'Influence indue) au point de vue des partis politiques, mais bien au point de vue religieux et constitutionnel; car tel est son véritable caractère.

» Tous les amis de la liberté et des Droits de l'Eglise, à quelque parti politique et à quelque croyance religieuse qu'ils appartiennent, doivent désirer que cette loi soit modifiée, de manière à ne pouvoir être étendue au domaine religieux; et il n'y a que ceux qui veulent soumettre l'Eglise à l'Etat, c'est-à-dire Dieu à César qui peuvent en vouloir le maintien... » •

Mgr Laflèche assure que rien ne serait plus facile, que d'obtenir du législatif l'amendement désirable par tous, et il recherche le moyen le plus pratique d'y arriver sans causer d'agitation politique ou une crise ministérielle.

Cependant il ne se fait pas d'illusion, puisqu'il ajoute : « Je pense bien que vous rencontrerez devant vous toute l'influence occulte de la franc-maçonnerie, qui est déjà énorme

dans le pays, beaucoup plus qu'on ne le croit et qu'il pourrait réformer une alliance avec le fanatisme protestant et les libéraux radicaux ». Il ne doute pas, non plus, que le ministère ne triomphe de cette opposition, qui peut-être ne surgira pas, puisque les honnêtes protestants devaient se rendre facilement compte qu'ils étaient aussi intéressés que les catholiques dans cette affaire1.

Non content de saisir évêques et ministres de cette question qui l'inquiétait à si juste titre, Mgr Laflèche en entretenait les publicistes bien intentionnés, et il écrivait entre autres choses, le 9 avril 1881, à Israël Tarte, écr. rédacteur en chef du Canadien, ce qui suit :

« Mon cher Monsieur, le moyen incontestable d'assurer le changement de la loi de l'influence indue, est sans aucun doute celui que vous indiquez, l'action énergique de l'épispiscopat sur le ministère. Mais ce moyen n'étant point à espérer, faut-il renoncer à tout autre? Je ne le pense pas, et vous non plus, j'espère. Si l'on ne peut décider les ministres à s'en charger et à en faire une question ministérielle, il faut donc en saisir la Chambre comme question libre. Dans ce cas, le député que les circonstances semblent le mieux avoir préparé pour cela, c'est M. Matthieu de Sorel. La part active qu'il a prise dans la contestation de Berthier, l'a mis tout à fait au courant des principes qui se rattachent à cette grave question, et il a pu constater par lui-même les désordres scandaleux et les funestes conséquences qu'entraîne à sa suite cette invocation inconstitutionnelle du domaine religieux par l'autorité civile. J'ai été heureux d'apprendre tout dernièrement qu'il s'en chargera volontiers, et je ne doute pas que vous lui donnerez avec vos amis tout l'appui possible.

» Je suis d'avis que dans le cas même ou il n'y aurait pas de chance de succès, il faudrait néanmoins la présenter, et provoquer un vote sur cette mesure afin que l'on connaisse les hommes sur lesquels on peut compter pour la protection

1. Voir lettre, dans le tome II des Voix Canadiennes, page 288, note.

de nos droits religieux. Si cette loi atteignait en fait les protestants et les franns-maçons, comme elle atteint les catholiques vous savez quel tapage et quelle ardeur ils apporteraient pour la faire disparaître.

» Faudra-t-il en venir à croire que les catholiques ont moins de courage et de zèle pour la défense de leurs droits les plus sacrés qui sont ceux de Dieu et de son Eglise, que les protestants n'en ont pour la protection de leurs erreurs, et les francs-maçons pour la défense et l'extension de leurs loges athées et anti-sociales ? Non, il n'en sera pas ainsi ; j'ai encore une meilleure opinion de la foi et de l'honneur de mes compatriotes, chargés de la protection et de la défense de nos droits religieux et nationaux, et je ne pourrai l'admettre que sur une déclaration officielle de leur part, par un vote sur cette mesure.

» Il y a des misères dans le ministère et des divisions dans le parti conservateur et ce que vous m'en dites ne me surprend pas.

» Gardez-vous cependant de vous laisser aller au découragement pour cela. La violence de la tempête n'est pas le moment où il faut abandonner le vaisseau, c'est au contraire le plus fort motif de tenir bon à son poste.

» Je comprends les désagréments et les déboires auxquels vous êtes en butte de temps à autre. Je comprends également que la nature en .souffre ; mais encore une fois tenez bon et défiez-vous du découragement, qui ne vient point de Dieu, mais d'ailleurs, soutenez jusqu'au bout le bon combat.

» Vous aimez la vérité, vous la proclamez, vous la défendez courageusement. Eh! bien rappelez-vous que sa force est irrésistible, et que tôt ou tard elle doit l'emporter. Magna vis veritatis et prœvalebit.

» Ce qu'il y a de plus pénible dans le noble combat a soutenir pour sa défense, c'est quand ceux qui l'aiment également, ne s'entendent point sur les moyens à prendre pour en assurer le triomphe. Vous voyez que ces divergences d'opi-

nion sur les moyens se rencontrent partout. En ces circonstances critiques il faut d'abord s'armer d'un courage inébranlable, d'une patience inaltérable, d'une cbarité inépuisable, et joindre la simplicité de la colombe à la prudence du serpent, puis prier Dieu de nous donner son esprit de lumière et de force, et consulter ceux que l'on croit être* les plus propres à nous bien diriger selon les voies du Seigneur; puis attendre en paix l'issue de la lutte en tombant en homme de cœur et honorablement à son poste. Quand il le voudra.

