XIX. — Absurdité de ï omnipotence de la loi humaine
Mais l'hon. Président exprime sa doctrine sur l'omnipotence de la loi humaine encore bien plus clairement dans un autre passage de ses considérants. Voici ses propres paroles : « Quelle est la limite de la loi humaine en général ou » dans un cas particulier? Je refuse de discuter ce point. » Pour nous elle n'en a d'autres que les limites mêmes des » expressions qui la rendent. Nous sommes les officiers asser- » mentes de la loi. Ce qu'elle' dit clairement, nous devons re- » connaître qu'elle le dit ». Un peu plus loin, l'hon. Président rend encore plus clairement sa pensée par un exemple. « Prenez le cas, dit-il, d'un candidat promettant de présen- » ter une mesure pour le rappel des lois contre le vol et le » meurtre fondées sur le clécalogue. Certainement que l'on » ne pourrait raisonnablement considérer comme un acte d'in- » fluence indue le fait de dire qu'un tel candidat et ceux qui » le soutiennent mettent en danger leur salut. Cependant en » rapprochant un tel acte de la lettre du statut, il serait
» peut-être possible d'y voir légalement de l'influence indue » parce que le droit de voter est un droit politique protégé » par le statut, et considéré simplement comme un droit poli- » tique qui doit être protégé dans! la personne; le voteur a » le droit de voter comme il Veut! »
Selon Thon. Président, la loi humaine en pratique est donc sans limite possible; ce qu'elle dit clairement doit être reconnu légal, et les juges qui sont les officiers assermentés de la loi, doivent l'adjuger et le faire exécuter. La loi naturelle, la loi divine, la raison humaine, et devant cette légalité aveugle qui en exige l'exécution au nom du serment même, jusqu'au rappel des préceptes du décalogue contre le vol et le meurtre!
On comprend que le cœur honnête et sensible de l'hon. Président se révolte à la vue de pareilles conséquences, et qu'il désirerait y trouver un remède dans la raison humaine, quand il dit que l'on ne pourrait raisonnablement trouver coupable d'influence indue le curé qui enseignerait que le candidat qui voudrait abolir les commandements de Dieu contre le vol et le meurtre, et ceux qui le soutiendraient mettraient leur salut en danger. Mais l'honnêteté et la sensibilité ne peuvent rien contre les lois inexorables de la logique. L'intelligence humaine, en admettant un principe faux, en admet nécessairement les conséquences. C'est ce que sa belle imelîigence démontre quand il dit dans le même endroit : raisonnablement il n'y a pas d'influence indue à s'opposer à l'abolition des préceptes du décalogue, mais légalement il y en a!
Heureuse l'intelligence qui vient à s'apercevoir de la fausseté d'un principe qu'elle avait d'abord cru vrai, par l'absurdité des conséquences qui en découlent, et qui révoltent les cœurs honnêtes. C'est ce que l'on appelle la démonstration ah ahsurdo ! Nous remercions l'Honorable Président de nous avoir ainsi démontré l'absurdité de l'omnipotence de la loi humaine qui conduit dans le cas présent à déclarer légalement coupable d'influence spirituelle indue, le prêtre
qui s'opposerait par le refus des sacrements à l'élection d'un candidat qui voudrait abolir les préceptes du décaJogue contre le vol et le meurtre.
L'histoire est là pour nous redire que c'est sur ce principe absurde du pouvoir illimité de la loi humaine que se sont appuyés tous les despotes pour tyranniser leurs peuples, et que le mal a été sans remède quand les magistrats se sont crus obligés, en vertu de leur serment d'office, et au nom de Dieu, d'obéir aveuglément et comme les automates à la légalité de ces lois et statuts iniques, et d'en ordonner l'application, quelque révoltante qu'elle fût. C'est en vertu de ces principes absurdes que Nabuchodonosor et Néron défendaient, sous peine de mort, par leurs décrets impies et sacrilèges, d'adorer le vrai Dieu et ordonnaient de même de rendre le culte divin aux idoles. Leurs juges non moins coupables, se croyaient obligés par leur serment d'office, à faire jeter Daniel dans la fosse aux lions, crucifier saint Pierre et décapiter saint Paul, par respect pour la légalité de ces décrets !
Non, la loi humaine n'a pas un pouvoir illimité! et la première condition pour qu'elle mérite le nom de loi, c'est qu'elle soit juste et conforme à la loi naturelle et à la loi divine, dont elle ne peut être qu'une application déterminée. « Si la loi humaine, dit l'auteur des Institutes du droit naturel, » prescrit quelque chose de déshonnête, elle est nulle de » plein droit, par l'autorité supérieure de Dieu qui défend » de faire ce ^qu'elle commande. Les païens eux-mêmes con- » naissaient cette vérité, et Cicéron disait qu'une loi humaine » qui ordonnerait quelque chose d'opposé à la loi naturelle » et divine, ne mériterait pas plus le nom de loi, que les » complots des brigands. » Inutile de dire que les théologiens catholiques enseignent unanimement cette vérité que la loi humaine doit être juste et conforme à la loi de Dieu, qu'une loi injuste ne peut obliger; qu'elle est, par Je fait même de son opposition à la loi de Dieu, radicalement nulle, et ne
mérite pas le nom de loi. En conséquence le juge n'a pas plus le droit de l'appliquer que le Souverain de la décréter. « Par moi les Législateurs font les lois justes, et les hommes revêtus du pouvoir administrent la justice ». (Prov. VIII. 15).