KHPIHISHE
la vérité, nous ne devons omettre aucun des caractères qui, à d'autres points de vue, distinguent les deux systèmes.
De même que pour la solution des problèmes de la métaphysique, l'empirisme aboutit à autre chose qu'à de simples combinaisons logiques ou à des conclusions purement verbales; de même en psychologie il sîût concilier les droits de l'expérience et de la raison, et expliquer de la manière la plus simple et la plus naturelle l'origine et la formation des idées.
Fidèle à son principe que la substance immatérielle, une et indivisible, se développe tout entière dans le premier, dans le moindre de ses actes en apparence , et que toutes les facultés de l'esprit ne sont rien autre chose que les différents aspects sous lesquels on peut considérer cette substance, suivant le plus ou le moins d'éneipe qu'elle déploie dans ses opérations, l'empiriste pose en fait que ce n'est ni avant ni après, mais pendant et avec l'expérience que la raison entre en exercice. Pour lui il n'y a pas comme deux espèces d'esprit, ou, si l'on veut, un esprit qui semble changer de nature, n'étant d'abord que la sensibilité, puis devenant tantôt l'entendement, tantôt la raison. Il ne voit partout qu'une âme, toujours identique à elle-même, soit dans les opérations du sens iatime, soit dans le phénomène
ZHPUIISIIE. 281
de la perception exlerae. Rien ne change que tes circonstances, les causes occasionndles qui provoquent l'activité intellectuelle. De cette manière les faits psychologiques s'expliquent naturellement; et de plus la certitude n'y perd rien; car, que la raison vienne après ou avant l'expérience, qu'importe? N'estrelle pas toujours la raison du même être? Dans l'un et l'autre cas n'aura-t-elle pas absolument la même autorité? Sur ce point reprocher quelque chose à l'empiriste, ce serait lui reprocher de n'avoir pas été mauvais psychologue et encore plus mauvais logicien.
Le rationaliste, au contraire, voulant attaquer l'adversaire- qu'il s'est créé à lui-même, et ne pouvant le faire qu'en reproduisant la théorie des idées innées, vient nous dire que « la raison précède l'expérience sinon dans l'ordre chronologique du moins dans Tordre logique » ; *t, après avoir trouvé ces deux mots, il s'imagine avoir renvwsé un système et en avoir fondé un nouveau I Et il ne s'aperçoit pas qu'il ne fait qu'introduire en psychologie une difficulté très-réelle, insurmontable et tout à fait inutile, comme nous croyons l'avoir prouvé ailleurs.
Quand on cherche les causes qui ont pu déterminer les rationalistes à tenter une révolution dont le résultat devait être de détruire toute psychologie véritable et de transformer la œétaphy-
sîque eu une chose qui cesse d'être sérieuse, on en trouve deux principales: 1^ La question générale de l'origine des idées mal comprise et mal posée; 2° une «rreur complète sur la manière dont cette question avait été résolue par les philosophes qu'il leur plut de qualifier du nom de aensualistes y et une confiance absolue dans je ne sais quelle objection qu'ils font à ces derniers; objection qu'ils regardent comme irr^agable, et qui n'est, au fond, que l'oubli d'une des rifles élémentaires de la logique.
Quelle est l'origine des idées? Nous avons ailleurs touché déjà cette question ; et nous avtins dit que rechercher l'origine d'une chose en général, c'est chercher de quoi cette chose est faite, et ce qui l'a faite ce qu'elle est ; en d'autres termes, c'est chercher sa matière première et sa cause formatrice, si c'est une chose inerte ; sa cause occasionnelle, si c'est une chose active par ellemême. Maintenant quelle est l'origine des idées? Déterminons ici la signification des mots. Qu'estce qu'une idée? Une manière d'être de l'esprit. La question s'est donc changée en celle-ci :
Quelle est l'origine des manières d'être de l'esprit? Déterminons encore ici le sens de ces nouveaux termes. L'esprit est une substance douée d'une activité qui lui est propre , et les manières d'être d'une substance active de sa nature ne sont rien
autre chose que ses actes. Netre question primitive s'est donc transformée en la question suivante : Quelle est l'origine des actes d'une substance active de sa nature? Ferons-nous la réponse nousmême? Nous craindrions de faire injure à la sagacité du lecteur. Il est par trop évident que la cause formatrice, la cause efficiente des idé^, c'est l'esprit lui-même; en d'autres termes, que les idées ont leur origine dans l'activité de l'esprit
Mais s'il est au-dessous de la gravité du philosophe de rechercher la cause efficiente des idées, parce que ta question est si simple qu'il &ufGt de la poser pour la résoudre, il n'en est pas de même de leurs causes occasionnelles; car c'est là le seul côté de la question qui puiëse et doive attirer l'attention du psychologue. Quelles sont les causes occasionnelles capables de provoquer l'activité de l'esprit? Simple question de fait, que l'observation peut résoudre. Autant il y aura de groupes distincts de circonstances analogues propres à faire penser l'âme, autant il y aura de causes occasionnelles de nos idées, ou, si l'on veut, autant de sources d'idées. Y a-tril d'autres points de vue sous lesquels on puisse considérer la question qui nous occupe? Selon nous, il n'en existe point : connaître la cause efficiente et les causes occasionnelles des opérations
de Tesprit, c'est connaître tout ce qu'il est possible de savoir sur l'origine de nos idées.
Les philosophes qui considéreraient à d'autres points de vue cette partie de la psycholc^ie s'engageaient dans des directions où plus ils avanceraient, plus ils s'égareraient loin de la vérité et à la recherche d'une chimère. Cependant c'est à peu près ce que les rationalistes ont fait. Chose étonnante! des deux questions qu'on peut se faire sur l'origine et la formation des idées, c'est précisément celle j^ui emporte avec elle sa réponse qu'ils ont fait l'objet de leurs méditations les plus profondes (1). C'est pour découvrir et pour expliquer la cause efficiente des idées que l'on s'est creusé la tête et <{\ie Ton a épuisé toutes les ressources de l'art oratoire; et, ce qui est plus grave, au lieu d'étudier l'esprit comme une réalité vivante, afm de déterminer la nature de ses modes et les limites de sa puissance, on l'a considéré comme une entité purement nominale; on est allé de l'abstrait au concret, ou, pour mieux dire, de l'abstrait à l'abstrait, c'est-à-dire des idées aux facultés, et l'on a donné à ces mots, à ces abstractions des caractères qui ne peuvent pas même convenir à la substance dont ils ne sont que les
(1) u La source de qos idées, comme celle du Nil, est un mystère. Qui démêlera ce qui se passe sous les voiles de la pensée d'un eoËiat?* [V. Cousin.)
différents points de vue. C'est ainsi que sur une question très-simple on est parvenu à amonceler des nuages si épais, qu'elle est devenue presque insoluble, ou du moins qu'on ne réseud plus qu'à l'aide des artifices d'une phraséologie toute conventionnelle.
Voilà la première cause qui a donné naissance au rationalisme : la question de l'origine des idées mal comprise et mal posée. Passons à la seconde.
Le problème de l'origine de nos connaissances avait été résolu d'une manière à peu près satisfaisante par l'école française. Condillac avait déterminé la cause efficiente de nos idées : l'activité de l'esprit; et leurs causes occasionnelles, qu'il réduit à peu près à quatre, comme nous le verrons tout k l'heure. Condillac proclame partout dans la théorie, aussi bien que dîms la pratique, l'autorité absolue de la raison ; il reconnaît nonseulement des vérités particulières, contingentes et relatives, mais encore des vérités universelles, nécessaires et absolues. Mais comme son dessein est de frapper du même coup le scepticisme et la haute métaphysique, c'est-à-dire ce qui est presque toujours inintelligible (l); et comme il ne
(1) Vollaire, je crois, fait quelque part celle obsenaHon : Si un philosophe écrit ou parle, et que personne ne le comprenne, on dit : Il fait <le la mé/apAi/sl^ue; mais s'il lui arrive de ne passe
pouvait arrirer à son but qu'en fasant concourir, pour la découverte de la vérité, l'évideace de fait ou de sentiment avec l'évidence de raison, la méthode expérimentale avec la méthode rationnelle, afin de fortifier l'une par l'auU^ la certitude métaphysique et la certitude physique, il lui arrive d'employer les mots exfêrience^ sensation, xenst expressions qui chez lui ne signiSent au fond rien autre chose que sms inlinie ou conscience, et qui d'ailleurs n'étaient pas de son temps plus odieuses que ne le sont de nos jours cer- 4aines expressions empruntées au voe^ulaire des matânalistes. Il n'en fallut pas davantage à certains critiques pour dénaturer la pensée de cet auteur, et pour donner à ses paroles une signification que lui-même ne leur avait pas donnée. L'expérience fut regardée comme la négation de toute vérité nécessaire ; la sensation fut réduite à n'être plus qu'une impression mécanique; et les sens qui n'appartiennent qu'à l'àme furent confondus avec les oi^anes du corps. Enfin Condillac,
comprenJre lui-nigme, on àilAKaitieh/iaute mélapht/sigue. < Plus je vais en avant, dit-il encore , et plus je suis confirmé dans l'idée que les systéroet de métaphysique sont pour les pbiloeophesce que les romans sont pour les femmes. Ils ont tous la v(^ue les uns après lesautres, et finissent tous par Être oubliés. Une vérité mathématique reste pour l'éternité, et les fantftmes mélapliysiques passent comme des rêves de malades ». {PAilosophie de ffewttm.)
EMPIM8MI. 387
accasé d'idéalîcme par ses contemporains (i), fut r^ardé par les psychologues, modernes comme le . (^ef du matérialisme , et le rationalisme fiit fondé. jQù dmc était la force de cette philosophie Dourdle? Quelle est la pierre ïuigulaire sor laquelle elle repose? Si on remonte aux principes du rationalisme, on lui trouve pour base un allument si faible, qu'on ne cr^rait jamais qu'il eût pu être employé par ub philosophe, si on ne le voyait, pour ainsi dire, stéréotypé dans tous les livres des partisans de cette école, et si on ne songeait d'ailleurs au procédé de dialectique qui distingue ces derniers de leurs adversaires, procédé qui consiste pour les uns à partir de conceptions abstraites pour arriver à des conclusions logiques, pour les autres à partir de données concrètes afin d'arriver à des connaissances positives. Voici ce qu'on objecte à la philosophie française : vous faites venir toutes nos idées de {'expérience; mais il y a dana notre esprit dra idées universelles, nécessîures et absolues; or l'expérience ne donne que les idées particulières, contingentes et relatives; donc du particulier, du contingent et du relatif vous laites sortir l'universel, le nécessaire et l'absolu. Voilà l'ai^ument des rationalistes dans toute sa forcel Quelle est
(i) D'Alembert, Kderol, l'abbé àe Lignac, etc. '
sa valeur? Sur quoi repose-t-il en définitive"? Sur l'oubli d'une règle de logique des plus simples : les rationalistes ont confondu Yextension d'une idée avec sa compréhenaon ; et ils saecombent ici sons nne double méprise, l'une bistorique, l'autre It^ique. Sans doute l'idée particulière, considérée dans son extension , ne contient pas l'idée universellel Hais personne n'a dit cela, personne n'a pu le dire; et l'historien philosophe se doit à lui-même de ne pas faire dire à ses adversaires ce qu'ils n'ont pas dit. Mais si, au point de vue de l'extension, l'idée particulière ne contient pas l'idée universelle , elle la contient au point de vue de la compréhfflision. Voilà ce que dit l'école française. Et c'est sur ce terrain qu'il fallait la suivre et l'attaquer. . .
