I. — Raison de cette profession de foi
Un savant abbé, ami du journal libéral de Québec, Y Electeur, a été scandalisé de ce qu'en parlant du Pape, nous avons dit : « Il est le juge Suprême et infaillible en tout ce qui se rattache à la foi et aux mœurs ». Ce savant abbé n'a pas hésité à déclarer que c'est là « une erreur théologique qui constitue une « grosse hérésie ». L'erreur se trouve, prétend-il, dans les mots « juge infaillible », qui tendent à dire que le Pape est infaillible en tant que « juge ». Selon sa doctrine « le Pape est juge en dernier ressort, et ses déci- » sions doivent être obéies comme celles de tout tribunal » suprême. Mais l'Eglise n'a jamais dit que le Souverain » Pontife ne peut se tromper dans ses décisions. »
Ce grand théologien après avoir ainsi décidé ex cathedra que nous sommes tombé dans une « grosse hérésie », charge son ami, le rédacteur de la feuille libérale, de relever cette erreur; il l'assure qu'en ce faisant, il lui fera plaisir, et qu'il rendra service à la religion.
Ayant ainsi pourvu à la sûreté de la doctrine et au bien de la religion, il nous administre une correction fraternelle avec mie charité véritablement libérale. « Il y a, dit-il, des » gens qui croient se montrer bons catholiques en exagé-
» rant les prérogatives du Souverain Pontife, en lui don- » nant l'infaillibilité pour toutes sortes de choses, et en met- » tant cette infaillibilité à toutes les sauces. Ils confondent » l'infaillibilité avec l'impeccabilité, avec l'inspiration, etc. «. » Tout cela, continue-t-il, est déplorable et fait un mal infini » à l'Eglise. Ce sont ces exagérations dues à l'ignorance de » gens" d'ailleurs bien intentionnés qui fournissent leurs meil- » leures armes aux adversaires de l'infaillibilité : il est facile » d'en prouver le ridicule, et, chez ceux qui les prennent pour » la vraie doctrine, ce ridicule retombe sur l'Eglise. »
Après une démonstration aussi péremptoire de notre erreur par le savant abbé, le rédacteur de la feuille libérale déclare que n'étant pas théologien, il n'aurait pas osé se risquer à traiter une question aussi délicate; que pour se rendre au désir du savant abbé, son ami, il n'a rien de mieux à faire pour la relever que de publier la partie de sa lettre qui dénonce cette grosse hérésie. (L'Electeur du 25 janvier 1881).
C'est ainsi que l'on entend la doctrine catholique sur l'infaillibilité pontificale dans le camp libéral! C'est ainsi que l'on y pratique la charité chrétienne à l'égard des pauvres ignorants qui essaient dans leur bonne volonté de défendre, à la suite de leurs Evêques, la liberté de leur Mère la Sainte Eglise, menacée jusque dans ses droits les plus sacrés : la prédication de la parole de Dieu et l'administration des sacrements!
Quand nous avons commencé ce travail sur « l'influence spirituelle indue » pour la défense du Clergé, et la revendication de la liberté pleine et entière à laquelle les Curés et autres prêtres, ayant charge d'âmes, ont droit dans l'exercice de leur saint ministère, nous étions loin de penser que la première attaque nous viendrait d'un abbé auquel l'Electeur donne le titre de curé, et sous une forme aussi inconvenante, et un fond aussi erroné.
Nous avions d'abord pensé à ne lui donner que la réponse du silence. Mais comme les prétentions de ce savant abbé
dénotent une complète ignorance sur la question de l'infaillibilité pontificale, nous avons cru qu'il valait mieux profiter de cette occasion pour signaler la gravité du virus libéral qui infecte un certain nombre d'esprits en cette province, et qui a pénétré même jusque dans les rangs du sanctuaire, comme on le voit par cet abbé. Nous pensons de plus qu'il pourra être utile à plusieurs d'exposer clairement, mais brièvement, l'enseignement des théologiens catholiques les plus autorisés sur ce point fondamental de la doctrine de l'Eglise. Telles sont les raisons qui nous ont engagé à formuler la présente profession de foi sur l'infaillibilité du Souverain Pontife.