» Pardonnez-moi ce franc-parler, mais je sais que le cœur a besoin quelquefois de ces mots d'encouragement. C'est pourquoi je demande à Dieu de vous soutenir et de vous avoir toujours sous sa Sainte Garde.

» Dans cet espoir, je vous prie d'agréer l'assurance de mon plus entier dévouement.

» (Signé) f L. F., Ev. des Trois-Rivières. »

Cependant Mgr Taschereau, qui ne pouvait s'endormir ni, pour diverses raisons, se désintéresser de la question, écrivait encore à Mgr Laflèche le 21 avril 1881, disant :

« Monseigneur, je viens d'avoir une conférence assez longue avec l'Honorable M. Chapleau, qui est venu m'exposer ses vues et ses craintes au sujet de l'amendement de la loi électorale.

» Suivant lui : 1° jamais le gouvernement fédéral ne consentira à laisser passer une mesure semblable dans le gouvernement d'Ottawa; 2° dans notre province, aucun gouvernement ne tiendra s'il veut favoriser cette mesure, car l'élément protestant dont il ne peut point se passer, s'y opposera toujours ; 3° une mesure de cette importance ne peut pas être laissée à la discrétion des députés en dehors du ministère, ni être considérée comme une question libre, car elle touche de trop près à l'administration pour qu'un ministère puisse rester indifférent; 4° supposé qu'elle passe aujourd'hui, tôt

ou tard, et même plus tôt qu'on ne le pense, il y aura une réaction qui rétablira la loi, peut-être même avec encore plus de sévérité, surtout s'il y a des imprudences de la part du clergé. Je me suis permis de lui dire qu'à la vérité notre déclaration du 26 mars 1877 pouvait être regardée comme une demande permanente de la part des Evêques, mais aussi qu'à deux reprises différentes, en juin 1880 et en février dernier, nous étions convenus de ne point faire instance jusqu'au moment où le temps le plus opportun serait arrivé pour une mesure de cette importance.

» Pour ma part, je déclare encore une fois en toute sincérité, que je ne crois pas prudent de signer en ce moment une mesure comme celle-là. il faut prendre les membres, non pas comme ils devraient être, mais tels qu'ils sont, il faut tenir compte des circonstances avant de se jeter à corps perdu dans une voie qui peut conduire à un abîme. Le temps favorable viendra-t-il jamais ? Je ne sais ; mais je parle pour le présent et non pour l'avenir qui appartient à la Providence. En attendant ce jour, si le clergé veut se maintenir dans les bornes qui lui sont prescrites par nos mandements et nos circulaires, nous naviguerons sans trop de danger.

» Veuillez agréez, Monseigneur, l'assurance de mon dévouement.

» f E. A., Arch. de Québec. »

Ainsi donc, selon Mgr Taschereau, au moment où tout laissait espérer une réforme électorale satisfaisante, il fallait prendre les membres, non pas comme ils devraient être, mais tels qu'ils étaient, il fallait tenir compte des circonstances avant de se jeter à corps perdu dans une voie qui pouvait conduire à un abîme!

Mais c'est l'abîme qu'il voulait éviter, tout comme l'abîme que les esprits pusillanimes de France, disant que tout chez nous pouvait bien durer autant qu'eux-mêmes, quittes à voir ensuite voguer la galère, ont essayé de longer sans le son-

der; cet abîme a servi de tombeau à ses espérances aussi bien qu'aux illusions de ses successeurs experts en combinaisons savantes et en compromis aventureux. Et c'est ce qui amena Mgr Laflèche à écrire à l'hon. M. Mathieu, le 6 mai 1881, avec une indéfinissable mélancolie, comme n'en éprouvent que les grands désabusés :

« Mon cher Monsieur, — Ad impossibile nemo tenetur ! Merci » de votre bonne volonté; le bon Dieu vous en tiendra compte, » j'en ai la confiance, et persévérez dans ces sentiments » chrétiens qui vous font tenir fermement à la liberté du » culte catholique et au respect des Droits sacrés de l'Eglise. » De mon côté, j'ai fait ce que j'ai pu pour obtenir le redres- » sèment d'une loi, dont l'interprétation a été jugée par les » Evêques de la province une violation de cette liberté et » de ces droits garantis par la Constitution... Cinq évêques » sur huit ont approuvé mes vues sur la convenance de » faire régler au plus tôt, cette grave question; la députation » y était préparée et l'aurait réglée sans difficulté, d'après » ce que j'ai appris de bonne source, et vous êtes vous-mêmes » de cette opinion. Et voilà que ceux qui ont demandé l'amen - » dément de cette loi (Taschereau et ses tenants) s'y refusent » pour des raisons que j'ignore et des craintes que je ne crois » pas fondées; mais cependant, que je respecte, à cause de » l'autorité dont ils sont revêtus.

» En conséquence je n'insisterai pas davantage à cause » des inconvénients qui pourraient en surgir... »!!!...

Néanmoins il restait constant que les Evêques n'avaient pas changé d'opinion sur la funeste interprétation de ceîte loi qu'ils désiraient toujours voir amendée au plus tôt.

Et pour ces motifs durables et subsistants, je mets sous les yeux de mes Lecteurs la brochure de Mgr Laflèche. qui fit une si grande impression sur l'opinion publique du Canada et rallia, nous l'avons vu, l'adhésion unanime des évêques, bien que quelques-uns fissent quelques réserves sur l'opportunité de la suite à y donner au législatif.

INFLUENCE SPIRITUELLE INDUE r DEVANT LA LIBERTÉ RELIGIEUSE ET CIVILE

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