J'ai un triangle sous mes yeux; ou, si vous voulez, je conçois un triangle déterminé. Cette perception ou cette conception, au point de vue de l'extension, ne comprend pas tous les triangles possibles; car le triangle que je perçois-ou que je conçois, est individuel ; il ne représente que luimême, puisqu'il ne peut être à la fois isocèle, scalène, rectangle, etc. Mais, dans sa compréhension, l'idée de ce triangle renferme tout ce qui convient à tous les trijmgles possibles, cette vérité, par exemple : que la somme des trois angles est égale à deux droits. Si on nous objectait que
ElfPlHlSHE. 289
c'est précisément le rôle de la raison de comprendre cette vérité universelle, le débat deviendrait une simple dispute de mots, les rationalistes appelant raison ce que les empiristes avaient appelé esprit, entendement, etc.; et il resterait toujours aux premiers la tâche très-difficile de prouver qu'il feut une faculté pour comprendre d'abord qu'une propriété essentielle convient à un objet particulier, et ensuite une autre faculté pour coipprendre que cette même propriété convient à deux,, à tcois, à tous les objets de la même espèce.
Dans sa compréhension, l'idée particulière contiwit donc l'idée universelle, et de plus beaucoup d'autres choses, puisqu'elle embrasse en même temps tout ce qui appartient h l'objet individuel qu'elle représente ; de manière que nous pourrions encore conclure ici que l'esprit humain déploie en quelque sorte plus de [Hiissance pour saisir une donnée expérimentale que pour saisir 4me donnée rationnelle; et, par conséquent, que la raison soit pure, soit impersonnelle^ surcharge la liste des facultés intellectuelles.
Nous croyons, avoir démontré ce que nous avions annoncé : le rationalisme n'aurait jamais vu le jour, si ses fondateurs s'étaient donné la peine de saisir le côté philosophique du problème de l'origine des idées, et s'ils n'avaient point déna-
turé la doctrine de leurs adversaires, en les accusant de faire dériver l'idée universelle de l'idée particulière, considérée au point de vue de son extension. Une question mal comprise et mal posée, une hypothèse incompréhensible et l'oubli d'une des règles tes plus simples de ta logique, voilà les fondements de ce système qui a fait tant de bruit, excité tant d'enthousiasme, et qui devait changer ta face du monde philosophique.
La philosophie française n'est donc pas renversée. Elle subsiste toujours , affermie sur sa base par les attaques mêmes du rationalisme.
L'école française, aussi bien que l'école rationaliste, reconnaît des vérités universelles, nécessaires et absolues ; en toute chose elle proclame la nécessité de l'évidence de raison : « L'évidence de fait, dit Condillac, doit toujours être accompagnée de l'évidence de raison. Celle-là donne les choses qui ont été observées ; celle-ci fait voir par quelles lois elles naissent les unes des autres. Il serait donc bien inutile d'entreprendre de considérer l'évidence de fait séparément de toute autre {!). »
L'école française consacre l'wnploi de la méthode rationnelle; mais, comme elle ne la sépare jamais de la méthode expérimentale, elle a par
(1) Art de raisonner, lîv, I, eh. 8.
KHPIRISME. 291
cela même un avantage qui lui est propre : c'est, (l'abord en psychologie, de ne jamais mêler les questions de faits aux simples questions de mots; et puis, en métaphysique, de ne pouvoir confondre les vérités concrètes avec les ventes abstraites, ni les idées qui ont à la fois la certitude objective et la certitude subjective avec les idées qui peuvent n'avoir que la dernière espèce de certitude: résultat que poursuit vainement le rationaliste, ou plutôt qu'il semble fuir le plus qu'il peut, et sans paraître s'en douter. Ënfm elle a ce mérite singulier de substituer aux vaines logomachies de l'école une science positive et pratique.
L'union de la méthode rationnelle et de la méthode expérimentale nous donne tout ce que nous pouvons savoir, en d'autres termes nos connaissances. Mais sur bien des choses l'homme est réduit à croire seulement. Au-dessous de nos connaissances se rangent donc nos croyances. Cellesci diffèrent essentiellement de celles-là. Nos connaissances, reposant sur une double évidence, l'évidence de raison et l'évidence de Eait, ont la certitude absolue. Nos croyances, au contraire, ne reposant que sur une seule évidence, l'évidence d'analogie, n'atteignent que la certitude morale. Dieu existe : je le sais, parce que je sens ou perçois la cause seconde, et que la cause seconde suppose la cause première. Le soleil se lèvera
demain : je le crois invinciblement; mais je n'en ai que la certitude morale.
La plus grande partie de nos croyances ont leur source dans l'induction. Les données inductives ont pour fondement dans l'esprit humain cette loi constitutive, ce principe instinctif, en vertu duquel, à la vue d'un phénomène quelconque, nous jugeons invinciblement que le même phénomène, les circonstances étant supposées les mêmes, a ett Heu dans le passé, et aura lieu dans l'avenir. Les jugements ihductifs sont provoqués par l'expérience, il est vrai ; mais ils ne peuvent jamais être accompagnés de l'évidence de fait,puisqu'ils ne portent que sur le passé ou sur le futur; ils n'admettent même pas l'évidence de raisonnement, puisque cette proposition : Le soleil s'est levé aujourd'hui, ne renferme pas cette autre ; Le soleil se lèvera demain. Ces sortes de jugements sont donc l'objet d'une méthode particulière; et de même que, pour nos connaissances, nous avons trouvé deux méthodes dont le concours fixe leur certitude absolue; de même, pour nos croyances, nous devons trouver une méthode qui détermine leurs différents degrés de prohabilité. Cette méthode est la méthode inductive.
Une théorie complète de cette méthode exigerait, selon nous, l'étude du principe inductif, con-
EMPIRISUE. 293
sidéré en lui-même, daas ses procédés, ses formes diverses, ses données et leur valeur respective, et enfin dans ses rapports avec le principe de causalité et la théorie des causes finales.
Noti'e but n'est point de l'examiner à tous t^es points de vue. Ce que nous nous proposons ici, c'est de montrer que l'école française en a tenu compte.
Si Condillac n'a pas dit du principe inductif tout ce qu'on pourrait en dire , personne du moins n'a mieux que lui parlé de l'utilité des hypothèses, des règles qu'elles comportent, et des erreurs où elles peuvent nous faire tomber. Depuis la simple conjecture jusqu'à l'analogie (1) qui s'appuie sur des rapports de ressemblance, sur la relation des effets à la cause et de la cause aux effets, des fins au moyen , et du moyen aux fins (2), it a marqué tous les degrés de la
(1) L'analugie est comme uds chaîne qui s'étend depuis les conjectures jusqu'à l'évidence, h {^rt de raisonner, llv. IV, eh. 3.)
(S) « Je juindrai encore unexemple,ariDde faire mieux sentir tous les difTérenls degrés d'analogie.
■ Je EupiKise deux hommes qui ont vécu si séparés du genre humain, et si séparés l'un de l'autre, qu'ils se croient chacun seul de leur espèce. 11 Taut me passer lasupposJtion toute violente qu'elle est. Si la première fois qu'ils se rencontrent, ils se hâtent de porte.r l'un de l'autre ce jugejuent , U est sensible comme moi, c'est l'analogie dans le degré le plus faible : elle n'est fon-
certitude morale. Il a déterminé le rôle de l'expérience et du raisonnement dans l'induction (1); il
dée que sur une resseinblaiice qu'ils n'ont point encore assez étudiée.
« Ces deux hommes, que la surprise a d'abord rendus immobiles, cominènœnt à se mouvoir, et l'un et l'autre raisonnent ainsi : Le mouvement que Je fais est déterminé par un principe qui sent : mon semblable se meut. Il y a donc en lui un pareil principe. Cette conclusion est appuyée sur l'aoalogie, qui remonte de l'efTet à la cause; et le degré de certitude est plus grand que lorsqu'elle ne portail que sur une première ressemblance : cependant ce n'est encore qu'un soupçon. Il y a bien des choses qui se meuvent, et dans lesquelles il n'y a point de senlimeat. Tout mouvement n'a donc pas, avec le principe sentant, le rapport nécessaire de l'effet à la cause.
•■ Hais, si l'un et l'antre dit : Je remarque dans mon sentrblable des mouvements toujours relatifs à sa comerration; il recherche ce qui lui est utile; il évite ce gui lui est nuisible; il emploie la mime adresse, la même industrie que moi; il fait, en un mot, tout et que Je fais moi-même avec réflexion. Alors il lui supposera, avec plus de fondement, le raërae principe de sentiment qu'il aper(oit en lui-même.
> S'ils conàdërenl ensuite qu'ils sentent et qu'ils se meuvent l'un et l'autre par les mêmes moyens, l'analc^e s'élèvera à un plus haut degré de certitude; car les moyens contribuent i rendre plus sensible le rapport des effets à la cause.
• Lors donc que chacun remarque que son semblable a des yeux, des oreilles, il jugequ'il reçoit les mSmes impressions par les
[\) Liseï surtout le livre cinquième deV-^rt de raisonner nii l'auteur traite * du concours des conjectures et de l'analogie avec l'évidence de fait et l'évidence de raison ; ou par quelle suite de conjectures, d'observations, d'analogies et de raisonnements, on a découvert le mouvement de la terre, sa figure, son orbite, etc. ■
a signalé les vices de la méthode baconienne (i), et surtout les divisions factices qu'elle introduisait dans la science.
mêmes oignes; il juge que les yeux lui sont donnés pour voir, les oreilles pour entendre, etc. Ainsi, comme il a pensé que celui qui Tait les mêmes choses que lui est sensible, il le pense encore avec plus de fondement lorsqu'il voit en lui les mêmes moyens pour les Taire.
X Cependant ils s'approchent; ils se communiquent leurs craintes, leurs espérances, leurs observations, leur industrie ; et ils se font un langage d'action. Ni l'un ni l'autre ne peut douter que son semblable n'attache aux mêmes cris et aux mêmes gestes les mêmes idées que lui. L'analogie a doue ici une nouvelle force. Comment supposer que celui qui comprend l'idée que j'attache à un geste, et qui par un autre geste en excite une autre en moi, n'a pas la faculté de penser I
« Voilà le dernier degré de certitude où l'on peut poiler cette proposition, mon semblable pense. 11 n'est pas nécessaire que les hommes sachent parler, et te langage des sens articulés n'ajouterait rien â cette démonstration. Si je suis sûr que les hommes pensent, c'est parce qu'ils se communiquent quelques idées, et non parce qu'ils s'en communiquent beaucoup ; le nombre ne faifc rien à la chose. Qu'on suppose un pays oii tous les hommes soient muets, jugera-t-on que ce sont des automates?
" Les bètes sont-elles donc des machines? 11 me semble que leurs opérations, les moyens dont elles opèrent, et leur langage d'action, ne permettent pas de le supposer; ce serait fermer les yeux à l'analogie. A la vérité, la démonstration n'est pas évidente; car Dieu pourrait faire faire à un automate tout ce que nous voyons faire à la béte la plus intelligente, à l'homme qui montre le plus de génie : mais on le supposerait sans fondement. ' {^rt de raisonner, liv. 4, ch. 3).