II. — Oubli des règles disciplinaires dans la conduite du savant abbé
Avant d'examiner la doctrine erronée de ce savant abbé sur l'infaillibilité pontificale, il ne sera pas mutile de constater l'oubli complet qu'il a fait des règles disciplinaires données par les Evêques de la Province aux écrivains et à la presse catholique dans le Ve Concile provincial, et leur Lettre Pastorale du 22 septembre 1875.
Au commencement de leur décret sur les écrivains catholiques, p. 65 et suivantes, ces Prélats exhortent les: écrivains catholiques à défendre les saines doctrines quand l'occasion s'en présente, et ils citent à l'appui de cette direction un long extrait de l'encyclique « Inter multipliées », dans lequel Pie IX fait voir les services que ces écrivains rendent à la cause de l'Eglise, et où il les recommande à la bienveillance et à la protection des Evêques. « Votre charité, dit » ce grand Pape, et votre sollicitude épiscopale devra donc » exciter l'ardeur de ces écrivains catholiques animés d'un » bon esprit, afin qu'ils continuent à défendre la cause de la » vérité catholique avec im soin attentif et avec savoir; que » si, dans leurs écrits, il leur arrive de manquer en quelque
» chose, vous devez les avertir avec des paroles paternelles » et avec prudence ». Puis ces Prélats donnent aux écrivains religieux les règles pratiques qu'ils doivent suivre pour se conformer aux vues du grand et saint Pape Pie IX.
Ces règles, les mêmes Prélats les résument comme suit dans leur lettre pastorale du 22 septembre 1875, en encourageant de nouveau ces défenseurs des droits de l'Eglise. « Hon- » neur et gloire, disent-ils, à ces écrivains catholiques qui » se proposent avant tout de propager et de défendre la vérité ; » qui approfondissent avec un soin scrupuleux les questions » importantes qu'ils sont appelés à. traiter! Mais que répon- » dront au Souverain juge les écrivains pour qui la politi- » que telle qu'ils l'entendent, c'est-à-dire, l'intérêt de leur » parti, est la règle suprême; qui ne tiennent, pas compte de » l'Eglise; qui voudraient faire de cette Epouse du Christ » la vile esclave de César; qui négligent ou même méprisent » les avis de ceux que Jésus-Christ a chargés d'enseigner » les vérités de la religion? »
Ce sont ces tendances funestes que nous nous sommes appli- ' que à combattre, dans ce que nous avons écrit sur l'influence spirituelle indue; c'est pour revendiquer et faire respecter la pleine et entière liberté de l'Eglise en ce pays, que nous avons exposé clairement et affirmé ses droits imprescriptibles à se régir et se gouverner selon ses propres lois, puisqu'elle est une société parfaite en elle-même et indépendante- En agissant ainsi, nous n'avons voulu que nous conformer aux désirs exprimés par le grand et saint Pape Pie IX, et suivre la direction donnée aux écrivains catholiques par les Evêques de la province.
Voici comment ces Prélats résument dans leur lettre pastorale les devoirs de la presse, tels que tracés dans le Ve Concile de Québec :
lô « Traiter toujours ses adversaires avec charité, modé- » ration et respect; car le zèle pour la vérité ne saurait » excuser aucun excès- de langage;
2° » Juger ses adversaires avec impartialité et justice, comme » on voudrait être jugé soi-même;
3° » Ne point se hâter de condamner avant d'avoir bien » examiné toutes choses;
4° » Prendre en bonne part ce qui est ambigu;
5° » Enfin ce que l'Eglise n'a point condamné, on peut » bien le combattre, mais non le mal noter. »
Le savant abbé qui nous a attaqué avec tant d'aigreur, peut-il se rendre le témoignage qu'il a bien suivi ces règles si sages, en nous traitant d'ignorant, en qualifiant, sans aucune preuve, d'erreur théologique et de grosse hérésie, une proposition certainement orthodoxe et conforme à la doctrine de l'Eglise, en nous accusant faussement et sans aucune raison de confondre l'infaillibilité avec des erreurs aussi palpables que celles de l'impeccabilité, de l'inspiration, etc., et en concluant de toutes ces fausses et injustes imputations que nous faisons un mal infini à l'Eglise, et que nous la couvrons de ridicule aux yeux des adversaires de l'infaillibilité, en leur fournissant leurs meilleures armes pour combattre ce dogme fondamental du catholicisme?