(1) ' On lui (Bacon] reproche de changer la ùgnificatiou des mots, d'en créer de nouveaux, et d'affecter un langage qui n'p^t
Enfin il a développé et généralisé les principes de Newton; bien plus, joignant l'exempte (1) au précepte, il en a fait lui-même l'application aux sciences, et surtout à l'étude de l'histoire, dont il a agrandi le domaine (2) et simplifié les procédés.
qu'à lui. U pouvait user de cette liberté, puisqu'il avait des vues toutes neuves; mais il est vrai qu'il en abuse quelquefois. C'est encore avec foodemeut qu'on se plaint des subdivisions qu'il multiplie trop. Je ne sai^ même si, eo divisant les sciences et les arts par rapportaux trois facultés de l'entcndetueo t. la mémoire, l'imagination et la raison, il a suivi l'ordre le plus simple et le I^UG naturel. Cette division est au moins tout à fait arbitraire; et il me semble qu'il eût été mieux de considérer lee sciences en elles-mêmes : car on les confond , quand ou les dislingue par rapport à trois facultés, qui ne s'occupât pas d'objets tout à fait différents, et dont, au contraire, le concours est nécessaire dans toutes nos études. Je pourrais ajouter que le nombre de trois, auquel on réduit les facultés de l'entendement, n'est pas lui-même une division exacte. Ce n'est que le résultat d'une analyse grossièrement faite : résullatqu'onreçoit par convention, et qu'on rejetterait, si on analysait mieux. » [Histoire moderne, liv. dernier, ch. M.)
(t) f J'ai essayé, dit-il à son élève, de vous faire juger des différents degrés de certitude dont nos connaissances sont susceptibles. Vous avez vu comment on fait des découvertes, comment on les confirme, et jusqu'à quel point on s'en assure. Je vous ai donné beaucoup d'exemples et peu de règles, parce que l'art de raisonner ne s'apprend qu'en raisonnant. Il ne vous reste plus qu'à réfléchir sur ce que vous avez fait et à contracter l'habitude de le refaire. » (^rt de raisonner, liv, V, ch. 10.)
(S) Condillac a contribué, pour sa part, à la réforme des éludes historiques : un de nos plus grands historiens, Augustin
Toutefois, en ouvrant à cette deruière science une voie plus large et plus sûre, il s'est bien gardé de confondre la. méthode historique avec U" méthode inductive : pour lui la tradition, soit orale, soit écrite, est une source distincte de connaissances. Il dit en propres termes que s le témoignage des autres supplée à l'évidence de sentiment et à l'évidence de raison, comme à l'évidence de fait; » — que « parmi les faits dont nous jugeons d'après le témoignage des autres, il y en a qui sont comme évidents, ou dont nous sommes assurés, comme si nous les avions
Thierry, semble avoir étudié dans {'Histoire moderne les règles de cette critique bistorique dont il a fait une si admirable api^icalion. Parmi les créateurs de cette scieuce uouvelle, qu'on appelle philosophie de l'histoire, il mérite d'élre placé à cAlé de Bossuet, Voltaire, Montesquieu, Herder et Vivo. On peut eo juger par le passage suiiaot de son Histoire ancienne : « Si mes coDJectiireB ne soat pas le taUeau exact de ce qui est arrivé daos des siècles aussi peu connus, elles vous font voir au moins lesefTels qu'a dû produire Iccaractère général de l'esprit humain, dans les circonstances où nous avons supposé les hommes. Vous avez vu le commencement des lois, de l'idolâtrie et des monarchies : vous avei vu celui de la puissance royale, qui comprenait alors le pouvoir législatif, le pouvoir sacerdotal et le commandement des armées. Enfm vous avez vu le commencement de tout ce qui a concouru à former les eociélés civiles; voilà Monseigneur, ce que je m'étais proposé de mettre sous vos yeux ; et il me semble que les observations que nous avons faites doivent vous préparer à étudier l'hisloire avec plus d'inlelligence. » (Liv. I, ch. 8.)
398 EMPIRISHC.
observés nous-mêmes. ■» Ce sont donc les bits douteux seulement qu'il soumet à des procédés d'investigation analogues à ceux de l'inducUon : la tradition qui nous transmet ce genre de faits, dit-il, « est plus ou moins certaine, suivant la nature des faits, le caractère des témoins, l'uniformité de leurs rapports, et l'accord des circonstances (1). y Ces dernières citations, nous avons dû les faire, afm de montrer que, de toutes les sources des connaissances humaines, il n'en est aucune que Gondillac n'ait distinguée, décrite et caractérisée.
Nous pouvons maintenant apprécier l'empirisme, relativement aux trois questions fondamentales de la philosophie : la méthode, le critérium de la vérité et l'origine des idées.'
L'école française reconnaît et applique trois méthodes : la méthode rationnelle, la méthode expérimentale et la méthode inductive.
Le concours et l'union des deux premières nous donnent le réel, qui comprend le nécessaire et le contù^ent.
La troisième nous donne le possible, qui comprend le conditionnel et le probable.
Quant au critérium de la vérité, il ne réside pas, comme on l'a cru, dans la simple évidence
(<) jirt de rationner, part. 1.
dont le signe est Yidmlité, mais dans l'évidence de raison unie à l'évidence de fait ou de sentiment.
Dans la question de l'origine de nos connaissances et de nos croyances, il n'y a pour l'empirisme que deux points de vue réellement philosophiques : \' Quelle est la cause efficiente où formatrice de nos idées ? 2* quelle en sont les causes occasionnelles?
La cause efficiente des idées est l'activité de l'esprit. Leurs causes occasionnelles sont au nombre de quatre :
L'intuition.
,, , . [observation interne.
L expérience î ,
( observation externe.
, . (induction.
Le raisonnement J , , ,
^ déduction.
, , . , . (tradition orale.
Le témoignage humain j, ,.,. , ..
^ ° (tradition écnte.
Ces quatre sources de nos idées, comme nous
l'avons déjà fait pressentir, sont catégoriquement
indiquées dans Condillac (1).
(1) « Je distingue, dit-il, trois sortes d'évidence : l'évidence de fait, l'évidence de sentiment, l'évidence de raison.
« Nous avons l'évidence de ftil, toutes les fois que nous nous assurons des faits par notre propre observation. Lorsque nous ne les avons pas observées nous-mêmes, nous en jugeons sur le témoignage des antres, et ce témoignage supplée plus ou moins à l'évidence.
Les causes occasionnelles des idées ne sont, avons-nous dit, que les circonstances qui précèdent OU' accompagnent leur formation dans l'esprit. Parmi ces circonstances, les unes sont accessoires, les autres essentielles; encore cellesci mêmes ne sonl-elles souvent qu'extérieures : elles influent, il est vrai, sur les opérations de l'esprit, mais elles ne déterminent pas la nature de leurs produits. La prétention de classer les
<■ Quoique vous n'ayez pas été â Rome, vous De pouvez pas douter de l'exislence de cette ville; mais vous pouvez avoir des doutes sur le temps et les circonstances de sa foodatioD. Parmi les faits, dont nous jugeons d'après le témoignage des autres, il y en a donc qui sont comme évidents , et dont nous sommes assures, comme si nous les avions observés nous-mêmes ; il y en a aussi qui sont Tort douteux ; alors la tradition qui les transmet est plus ou moins certaine, suivant la nature des faits, le caractère des témoins, r<miformi[c de leurs rapports et l'accord des circonstances.
•I Vous êtes capable de sensations voilà une chose dont vous êtes sûr par l'évidence de sentiment. Mais à quoi peut-on s'assjrer d'avoir l'évidence de raison? à l'identité. Deux et deux font quatre est une vérité évidente d'évidence de raison, parce t|ue celte proposition est, pour le fond, la même que celle-ci -■ deux et deux font deux et deux. Elles ne différent l'une de l'autre que par l'expression.
«Je suis capable do sensations, vous n'en doutez pas; et cependant vous n'avez, à cet égard, aucune des trois évidences. Vous n'avez pas l'évidence de fait; car vous ne pouvez pas observa vous-même mes propies sensations. Par la même raison vous n'avez pas l'évidence de sentiment, puisque jo sens moi seul los sensations que j'éprouve : enfin, vous n'avez pas l'évidence de
EUPinisHE. 301
idées d'après ces circonstances n'aboutirait donc qti'à une classification artifîcidle, arbitraire, et qui ne nous apprendrait absolument rien sur leur valeur, au point de vue de la certitude. Ne voyons ici qu'une substance toujours k même, quoique divei-sement modifiée; en d'autres termes, ne considérons que les transformations de l'activité intellectuelle ; tâchons de trouver ce qu'elles ont de commun, d'essentiel et d'irréductible; et, si dans cette recherche nous prenons garde de ne
raison ; car cette proposilion, J'ai des seruatUms, n'est identique avec aucuue des propositions qui vous sont évidemment connues,
« Le témoignage des autres supplée à réviUence de sentiment et à l'évidence de raison, comme à l'évidence de fait. Je vous dis que j'ai des sensations, el vous n'en doutez pas. Les gcomëlred vous disent que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, et vous le croyez également.
» Au défaut des trois évidences et du témoignage des antres, nous jugeons encore par analc^ie. Vous observez que j'ai des oi^ancs semblables aux vôtres; et quej'agis c«mme vous, en conséquence de l'action des objets sur mes sens. Vous en concluez qu'ayant vous-même Jes sensations j'en ai également. Or remarquer dus rapports de ressemblance entre des phénomènes qu'on observe, el s'assurer par là d'un phénoméue qu'on ne peut pas observer, c'est ce qu'on appelle juger par analogie.
» Voilà tous les moyens que nous avons pour acquérir des connaissances. Car ou nous voyons un fait, ou on nous le rapparie, DU nous nous assurons par sentiment de ce qui se passe en nous, ou nous déctiuvTons une vérité par l'évidence de raison, ou enfm nous jugeons d'une chose par analogie avec une autre. « (^rt de raisonner, part, I.) '
303 EUPUUSME.
point séparer la matière de la forme ou X objectif du auèjectiff nous arriverons peut-être aux phé- Homènes généraux qui permettent d'expliquer tous les phénomènes particuliers, et nous aurons ainsi déterminé les formes primitives de la pensée et la valeur objective des idées.
Nous avons essayé ailleurs de décomposer le phénomène psychique, qui est la première manifestation de la pensée ; et nous y avons trouvé, comme éléments nécessaires, la conception de Yabsolu inséparable de ,1a perception du relatif Ce que nous avons trouvé dans la connaissance spontanée ou primitive, qui est obscure et confuse, nous le retrouverons à plus forte raison dans la connaissance réfléchie ou ultérieure, qui est , claire et distincte. En effet, si vous prenez une affirmation, un jugement, un fait de conscience quelconque, tels qu'ils se produisent dans l'intelligence développée, vous leur trouverez pour base l'idée de l'être ou de la substance, perçue comme effet et conçue simultanément comme cause. Le moi, supposant le non-moi, et la cause seconde, supposant la cause première, sont intuitivement perçus ou conçus. D'un autre côté le moi, uni à un système d'organes, me met en rapport avec le monde des corps, dont la perception est également intuitive.
Ainsi, dans l'univers, il n'existe pour moi que
trois choses distinctes : le moi, le non-moi matéfiel et le non-moi immatériel ; la sub^nce créée et la substance incréée, objets, l'une d'une perception, l'autre d'une conception intuitive.
Hais ces deux substances ont entre elles des rapports, qui sont aussi l'objet d'une intuition soit immédiate, soit médiate.
Substances et rapports, voilà la matière de la pensée; intuition immédiate ou médiate, voilà sa forme, ou son mode d'opération.
L'intuition repose sur l'évidence, et produit la certitude. Cette certitude n'admet point de degrés; car cette vérité : Ce qui ne peut pas ne pas être, est, me paratt aussi certaine que celle-ci : Ce gui est, est. Je distingue néanmoins la vérité concrète de la vérité abstraite : cette dernière participe nécessairement de la nature des rapports qui lui donnent naissance; or ceux-ci cesseraient d'être, si les substances entre lesquelles ils existent étaient ou pouvaient être anéanties. Les vérités soit concrètes, soit abstraites, forment le domaine de la eotmaissance.