Le savant abbé, dans son zèle indiscret, a même mis de côté le précepte évangélicpie de la correction fraternelle; au lieu de nous reprendre charitablement et en secret, ou au moins en présence de quelques témoins seulement, et de nous dénoncer à l'Eglise en cas de résistance, il trouve plus expéditif de nous dénoncer publiquement par la voie de la presse en nous calomniant, et de charger le rédacteur laïque d'une feuille libérale de nous convaincre dans son journal d'er- Teur tbéologique, et de grosse hérésie.
Tout cela peut convenir à la tactique libérale et passer même pour de l'habileté dans ce camp, puisque c'est un moyen de détourner l'attention du sujet principal qui est l'influence spirituelle indue! Mais aux yeux des enfants respectueux et
soumis de l'Eglise, tout cela est indigne du caractère sacerdotal, indigne du respect et de la soumission promis par le prêtre à l'autorité de son évêque au jour de son ordination. Car ces règles de prudence et de charité données p, tous les écrivains catholiques par les Evêques de la province, dans leur Concile et leur Lettre pastorale, obligent encore plus les prêtres que les simples fidèles, à raison de la sainteté de leur état et du bon exemple qu'ils doivent donner ^u peuple chrétien.
III. — Définir, c'est mettre fin par un jugement, ou c'est juger en dernier ressort
Le savant abbé aurait mieux fait sans doute, de ne pas donner ainsi main-forte aux adversaires de la liberté de l'Eglise, mais plutôt de joindre ses efforts aux nôtres pour défendre et soutenir la courageuse revendication qu'ont faite Nos Seigneurs les Evêques de la province de Québec, en faveur des droits imprescriptibles de l'Eglise, et de la liberté du culte catholique, si gravement compromise par l'interprétation étrange donnée à la loi de l'influence indue. Nous regrettons sincèrement l'attitude inexplicable qu'il a prise dans une question qui touche de si près à nos plus chers intérêts religieux.
Voyons maintenant, s'il entend mieux la doctrine qu'il n'observe la discipline!
Nous avons dit en parlant des tribunaux ecclésiastiques : « Les juges des cas de conscience sont 1° Le curé dans sa » paroisse; 2° L'Evêque dans son diocèse; 3° L'Archevêque » dans sa province; 4° Le Pape dans l'univers entier. Il est le juge Suprême et infaillible en tout ce qui se rattache à la foi et aux mœurs.
C'est cette dernière proposition qui a blessé la scrupuleuse orthodoxie du savant, abbé. Il y a trouvé une erreur
théologique qui constitue une grosse hérésie; ; et il dit que « cette erreur théologique se trouve dans les mots, juge su- » prême et infaillible », qui tendent à dire que le « Pape est infaillible en « tant que juge ». Et après avoir ainsi condamné cette proposition avec toute l'assurance d'un juge convaincu de sa compétence, il se pose en Docteur, et il déclare que le Pape est juge en dernier ressort, et que ses! décisions doivent être obéies comme celles de tout autre tribunal suprême; mais que l'Eglise n'a jamais dit que le souverain Pontife ne peut se tromper dans ses décisions. Pour toute preuve! d'une doctrine aussi téméraire, il se contente de citer le passage suivant de la constitution do l'infaillibilité pontificale qui enseigne précisément le contraire : « Voici dit-il, le seul cas dans lequel le pape est infailli- » ble : c'est quand jl parle ex cathedra, c'est-à-dire, lorsque » dans l'accomplissement de !son office de Pasteur et de Doc- » teur de tous les chrétiens, en vertu de son autorité su- » prême, il définit ,une doctrine concernant la foi et les » mœurs comme devant être tenue par l'Eglise universelle. »