Les rapports se ramènent tous, au point de vue du concret, à des rapports de génération ; et, au point de vue de l'abstrait, à des rapports dans le temps et dans l'espace. Mais je n'occupe qu'un point dans le monde ; et cependant, en vertu d'un principe constitutif de mon être, je me transporte
30i EUPtRISKE.
dans tous les momsnls de la durée et dans toutes les dimensions de l'étendue. Ce pnncipe d'une nature particulière, qui ne repose que sur la probabilité et ne produit en moi que la croyance, est l'induction.
Celle-ci, comme l'intuition, a deux moments : elle est tantôt immédiate, tantôt médiate.
Les raisonnements par induction reposent ou sur des ressemblances complètes, ou sur de simples analogies : dans le premier cas, nous concluons à la stabilité ; dans le second, à la généralité des lois qui gouvernent le monde physique, intellectuel et moral.
Les données inductives constituent l'ensemble de nos croyances, de même que les données intuitives constituent celui de nos connaissances.
Connaissance et croyance : voilà l'objet, la matière sur laquelle s'exerce l'intelligence humaine. Intuition et induction : voilà les deux formes primitives de la pensée.
Le problème de l'origine des idées ne comporte que ces deux questions : Quel est leur mode de formation? Quelle est leur certitude et leur probabilité objective?
Si on s'obstine à les considérer à d'autres points de vue, toute classification sera toujours et nécessairement défectueuse et flottante : celui-ci rapportera leur origine à la raison, au sens commun,
à la conscience, à la perception externe, ou à différentes lois d'association, etc., enfin à des principes dérivés et qui ne seront pas distincts les uns des autres : celui-là subordonnera tout à la tradition; le rationaliste parlera de faculté impersonnelle; le poëte, d'inspiration; l'illuniioé, d'extase, etc. Tant que l'on n'aura point perdu l'habitude de ne voir que des mots, des abstractions dans la faculté de penser (1), dans ses opérations et dans ses produits, il sera impossible de remonter à la source des idées et de déterminer leurs caractères propres. « Tantôt, dit Condillac, les idées seront des êtres qui ont par eux-mêmes une existence dans l'âme : des êtres innés, ou des êtres ajoutés successivement au sien : d'autrefois, ce seront des êtres qui n'existent qu'en Dieu, et que nous ne voyons qu'en lui. De pareils rêves nous écarteront
(1) Comme les philosophes donoent cette faculté (de penser) à quelque chose qui n'existe pas, il leur arrive encore d'eulendre, par le mol pensée, une chose qui n'existe pas davantage. De quelle couleur est la pensée, demandent-ils, pour ëlre entrée dans l'âme par la vueî De quelle odeur, pour Cire entrée par l'odorat? Est-elle d'un son grave ou aigu pour être entrée par l'ouïe, etc. f Ils ne feraient pas ces questions, si, par le mot pensée ils entendaient telle ou telle sensation, telle ou telle idée : mais ils considèrent la pensée <j'une manière abstraite et générale; et ils en concluent avec raisdn que cette pensée n'appartient à aucun sens : c'est ainsi qiie l'homme, eu général, n'appartient à aucun pays. ■ (/irt de penser, part. I, ch. 4.]
nécessairement du chemin des découvertes, et nous n'irons plus que d'erreur en erreur. Voilà cependwt les systèmes que fait l'im^oation; quand ime fois nous les avons adoptés, il ne nous est plus possible d'avoir une langue bien faite ; et nous sommes condamnés à raisonner presque toujours mal, parce que nous raisonnons mal sur les facidtés de notre esprit (1). »
Tous ces inconvénients disparaissent, sitôt que dans les idées on ne voit que les états différents d'une même substance, et que l'on se contente de les classer au point de vue de leur mode de formation dans l'esprit, et au point de vue de la cer^ titude qu'elles produisent et du degré de confiance qu'elles méritent.
Intuition! induction! Voilà les deux bases de la certitude et de la croyance. La première, réunissant l'évidence de raison et l'évidence de fait, est une sorte de révélation toujours actuelle et nécessairement infaillible (2). Cependant elle ne suffisait pas : l'âme, bornée à l'intuition , eût été pour ainsi dire à jamais fixée à xm seul point de l'espace et du tcimps ; l'homme isolé et ioactif n'eût
(4) Logique, part. II, cb. S.
[8) Il D'est ici question que des données premières de l'inbiilion : si, voulant en tirer des conséquences qui n'y sont pas renlermées, nous nous trompons, l'erreur n'est impulable qu'à la précipilation de nos jugcmeute.
eu la conscience de lui-même que par le sentiment d'une existence à chaque instant renouvelée. L'induction lui était donc nécessaire pour étendre en quelque sorte son existence dans l'espace, pour enchedner dans sa mémoire les moments fugitifs de la durée; enfin pour donner un but et une règle à son acUvité, en reproduisant le passé et en formant l'avenir à l'image du présent. L'intuition, dans un jugement antérieur à tout autre exercice de la pensée, affirme en même temps le moi et le non-moi, l'efTet et la cause : l'âme, le monde et Dieu. A ces trois données l'induction ajoute le sentiment de l'identité personnelle, la croyance à la constance et k la généralité des lois de la nature, ou la foi à la Providence.
L'intuition et l'induction sont-elles réellement les deux formes primitives de la pensée? Sont^ elles distinctes et irréductibles l'une à l'autre? Nous livrent-elles tous les matériaux nécessaires à la formation de nos idées, quelles qu'elles soient? Enfin, en n'admettant que ces deux principes, est-il possible de déterminer le critérium de la vérité? Voilà les questions qu'il nous reste à examiner.
Si les facultés ou les opérations qu'il a plu aux philosophes d'imaginer pour expliquer l'origine des idées ne différaient entre elles que par des
308 EHPiRiauK.
circonstances purement extérieures, et si au fond elles se ressemblaient toutes par un caractère common, et que ee caractère (ùt précisément l'intuition , ne serait-ce pas une preuve que celle-ci est réellement la faculté ou l'opération primitive de l'entendement? Or, pour peu que l'on soit attentif, on découvre aussitôt que la raison, jar exemple, le raisonnement, l'expérience et le témoignage humain ne sont rien autre chose que l'intuition diversement modiâée.
La raison, c'est l'intelligence elle-même, c'est la faculté de penser, de comprendre, de voir (intueor) ; elle s'identifie donc avec l'intuition. Le raisonnement déductif, ou la raison discursive, ne sera qu'une intuiUon médiate, il est vrai; mais cette différence ne changera rien à la nature de l'opération. En effet, ce caractère n'accuse que l'imperfection de notre esprit; et d'ailleurs, il est tout à fait relatif: ce qui ne peut être compris par les uns qu'à l'aude du raisonnement se révèle immédiatement à d'autres. Il nous faut à nous passer par beaucoup d'intermédiaires pour comprendre un théorème de géométrie, pour peu qu'il s'éloigne du principe sur lequel il repose; mais un Descartes, un Newton, iront des axiomes aux dernières propositions d'Euclide, sans avoir b^oin de recourir aux procédés vulgaires de la démonstration.
L'expérience se décompose en perception interne et en perception externe; or. n'est-ce pas intuitivement que je vois ma pensée? Intuitivement que je perçois les qualités premières et secondes de la matière?
Pour ce qui concerne le témoignage humain , il porte sur les données de la raison, du raisonnement ou de l'expérience, et alors il rentre dans l'intuition ; ou bien il porte sur des faits passés, très-obscurs, et qui ne peuvent être que plus ou moins probables, et alors il rentre dans l'induction.
Nos opérations intellectuelles, qui sont les véritables sources de nos idées, ne diflèrent donc les unes des autres que par des caractères purement extérieurs ; il n'y a entre ell^ aucune différence de nature; elles ne sont toutes que les transformations diverses de l'intuition, laquelle n'est rien autre chose que la Êicullé de penser.
L'intuition, avons-nous dit, est une opération primitive. Il en est de même de l'induction ; car elle est à «Ile-même son propre principe : qu'un enfant se brûle à la lumière d'un flambeau , il n'a pas besoin d'une seconde expérience pour croire invinciblement que la flamme le brûlera dans la suite, chaque fois qu'il s'en approchera. Ce jugement est provoqué par l'expérience, mais ne repose pas sur elle; car l'expérience ne porte que
sur le présent, tandis qu'ici l'induction a pour objet l'avenir. — Il ne repose pas non plus sur le raisonnement ; car cette proposition, je me sms brûlé,r\e renferme pas cette axAreJe me brûlerai: celle-ci ponrrait être fausse, et celle-là resterait toujours vraie. L'induction est donc primitive comme l'intuition.
Quoique l'induction soit elle-même un principe intuitif, elle se distingue néanmoins de l'intuition proprement dite par des différences profondes. Celle-ci porte directement sur les données expérimentales et sur les vérités qu'elles impliquent; de plus elle engendre la certitude. Celle-là, au contraire, ne s'adresse qu'au passé ou à l'avenir, c'est-à-dire à ce qui a pu être ou n'être pas, ou bien à ce qui pourra être ou n'être pas, et par conséquent elle ne peut s'élever au-dessus, de la probabilité.
L'intuition et l'induction sont donc primitives, distinctes et irréductibles l'une à l'autre.
J'ajoute qu'elles nous livrent tous les matériaux dont les idées' peuvent se former. Nous avons déjà dit que l'esprit humain, quelque puissance qu'il déploie, ne peut faire autre chose que savoir ou croire; en d'autres termes, que toutes nos idées sont nécessairement ou des connaissances ou des croyances : or l'intuition nous donne les premières ; et l'induction, les secondes.
EUP1A18ME.
Ces deux- opérations sinisent donc pour expliquer l'origine de toutes les idées. Elles nous permettent, en outre, de détermina immédiateni^t leurs caractères propres, leur certitude et leurs différents degrés de probabilité.
Mais avant de montrer que cette réduction des facultés et des opérations intellectuelles à leurs formes primitives est nécessaire et suffisante pour remplacer les théories incertaines et changeantes des métaphysiciens sur le critérium de la vérité, il faut qu'il soit bien établi qu'en opérant cette réduction nous avons été fidèle sinon au langage, du moins à l'esprit de l'école empirique.
D'abord, personne n'ignore que CondiUao a eu pour but de r^nener toutes les opérations de t'esprit à un principe unique. Après avoir exposé le plan de son Essai sur l'origine des connaissances humâmes, il s'exprime ainsi : « On voit que mon dessein est de rappeler à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain, et que ce prindpe ne sera ni une proposition vague, ni une maxime abstraite, ni une supposition gratuite; mais une expérience constante, dont toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences (1). »
Quel est ce principe unique? Pour ne point se
(t) IntroductUm, p. 9.
méprendre ici, il ne faut pas oublier que ce philosophe s'est occupé non-seulement de l'origine et de la génération de toutes nos idées, mais encore de l'origine et de la génération de toutes les facultés de l'âme (1). Nous n'avons plus à nous occuper ici de l'origine des idées. D'ailleurs, c'est dans la théorie des facultés que nous trouverons leur principe générateur.
Ce principe est désigné par l'auteur sous différents noms. Tantôt c'est la perception, comme dans le Traité des connaissances humaines, où il dit ; < Je suis remonté à la perception, parce que c'est la première opération qu'on peut remarquer dans l'âme » (2) ; tantôt c'est le sens intime, comme dans le Traité des sensations, où il nous montre l'âme absorbée dans la contemplation d'ellemême, et tirant de son fonds toutes ses idées. Mais , malgré ta différence des dénominations, ce principe est pour lui toujours le même; et dans sa Logique, où il résume toute sa doctrine et où il ^ la formule le plus nettement, il le désigne par son véritable nom : « Le mot pensée, dit-il, plus général encore, comprend dans son acception toutes les facultés de l'entendement et toutes celles de la volonté. Car penser, c'est sentir, donner son atten-
(1) Logique, part. I, ch. 7, (3) Introd., p. 10.
EHPUlfSHE. 313
tîon, comparer, juger, réfléchir, imaginer, raisonner, désirer, avoir des passions, espérer, craindre, etc. » (1). Pensée, sens intime, perception, c'est tout un pour Condillac. Pour lui, ce sont des expressions synonymes, qui ne signifient rien autre chose que la faculté de penser. Or on nous accordera sans doute que, relativement à l'esprit, cette faculté est proprement la faculté de voir. En substituant le mot intuition à ces diverses manières de parler, nous n'avons donc rien changé à la doctrine de l'auteur.
Quant à l'induction, s'il ne nous en a pas dcnné une théorie complète, du moins il en a tenu compte, et il a nettement séparé le domaine des conjectures de celui des connaissances certaines. Ce n'est donc pas non plus être infidèle à la philosophie condillacienne que d'ajouter, comme source particulière de nos idées, l'induction à l'intuition.
Cette division nous parait la seule admissible, la seule possible même, si l'on veut considérer les ^ idées à un point de vue véritablement philosophique, c'est-à-dire au point de vue de leur certitude. D'abord elle sépare catégoriquement les , connaissances des croyamesy c'est-à-dire ce qui est certain de ce qui n'est que probable; ensuite,
(1) Logique, part. ], ch. 8.
parmi nos connaissances, l'intuition, telle que nous l'enteudons, ou plutôt telle qu'on l'entend dans l'école empirique, permet de distinguer celles qui ont une réalité objective de celles qui n'en (hH pas.
Quoi qu'en disent tes rationalistes, le but de la philosophie n'est pas de diviser les idées en dasses plus ou moins nombreuses et plus ou moins distinctes, ni d'isoler les facultés les unes des autres. Au contraire, comme ce qui nous intéresse et nous importe le plus, c'est de distinguer la vérité concrète de la vérité abstraite , la fin de toute vraie philosophie doit être de faire concourir tous nos moyens de connaître, afin de nous assurer si ce qui existe dans notre esprit existe également dans la réalité. « Quel que soit le sujet de nos études, dit Condillac, les raisonnements abstraits sont nécessaires pour saisir les rapports des idées sensibles; et les idées sensibles sont nécessaires pour se faire des idées abstraites et pour les déterminer (i). »
' En ce qui concerne les opérations intellectuelles et leurs produits, l'esprit ou la tendance de l'empirisme est de se rapprocher le plus qu'il est possible de l'ordre simultané de la réalité, et de lutter contre les habitudes du langage qui nom
(1) Art de nitomier, part. I.
EUPIRISHE. 315
poussent, malgré nous, à nous représenter les choses dans l'ordre successif. Gondillac ne reconnaît qu'une seule faculté génératrice sous les nonis de perception, de sens intime, de pensée. L'intuition, ou la faculté de penser, opérant sur elle-même ou sur ses propres produits, c'est-à-dire sur les données de l'expérience tant interne qu'externe, ne peut pas, en vertu de la loi logique des corrélatifs, ne pas concevoir en même temps l'absolu et le relatif. Ces deux éléments inséparables constituent la connîdssance ; ils en forment la substance, la matière première. Si, ce qui d'ailleurs serait une hypothèse absurde en bonne psychologie, on pouvait concevoir ces deux éléments séparés, l'absolu ne serait plus qu'une conception idéale, à laquelle ne correspondrait aucune réaUté; et le relatif, pouvant n'être plus conforme aux lois de la pensée, deviendrait pour nous problématique. Leur coexistence dans l'esprit est donc nécessaire pour déterminer leur existence réciproque. Séparer les données de la conception primitive, c'est rendre la connaissance impossible; car ce serait détruire la faculté de penser.
La connaissance atteint un objet extérieur, eu elle se borne au sujet; en d'autres termes elle est concrète, ou abstraite. Détepmmer les limites qui séparent l'idéal du réel, et le point où ils viennent
se réunir et se confondre , c'est avoir trouvé la règle de la certitude , c'est posséder le critérium de la vérité. Quel est le caractère propre, la marque de ce critérium ? Nous l'avons déjà dit : c'est l'union de la perception avec la conception , de l'évidence de fait avec l'évidence de raison, de la certitude physique avec la certitude métaphysique.
L'école empirique, il est vrai, n'a pas expressément formulé cette doctrine. Condillac lui-même ne s'est attaché qu'à déterminer la marque à laquelle on peut reconnaître l'évidence de raison ; et l'on sait qu'il la fait consister dans Yidentité. Mais ce que nous pouvons avoir ajouté à sa pensée n'est que la conséquence nécessaire de ses principes et de sa méthode.
C'est ainsi qu'en combinant les données expérimentales avec les données rationnelles , l'empirisme fait rentrer la métaphysique dans les sciences positives et oppose au scepticisme une iiarrière infranchissable.
Peut-on en dire autant du rationjdisme? Sous tous les rapports il est l'antipode de l'empirisme.
Au principe unique des empiristes les rationalistes se glorifient d'avoir substitué plusieurs principes ; et sur ce point ils ont d'abord contre eux mi très-grand pi:éjugé : les mathématiques, la physique, la cbinùe, l'astronomie, toutes les scien-
BHPtHISME.
ces, en un mot, reposent sur un seul principe; pourquoi en serait-il autrement de la métaphysique , la science de l'esprit ? En second lieu , leur prétention conduit à une contradiction manifeste : Vous voulez à toute force qu'il y ait plusieurs principes ! Qui dit principe dit premier principe, si l'on pouvait s'exprimer ainsi. Mais comment yos principes peuvent-ils être tous les premiers ?
Ënfm les rationalistes se placent tout d'abord en dehors de la réalité , en dehors des conditions de toute spéculation possible : pour eux l'homme n'est plus un être mixte; mais tantôt un pur esprit, tantôt une simple collection d'organes corporels. Dans leurs efforts constants pour isoler la raison de l'entendement et de la sensibilité, ils n'atteignent pas même leur but, car après tout les données rationnelles font elles-mêmes partie de l'expérience, puisqu'elles tombent nécessairement dans le domaine du sens intime.
Quand bien même cette tentative pourrait réussir, à quoi aboutirait-elle? A nous donner un nombre plus ou moins grand de combinaisons logiques, de conceptions abstraites, dans lesquelles on ne pourrait jamais retrouver que ce que l'esprit y aurait rais, et dans lesquelles celui-ci mettrait tout, excepté la réalité, car il est impossible de tirer le concret de l'abstrait. 11 n'est pas philosophique de vouloir, séparer les idées nécessaires des
318 ratMRlSHR.
idées coflUngCTites ; car c'est chose tout à fait impossible. « L'esprit humain, dit Thurot, embrasse : à chaque instant le contingent et le nécessaire ; l'un et l'autre se trouvent sans cesse mêlés et confondus dans chacune des sciences et dans chaque partie des sciences dont l'ensemble compose la connaissance humaine. »
Ainsi le rationalisme prétend séparer dans la science ce qui est inséparable dans la nature. Aussi qu'en résulte-t-il? Ce système hybride nous apparaît flottant entre un dogmatisme vague, indéterminé et un scepticisme sans hardiesse et sans valeur : incapable de saisir les rapports qui unissent entre eux le nécessaire et le contingent soit dans l'esprit, soit dans la réalité, il cède en aveugle à « la double tendance qui nous porte tantôt à prendre pour des existences distinctes, pour des réalités, en quelque sorte extérieures, de purs phénomènes intellectuels, nés de la combinaison et du rapport des mots, et tantôt, au contraire, à nous défier des connaissances les plus certaines que puisse donner l'emploi naturel et inévitable de nos facultés. » — Il existe, continue le même auteur, un « dogmatisme absolu, qui n'est' que l'affectation de savoir ce qu'on ignore, et un scepticisme absolu, qui n'est que la prétention non moins insensée d'ignorer ce qu'on sait :
deux excès opposés qui dérivent de la même
source. Dans l'un et l'autre cas, on a le tort de n'envisager qu'un côté du sujet; on néglige ou l'on œéconncdt le fait fondamental que nous constatons ici, savoir que dans toute science ou connaissance humaine, il y a sensibilité et intelligence, contingence et nécessité; on oublie, en un mot, que l'homme ne peut connaître d'existence ei de vérités que celles qui sont accessibles à ses facultés, et seulement dans la mesure et dans les limites qui leur ont été assignées (1). »
Voilà les écueits contre lesquels les rationalistes n'ont pas su se mettre en garde. En isolant les facultés intellectuelles, et en séparant les diverses espèces d'évidence, ils ont ébranlé les fondements de la certitude et introduit le scepticisme dans la science. En attaquant la philosophie condillacienne, à un système un dans son principe, homogène dans ses parties, harmonieux dans son ensemble et positif dans ses résultats, ils ont substitué des dissertations juxtaposées, des exercices de style , des disputes de mots, une psychologie impossible et une métaphysique nuageuse ou pompeusement frivole et puérile.
Relativement à l'origine et à la génération soit
(<) }. F. TB.\m.0T, Introduction à l'étude de la philosophie, part. II, ch. S.
320 EUPtRiaiiE,
des idées soit des facultés, ainsi qu'à la méthode et au critérium de~ la vérité, le rationalisme ne supporte donc pas un instant la comparaison avec le condillacisme ; et c'est à juste titre que l'école française se glorifie d'être appelée école empirique.
On pourrait comparer entre eux l'empirisme et le rationalisme au point de vue de leur influence sur les langues, sur les sciences en générât, et enfm sur la culture intellectuelle et les pi^ogrès de la raison.
Sous tous ces rapports on trouverait que l'avantage est loin d'appartenir au rationalisme.
Les philosophes français avaient dit : La philosophie n'est qu'une langue bien faite. Pour eux obscurité n'a jamais été synonyme de profondeur ou de sublimité (et c'est ce qui leur a nui le plus). Tous ont parlé des moyens de remédier aux abus du langage, tous ont recommauidé la clarté. « Refaites la langue de certaines hypothèses philosophiques, dit Destutt de Tracy, on ce qui est la même chose, traduisez-les en français : elles crouleront. Aussi remarquez qu'elles sont toujours très-obscures dans les langues dont se servent les hommes qui les admirent. Les idées et les mots y sont donc mal déterminés. En français elles deviennent tout de suite claires autant qu'elles en sont susceptibles; c'est-à-dire que l'on voit clahre-
EMPIBISMK. 321
ment que l'on n'y entend rien, et pourquoi on n'y doit rien entendre. C'est que les idées en sont confuses, et que les mots qui tes expriment n'ont aucune signification précise. La science et la langue sont à faire (1). »
Les philosophes français marchaient dans cette voie. En proscrivant l'usage de certains mots (5), ils tuaient la mauvaise métaphysique, et créaient la bonne, lorsque leur voix fut étouffée tout à coup par des clameurs étrangères, et la philosophie redevint ce qu'elle avait presque cessé d'être : une langtie mal' faite, c'est-à-dire un jargon appliqué à la discussion de problèmes souvent insolubles, à des questions quelquefois absurdes, ou
(() Éléments d'idéologie. Disf.ours préliminaire.
{%) Ce premier moyen est toujours nécessaire et quelquefois infaillible : " Un projet, dit Pope, fut formé pour bannir la métaphysique d'Espagne.; ce qu'où croyait pouvoir effectuer, en tléreiiilant l'usage des mots d'ens, A'essentia , â'enlitai, de subsistentia, etc., et de divers autres termes barbares, dont un métaphysiden ne saurait non plus se passer que de l'air qu'il respire. Crambe regrettait exirèmement les formes subsiantielles, rai« innocente, qui avait vécu plusieurs siècles , et contribué à la subsistance de quantité de pauvres philosophes : il trouvait cruel qu'on les poursuivit comme autant de loups, sans leur laisser la possibilité d'une retraite. On les a, disait-il quelquefois, traité bien plus durement que les essences, qui se sont retirées des collèges dans les boutiqxies des apolAicaires, où quelques-unes d'cllesont été élevée au grade rfegufnieMenf M ,11 (Mémoires de Martin Scribler, ch. 1.)
3S2 emmuisue.
bien analogues à celles dont parle M. J. Ghé-
Vn rbéleur saos cervelle, et gravemeDt futile, D«DaDde si l'erreitT aax bomnies est utile; Ha écolier Datf y rêve avec candeur, etc.
Ce poète a raison : il semble dire que, pour réformer la philosophie, le second moy^ est d'en bannir toutes les questions qui ne sont pas des questions.
Quant à l'influence de l'école nouvelle sur les sciences, on peut dire qu'elle est nulle, si elle n'est pas funeste. Interrogez sur ce point les hommes compétents : parlez à un géomètre, à un physicien, à un naturaliste de méthode académique, théologique, critique, transcendentale, éclectique, etc., et s'il daigne vous répondre, vous verrez toujours percer dans ses paroles quelque sentiment de pitié ou àa moins d'étonnement.
Il en est tout autrement de la philosophie condillacienne. Cette philosophie s'applique à tout. Lavoisier dit en propres termes que c'est en employant la méthode de CoodiUac, qu'il est par^ venu à créer la chimie. Cette méthode, dit M. J. Chénier, « hase des sciences morales et politiques, principe de l'art de penser, de l'art de parler, de l'art d'écrire, s'applique à toute littérature. Son union avec la physique est plus intime
3ç,r.z^aoïGoOQlc
EHPHIISKE. 323
encore, et les calculs mathématiques ne lui sont pas étrangers. Comme elle procède par un examen rigoureux, comme son examen s'étend sur l'universalité des idées humaines, elle affermira les sci»ices véritables; et, malgré plusieurs intérêts qui s'y opposent, elle anéantira les prétendues sciences qui sont au-dessous, ou, si l'on veut, audessus de la raison : car ici les termes semblent contraires , mais les choses sont identiques (1). » Rien n'est exagéré dans cette appréciation. La méthode condillacienne est tout entière dans le livre intitulé: La logique ou les premiers développements de l'art de penser; or (jn sait que cette logique a un but tout pratique, qu'elle indique les moyens d'appliquer les règles de la méthode à toutes les branches des connaissances humaines : « II faut, dit l'auteur, que les jeunes gens qui liront cette logique paraissent plutôt ta faire eux^-mëmes que l'apprendre de moi. Les choses qu'on sait le mieux sont toujours celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées ; et la méthode d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles (2). » Afm de joindre la
(!) TabUau historique de la littérature française.
[%) La logique de Condiilac n'est plus ud livre classique ; elle a été remplacée dans les écoles par la logique de Port-Boyal; puisse du moius c^lle-ci oe l'èlre pas un jour par la logique d'Aristotel
pratique à la théorie, l'exemple au précepte, l'auteur indique à la fin de presque tous les chapitres les passages les plus intéressants de ses autres ouvrages, dont il prescrit la lecture et l'étude. Ces passages, dit-il, « développent, d'après l'expérience, les principes de l'art de raisonner ; et ils femiliarisent avec la méthode que j'ai expliquée dans ma logique. >
Ainsi, tandis que la méthode des métaphysiciens, étrangère aux sciences, reste coafmée dans l'école, et peut tout au plus inspirer un Essai sur le beau, ou présider à la poésie rêveuse et mélancolique; la méthode empirique, au contraire, exerce une influence universelle : applicable aux branches diverses de la littérature, elle domine, embrasse et dirige toutes les sciences sans exception.
Mais sans sortir du domaine de la philosophie proprement' dite, quelle peut être l'influence du rationalisme sur la culture de l'esprit et sur les progrès de la raison? Cette influence peut se déterminer par la nature même des questions qu'on agite dans cette école, et par les procédés d'investigation qu'on y emploie.
Dans la patrie du rationalisme, « en Allemagne, dit Ancillon, le ton dominant de la philosophie est de mépriser l'expérience, de ne voir en elle qu'une suite de phénomènes variables, passagers,
dépendant les uns des autres, qui n'oiîrent aucune espèce de réalité, et qui ne peuvent, vu leur dépendance continuelle de quelque chose d'antérieur à eux, servir de base et de point d'appui aux connaissances humaines. Selon l'esprit des nouveaux systèmes, il n'y a de vérité que dans l'unité; l'unité ne peut se trouver que dans une existence absolue et inconditionnelle : la raison seule peut la saisir, et elle la saisit en elle-même, par une espèce d'intuition' intellectuelle, dégagée de tout alliage. La vraie philosophie est la science du tout ; cette science consiste dans celle de l'unité absolue qui se manifeste sous les formes variées et innombrables des différents êtres. Ces êtres eux-mêmes n'existent pas réellement. Ce ne sont que des apparences liées ensemble, qui se supposent les unes les autres, qui donnent naissance à une multitude de rapports, et par conséquent d'idées relatives; mais toutes ces idées relatives vont se perdre dans l'absolu; lui seul en est le principe et la clef, il les Mt paraître et disparaître; il leur donne une réalité trompeuse, lui seul a la véritable (i). »
Telles sont les questions qu'on traite de préférence dans les écoles allemandes ; telles sont aussi, à peu de chose près, celles qu'on agite en France
(4) Euatê de philotophie, etc.; tom-tl, préf.
depuis l'invasion des systèmes teutoaiques. La plupart de ces questions, je le sais, s'imposent fatalement aux méditations de l'homme; car les idées qui Ifô suggèrent, existent dans toutes les intel%ences, dans celle du pâtre comme dans celle du philosophe; j'avouerai même qu'elles sont très-propres à produire en nous de hautes et salutaires pensées, et surtout à faire naître l'émotion grave et solennelle du sublime, parce qu'elles nous font sentir en même temps notre faiblesse et notre force, notre petitesse et notre grandeur. Mais qu'il importe beaucoup au développement des facultés intellectuelles de planer toujours et de se perdre dans ces hauteurs où l'infini s'ouvre de toutes parts devant l'intelligeoce bornée de l'homme, c'est ce que j'ignore. Tout ce qu'on peut déduire de la plupart des catégories de la raison n'est susceptible ni de démonstration ni de réfutation. Toutes les prétendues conséquences qu'on en tire ne sont, en définitive, que la reproduction des principes mêmes sous des termes différents, et ne peuvent absolument nous donner aucune vérité concrète (i). C'est comme nous
(I) Celte double assertion, pour Dons boraer à un seul exemple, est vraie des mathématiques pures, où les théorèmes ne sont que des transforaiations des axiomes et des dAUnitions ; et vraie eacore des mathématiques appliquées : £uler et d'Âlembert ont essayé vainement de déterminer a priori les lois du
l'avons déjà dit, un cercle étroit et infi^anchissable dans lequel le métaphysicien s'agite en vain. Il croit avancer, et il n'imite que le mouvement de la girouette qui marquerait toujours le même point de l'horizon.
Non-seuIeraoDt ces problèmes fatiguent inutilement l'esprit; mais ils le conduisent à un autre genre d'aberration : ils le prédisposent à la rêverie, à l'enthousiasme. Supposez un philosophe absorbé dans la contemplation de l'un, de Yabsolu, de Vmconditionnel, du fini et de l'infini et de leurs rapports, etc., pour peu que ses méditations se prolongent, n'en sortira-t-il pas, pour ainsi dire, stupéfait ? Ne sera-t-il pas dans les conditions de ces gymnosophistes d'autrefois qui, séparant un point sur la surface de leur corps et le contemplant à la lumière du soleil, tombaient enfm dans l'éblouissMnent, le vertige..., voyaient l'invisible, entendaient le silence, et se croyaient en communication avec quelque dieu?... « L'homme, dans le fait merveilleux de l'inspiration et de l'enthousiasme, ne pouvant le rapporter à lui-même, le rapporte à Dieu »... e Quand l'homme rapporte à Dieu la vérité qu'il né peut rapporter ni à ce monde ni à sa propre personnalité, il la rapporte
mouvement el de l'inertie, de la composition des forces et de l'éqaiUbre.
à ce à quoi il doit la rapporter; et l'affirmation absolue de la vérité sans réflexion, l'inspiration, l'enthousiasme, est une révélation véritable (4). » Que répondre à des philosoj^hes qui ont des rapports directs avec la Divinité, et qui sont inspirés? Ce qu'il y a de mieux à faire,'c'est d'écouter en silence, de s'incliner avec respect, et puis de s'adresser à ceux qui croient à leur personnalité, et qui parlent en leur propre nom. « 11 faut distinguer deux sortes de métaphysiques, dit Gondillac, l'une, ambitieuse, veut percer tous les mystères; la nature, l'essence des êtres, les causes les plus cachées, voilà ce qui la flatte et ce qu'elle se promet de découvrir; l'autre, plus retenue, proportionne ses recherches à la faibjesse de l'esprit humain, et, aussi peu inquiète de ce qui doit lui échapper qu'avide de ce qu'elle peut saisir, elle sait se contenir dans les bornes qui lui sont marquées. La première fait de toute ta nature une espèce d'enchantement qui se dissipe comme elle; la seconde, ne cherchant à voir les choses que comme elles sont en eiîet, est aussi simple que la vérité même. Avec celle-là les erreurs s'accumulent sans nombre, et l'esprit se contente de notions vagues et de mots qui n'ont aucun sens; avec celle-ci on acquiert peu de connaissances,
(1) M. V. CotsiN, Introd. à l'hUt. delà phtl., leçon VI.
mais on évite l'erreur : l'esprit devient juste et se forme toujours des idées Dettes (i). »
Mais c'est peut-être moias encore par la nature des questions que par la manière de les traiter que l'école empirique et l'école rationaliste diffèrent l'une de l'autre.
L'école française a su concilier le respect pour l'antiquité et pour les grands noms avec les droits du bon sens et du libre examen; pour qu'elle adopte une idée ou même pour qu'elle la discute, il ne lui suffît pas de la trouver traduite dans une tangue savante. Elle ne méprise pas l'histoire de la vieille métaphysique, comme on l'a dit; elle la considère, au contraire, comme très-utile à la philosophie; m£us utile, comnle l'a été l'astrologie à l'astronomie, ou l'alchimie à la chimie, et comme peut l'être aux navigateurs l'histoire des naufrages. Elle consulte la tradition, mais c'est pour recueillir et mettre à profit les découvertes anciennes, et pour jeter à l'écart les erreurs qui s'y trouvent mêlées. En un mot, elle n'est pas exclusivement historienne.
Les philosophes français ne se sont point bornés à faire de la critique philosophique : ce n'est pas en réfutant des systèmes cent fois réfutés, ce n'est pas en opposant l'erreur à l'erreur
(<] Orig. dei amn. kam.; Introd., p. S.
330 EUPIRI8HC.
qu'ils ont prétendu faire jaillir la vérité, comme la lumière du sein des ténèbres; ils ont pensé par eux-mêmes, et ils ont dit ce qu'ils pensaient. Condillac, Destutt de Tracy et Laromiguière sont des auteurs ; et leurs écrits, des ouvrages. Ils ont essayé d'ajouter aux connaissances déjà acquises. Ils croyaient au progrès, et sous leur sage direction la philosophie marchait lentement, si l'on veut, mais enfin elle marchait... en avant, et non en arrière. Mais du jour où le dernier des philosophes français descendit de sa chaire, pour faire place à ceux qui devaient les combattre, la philosophie s'est, pour ainsi dire, éteinte parmi nous : de pensante qu'elle était, elle devînt érudite. Ceux qui avaient reçu de la nature assez de génie pour faire penser les autres d'après eux-mêmes, les héritiers de celui qui avait fermé tous les livres pour ne plus étudier l'homme, la nature et Dieu qu'en lui-même, et sur le grand théâtre du monde; les héritiers de Descartes se mirent à secouer les volumes poudreux des vieilles bibliothèques. Après avoir interrogé les morts, on interrogea les vivants : on demanda aux Écossais des idées; aux Allemands, des théories. On fit l'inventaire de ce qui s'était dit ailleurs, et même de ce qui ne s'était pas dit ; on exposa l'histoire des systèmes, qu'on réduisit à trois ou quatre ; on les personnifia, pour ainsi dire , en leur laissant \eavs noms bar-
bares, et on les mit aux prises pour le plus graiid plaisir des Spectateurs. Non-seulement on créa des êlres de raison d'une nouvelle espèce, mais on évoqua les fantômes anciens : on vit reparaître les archétypes de Platon : les idées étemelles reçurent de nouveau une sorte d'existence a parte rei. Du choc de ces idées mal définies naquit je ne sais quel mysticisme philosophique, aussi funeste peut-être que l'ignorance. Du mysticisme on tomba enfin dans X éclectisme, qui tue toute philosophie, du moins qui l'arrête à l'entrée de la carrière et l'empêche de faire même le premier pas; car, pour choisir le vrai dans les différents systèmes, il faut le conni^tre d'avance; et, quand on le coHUE^t déjà soi-même, il est absolument inutile de le chercher chez les autres.
Si la méthode éclectique est attaquable dans son principe, elle ne l'est pas moins dans ses résultats : n'ayant pas de point de départ, elle n'a pas non plus de point d'arrivée.
L'éclectisme exigerait une étude complète et approfondie de toutes les opinions philosophiques; or cette étude est, sinon impossible, du moins nécessairement superficielle.
On l'a dit, je crois : l'histoire des systèmes de métaphysique est en grande partie celle des dérangements du cerveau humain ; et c'est la plus longue de toutes les histoires. Ajoutez qu'elle a
332 EMFIRtSMB.
beaucoup d'analogie avec l'histoire civile et politique; car, de même que dans celle-ci les personnages jouissent d'une célébrité presque toujours proportionnée à la grandeur des catastrophes dont ils ont été les auteurs ou les complices, de même les métaphysiciens sont d'autant plus célèbres qu'ils se sont plus écartés du bon sens et de la vérité. Spinoza occupe une place distinguée dans l'histoire de la philosophie ; le nom du père Buffier y est à peine mentionné; il est bien vrai qu'on y rencontre quelquefois les noms de Montesquieu et de Rousseau; mais Robinet est profond, et Voltaire, superficiel. La vérité est trop simple pour les métaphysiciens et les commentateurs, comme la vertu pour le vulgaire. Les hommes honorent les guerriers, Jes conspirateurs, les conquérants et les prétendus génies créateurs {\)', ils n'accordent leur admiration qu'à ceux qui les tuent ou qui les trompent.
Système a toujours été synonyme d'erreur (on dit le système de Descartes; on ne dit pas le système de Newton). Ce sont donc les erreurs qui sont
(1) ■ Qu'est-ce que. le géoie? Ua esprit simple qui trouve ce que personne n'a su trouver avant lui. La nature, qui nous met tous dans le chemin des découverles, semble veiller sur lui pour qu'il ne s'en écarte jamais. Il commence par le commencement, et il va devant lui. Voilà tout son art, art simple, que par cette raison l'on ne lui dérobera pas. « (Cond., Langue det calculs, liv. U, ch. 1".)
au premier plan dans l'histoire de la philosophie. Ces erreurs sont très-nombreuses, car il y a presque autant de systèmes que de métaphysiciens. Cependant ce n'est ni dans la multitude ni dans la diversité ou l'opposiUon des systèmes que la critique trouve les plus grands obstacles; c'est dans l'obscurité du fonds jointe k celle de la forme. Qu'on juge de la facilité que doit offrir l'exposition de la doctrine d'un philosophe grec, alexandrin, allemand, etc., lorsqu'on s'entend à peine sur des théories écrites dans notre propre langue et sur des questions à la portée de tout le monde. Combien de siècles n'a-t-on point disputé sur Aristote? Plotin est-il enfin bien compris ? Hegel, dit-on , en était venu au point de ne plus comprendre ce que lui-même avait écrit.
Aussi voyons-nous les historiens de la philosophie se copier les uns les autres, ou, s'ils veulent juger par eux-mêmes, nous présenter sur le même sujet des opinions différentes et contradictoires. Comment pourrait-il en être autrement ? Qu'on prenne, je ne dirai pas un système, m^s une idée seulement, et qu'on la soumette à l'interprétation de plusieurs commentateurs : croit-on que cette idée sera la même pour tous? La critique est une espèce de lit de Procuste. Tout se proportionne au génie de l'interprète.
L'étude comparée des systèmes est donc U-ès-
difiicile, pour ne pas dire impossible. Or, pour que l'écleetisme pût en tirer parti, il faudrait qu'elle fût sérieuse, exacte et complète.
Si cette exploration des systèmes est oécessaireraent superficielle, je demande quel avantage on peut en tirer pour la science ? Lé résultat immédiat et certîùn doit être, selon nous, de ressusciter d'anciennes erreurs, en évoquant des fantômes que la vraie philosophie avait fait renta-er dans les ténèbres : « II y a, dit Bacon, des préjugés qui nous viennent des chefe de secte, et que j'appelle tdola tkeatri; parce que les systèmes philosophiques ne sont que des fables, ainsi que les pièces qu'un poète met sur le théâtre. Seulement les philosophes observent un peu moins les règles de la vraisemblance. »
Si la philosophie a d'abord pour objet la peinture de la réalité , il faut qu'elle opère sur le vif; car avant tout c'est un portrait qu'elle doit faire. Si , négligeant l'original , elle ne contemple que l'image,- elle se condamne à ne laisser que la copie d'une copie. De plus, comme cette copie, telle que nous la trouvons dans les auteurs anciens, est loin d'être parfaite, prétendre avec des traits épars et des ressemblances incomplètes reproduire la nature, ce serait imiter le sculpteur ou le peintre, qui, pour faire le buste ou le portrait d'un personnage vivant, ne travailleraient
EMPIMSIfE. 338
que d'f^rès les modèles diâërenls, fruits du caprice ou de la fantaisie des arUsles, leurs devanciers.
Sans doute il faut, dans l'intérêt du progrès, que la chaîne des tradî^ons ne soit jamais interrompue. Autrement les siècles cesseraient d'influer sur les siècles, les vérités sur les erreurs, et les erreurs sur les vérités; les générations se suîvrîùent, mms ne se succéderaient plus, et l'humanité resterait à jamais stationnaire. Mais il ne faut pas qu'on recommence à chaque instant les travaux déjà accomplis. Ce serait vouloir prolonger l'enfance du monde et des sciences. La philosophie surtout doit être progressive. Si elle ne prépare point l'avenir, il faut au moins qu'elle résume le présent. Quand elle rétrograde vers le passé, elle abdique et se renie elle-même.
Si la méthode historique appliquée à la philosophie est fatale à la science, elle n'est pas moins contraire aux progrès de la raison et au développement des facultés individuelles. Il est à craindre que, dans un commerce habituel avec des auteurs qui sont opposés presqu'en tout, l'esprit n'acquiesce à une infmité d'opinions fausses ; or « quand les hommes, dit Hobbes, ont une fois acquiescé à des opinions fausses, et qu'ils les ont authentiquement enregistrées dans leurs esprits, il est tout aussi impossible de leur parler intelli-
giblement que d'écrire lisiblement sur un papier déjà brouillé d'écriture (1). »
Laromiguière aussi préfère un petit nombre de notions précises et fondamentales à une vaste érudition. U ne veut pas que nos esprits ressemblent à « de vieux manuscrits chargés de caractères gothiques » qui « ne peuvent en recevoir de nouveaux qu'on n'ait effacé les anciens (S). »
Malebranche, Labruyère et beaucoup d'autres ont été plus sévères encore; sans partager leurs préventions contre l'érudition en général, ne peuton pas dire au moins qu'elle est l'antipode de l'esprit philosophique ? Elle développe la mémoire au détriment des facultés supérieures de l'intelligence ; elle nous habitue à tourmenter les idées des autres, lorsqu'il faudrait penser par nous-mêmes. « Jetez hors de votre âme, s'écrie un éloquent écrivîûn (3), cette multitude d'opinions empruntées s, cette philosophie morte, qui n'est point née de votre raison, mais qui vient d'un livre ou d'un mattre, et ne peut fournir que de vains sujets de dispute au peuple stérile et contentieux des écoles ; » — « science confuse , amas de poussière qui ne fait qu'aveugler la raison et la chaîner d'un poids inutile. »
(1) Cilé par DeeluU de Tracy. Idéologie, p. S.
(i) Leç. X.
(3) L'abbé GuéDan).
Faut-il s'étonner que l'école historique, absorbée dans les rêves . du passé , et occupée à concilier des systèmes inconciliables, ait laissé le champ libre à une école rivale qui s'élevait à côté d'elle et qui maintenant grandit de jour en jour? Je veux parler de l'école positive.
Fondé par un homme d'un vaste savoir, développé et enrichi par le savant non moins illustre qui l'a popularisé parmi nous, le positivisme doit fixer un instant notre attention, à cause de son importance d'abord, et puis à cause de la prétention singulière qu'il a d'avoir frappé du même coup la « philosophie soit métaphysique , soit théologiquc, » et la philosophie condillacienne.
Ce que le positivisme à son début reprochait à la philosophie de son temps, c'est « l'inanité de cet éclectisme qui, ne connaissant pas ce qu'il manie, se propose la tâche insoluble de faire avec des ébauches un tout parfait (\). »
Ce qu'il reproche aux philosophies de toute dénomination, c'est de se perdre dans l'étude de l'absolu, de l'infini, etc.; c'est de n'agiter de préférence que des problèmes insolubles sur la nature, l'origine et la destinée des êtres ; enfin c'est l'instabilité de tous ces systèmes qui se succèdent, « où rien ne demeure fixe, oii rien ne persiste,
(I) H. LiTTRÉ, ParoUi de philosophie positiie, p. 49.
excepté la tentative toujours renouvelée d'aborder des questions toujours insolubles (1). »
Ce dont il fait gloire et profession, c'est de n'aborder que des questions accessibles à l'expérience, et susceptibles d'une vérification directe ou d'une confrontation avec la réalité ; enfin c'est d'avoir « fait des sciences particulières, multiples et hétérogènes, une science homogène, une et générale (2) i, et de plus susceptible d'un développement et d'un progrès continu.
Dans l'arrêt de condamnation qu'il porte contre toutes les philosophies antérieures, le positivisme enveloppe le condillacisme : « La philosophie de Condillac, dit M. Littré, est encore au fond le guide philosophique de plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études spéciales. » — < Ceux mêmes qui témoignent du dédain pour cette doctrine sont parfois, à leur insu, gouvernés par elle (3). »
Toutes les critiques du positivisme s'adressent donc également à Condillac. Voyons parmi ces reproches ceux que la philosophie française repousse, et ceux qu'elle accepte.
M. Littré fait la remarque que de tout temps
(1) Cotuervalion et rêrolution, p. 41.
(S) Paroles de philosophie positive, p. 36.
(3) Conserratioti et réi-olution, p. 36.
les philosophes ont été en conflit avec les pouvoirs religieux, et il afiEîrme que la métaphysique et la théologie ont un fonds commun. Il est vrai que si l'on consulte l'histoire, de Linus et Orphée jusqu'aux disputeurs scolastiques, on trouve entre ces deux sciences une haine très-vive et presque fraternelle : ennemies inUmes, mais nécessaires lune à l'autre, elles s'attaquent d'une main et se soutiennent de l'autre; elles cherchent à s'étouffer, mais c'est en s'embrassanL
Que la métaphysique ancienne et la moderne se soient souvent placées sur le terrain de la théologie, et que cette arène ait été le théâtre de luttes déplorables; cela n'est que trop vrai. Mais peuton en dire autant de la philosophie française qui s'est toujours montrée aussi respectueuse qu'indépendante? Gonditlac et Laromiguière ont philosophé toute leur vie, sans avoir jamais eu rien à démêler avec n'importe quelle doctrine théologique. Ils pensaient sans doute que la philosophie et la théologie sont comme deux lignes parallèles qui peuvent se prolonger indéfiniment, sans se rencontrer jamais, parce que l'une et l'autre se meuvent dans deux sphères distinctes et séparées, celle-ci ayant pour objet ce qui est au-dessus de la raison, celle-là ne s'occupant que de ce qui est accessible à l'esprit humain livré à ses seules forces. « Il n'y a point de système , dit Condillac,
3i0 EHPIRISMt.
qu'on n'ait essayé de concilier avec la théologie. Depuis que la philosophie a reparu en Europe, nous avons vu des sectaires, des éclectiques, des novateurs et des sincrétistes, qui, plus absurdes que tous les autres, ont cru concilier les opinions les plus contraires. De tous les systèmes qu'ont fait les Grecs, il n'y en a pas un que quelque moderne n'ait essayé d'accorder avec la théologie chrétienne (1). »
Mais le respect qu'il professe pour la religion ne l'erapèche pas de reconnaître et de proclamer les droits imprescriptibles de la raison : il veut que l'indépendance soit le caractère de l'hoDime de lettres ; et que la liberté de penser pénètre partout, même dans les académies et les corps savants (2).
Quant à Destutt de Tracy, il était si peu théologien et même si peu métaphysicien qu'il partage toutes les opinions de Hobbes sur la théologie et la métaphysique, confondues par ce dernier sous le nom commun d'Empusa (3). ,
L'école positive n'est donc pas dans le vrai.
(1) Histoire moderne, liy. dern., ch. 4.
(S) Histoire moderne, liv. dern., ch. dern.
(3) 'Plufijeréfléchis sur la métaphysique lies phitosophesgrecs, plus je me persuade qu'ils ne sauraient en être les inventeurs. — La métaphysique indigène de la Grèce est éridemment pour moi la théologie de ses poètes; l'autre a dû nécessairement y
EUPIRtSKE. 3il
lorsqu'elle assimile l'empirisme h la philosophie soit théologique soit métaphysique. Elle se trompe encore, lorsqu'elle lui reproche l'inutile investigation de la nature absolue des choses, et l'instabilité de ses doctrines. Longtemps avant Auguste Comte, Condillac avait dit et répété que nous sommes condamnés à ignorer l'essence première des substances, que nous ne pouvons connaître que leur essence seconde. Et, en proclamant cette vérité, il signalait en même temps l'éternelle inconstance et l'immobilité nécessaire des systèmes métaphysiques : « Jusqu'ici, dit-il, les philosophes modernes, à l'exemple des Grecs, se sont flattés d'expliquer la nature, en imaginant d'abord des causes pour descendre ensuite aux effets. Et nous n'avons vu que des révolutions, où les systèmes, prenant continuellement de nouvelles formes , se reproduisent pour se détruire. Chaque philosophe,
ëlre importée. C'est ausssi, ce me semble, ce que prouve lous les jours davantage l'étude des anti(|uités orientales, à mesure qu'elle est mieux cultivée. «
a Par tes mêmes raisous, entre les naCious modernes, c'est chez les Français que cette métaphysique, qui a besoin, pour se soutenir, de l'obscurité et de l'autorité, a dû être rejetée d'abord. Avec de l'esprit et de la liberté, quand on n'a que de l'imagination, on doit se livrer â la mythologie des poêles. Quand on i»mmencn à avoir de vraies connaissances, on doit en veiiir A la saine métaphysique, c'est-à-dire à l'étude de soi-même et de ses moyens de connaître. * (De la loyiqxte, ch. t.)
342 EirpiRisuE.
trop faible pour résister aux coups qu'on lui porte, attaque toujours avec avantage. Toutes les opinions se détruisent les unes par les autres, et aucune ne se soutient (1). »
A ces différents points de vue l'originalité n'appartient donc pas au positivisme; nous allons voir qu'elle ne lui appartient pas davantage sous presque tous les autres rapports.
La philosophie positive se glorifie d'avoir trouvé l'unité des sciences, d'en avoir formé un tout, un ensemble lié par une doctrine commune, la mathématique. Sans prétendre, dit H. Littré, « soumettre à l'empire de la science exacte par excellence les sciences qui ne le sont pas », cependant il est bien vrai que l'école positive « à la base de toute éducation régulière et de toute philosophie met ta mathématique comme un préliminaire sans lequel on ne pourra monter de degré en degré jusqu'au faîte. » — La mathématique n'est qu'un rudiment, mais un rudiment nécessaire : « Sans elle, l'astronomie ni la physique ne peuvent cheminer; sans physique, la chimie est mutilée et incapable de se rendre compte à soi-même; sans chimie, la nutrition, base de toute vitalité, est inintelligible; et sans une théorie exacte de la vie, le développement des sociétés, ou histoire, ou
(1) UUloire moderne, liv. dern., ch. 4.
sodologiey manque de son meillear appui (i).» En résumé, mathématiqm, astronomie, sciences physiques et naturelles, biologicy sociologie; enchï^nement et unité des sciences : tel est le fonds du positivisme. Eh bien, je dis que tout cela existait dans le condillacisme non-seulement en germe, mais à l'état de système avoué et de théorie déjà suffisamment développée.
Pour ce qui concerne l'unité et l'enchaînement des sciences, on sait que c'a été la constante préoc- , cupation de Gondillacde ne faire de toutes les connaissances humaines qu'un corps de doctrine : « Les sciences, dit-il, rentrent les unes dans les autres : aussi se prêtent- elles des secours mutuels, et c'est en vain que les philosophes tentent de mettre des barrières entre elles. Il est très-raisonnable à des esprits bornés comme nous de les considérer chacune à part; mîûs il serait ridicule de conclure qu'il est de leur nature d'être séparées. Il faut toujours se souvenir qu'il n'y a proprement qu'une science ; et si nous connaissons des vérités qui nous paraissent détachées les unes des autres, c'est que nous ignorons le lien qui les réunit dans un tout (2). »
Quant à la mathématigue, elle n'est, je crois.
()) Paroles de pkilosoplde posilive, p. 8, 9, 40, H et 12. (a) Art de raisonner, inlrod.
rien autre chose que le système des lois de la pensée. Or c'est précisément ce système que Condillac a voulu réduire à sa plus simple expression dans son ouvrage intitulé la Langue des calculs, où « i! s'agit de faire voir comment on peut donner à toutes les sciences cette exactitude qu'on croit être le partage exclusif des mathématiques (i). » Dans cet ouvrage que la mort ne lui permit pas d'achever, l'auteur ne s'était pas proposé de perfectionner seulement la langue des mathématiciens : « Les mathématiques, dit-il luimême, y sont un objet subordonné à un objet bien plus grand (2). » Ce qu'il avait principalement en vue, disent ses éditeurs, ce qui avait été le but constant des recherches d'une vie employée tout entière à perfectionner la raison, c'était de débrouiller le chaos où les abus et les vices du langage ont plongé les sciences morales et métaphysiques. Les jargons inintelligibles qu'elles parlent trop souvent auraient été convertis en autant de belles langues que tout le monde aurait apprises facilement, parce que tout le monde les aurait entendues ; et dans ces langues on eût vu les idées qui paraissent les plus inaccessibles à l'esprit humain sortir d'elles'-^ mêmes et
(1) Langue des calculs, p. 8.
(2) Jliid.
sans efforts des notions les plus communes (1). » Condillac avait donc, lui aussi, compris l'importance d'une sorte de rudiment, ^organe qui devait servir de clef aux sciences, de même qu'il avait vu la nécessité de leur enchaînement et le fait de leur unité (2).
Dans le cadre qu'il s'était tracé, dans l'ensemble qu'il avait conçu que faisait-il entrer comme parties intégrantes? Toutes les sciences énumérées par le positivisme, excepté toutefois la biologie ou la physiologie.
Nous venons de voir qu'à la base de tout Condillac mettait l'étude du nombre, du temps et de
(i) JVole des éditeurs, p. 479.
(i] On se demande depuis assez longtemps quels peuvent être et quels doivent être, dans un système d'éducation publique, les rapports des sciences avec les lettres? Condillac a résolu ce problème. Dans ses dilTéreals traités de l'origine des connaissances huinaines, des Systèmes, de VArt de penser, de Raisonner, d'écrire, Haas sa Grammaire, sa Logique, sa Langue des calculs, mais surtout dans son Histoire moderne (derDiëre partie], il signale tous les abus qui, transmis de siècle en siècle, se perpétuent dans les écoles, et il indique les moyens d'y remédier. ÂvoDS-nous su profiter des leçons qu'il nous donne? Tout est-il au mieux dans nos plans d'étude P Les méthodes et les objets sur lesquels elles portent, tout est-il réglé sur le développement nature) des facultés de l'enfance et de la jeunesse, approprié aux besoins de l'époque, aux exigences des sociétés modernes? Sur ces queslious et sur beaucoup d'autres du même genre, Condillac a répandu une vive lumière.
l'étendue. Peut-être son traité de la Langue des calculs a-l-il su^éré à Auguste Comte l'idée de sa mathématique considérée comme préliminaire indispensable de toute éducation philosophique. Dans sdiLogique'ù nous donne une méthode applicable à toutes les parties des connaissances humaines ; et dans beaucoup d'autres ouvrages, mais surtout dans celui qui est intitulé i'^W(ferflwott»er, il nous montre l'application même de cette méthode à la physique, à la mécanique, à X astronomie, etc. Il n'a pas négligé non plus cette partie de la science que l'école positive désigne sous le nom de sociologie; son histoire ancienne et son histoire moderne, ainsi que son traité du commerce et du gouvernement, présentent un cours complet de ce qu'on appelle généralement Philosophie de l'histoire. On sait qu'il s'était associé Mably dans ses études « sur le gouvernement, sur les lois, sur le droit public, sur la guerre, sur la police, sur le commerce, sur les arts, sur les sciences ; en un mot, sur tout ce que l'esprit a pu découvrir, pour contribuer à l'avantage des sociétés (1). » Enfin on nous accordera bien encore que Condorcet, son disciple, a jeté quelque lumière sur les lois du développement de l'humanité dans le temps et dans t'espace.
H) Histoire moderne, liv. IX, cb. S.
W'ieio,GoOg\c
EUPIRISMC. 347
La place que la physiologie aurait dû occuper dans la philosophie conditlacienne est à peu près vide, il faut l'avouer ; c'est une lacune qu'on doit attribuer à l'hypothèse de la statue, enveloppe inerte et insensible. Mais il n'en est pas moins vrai que l'école empirique est de toutes les écoles celle qui a le mieux compris l'étroite connexion qui existe entre la physiologie et la psychologie. « Locke, dit Cabanis, était médecin; et c'est par « l'étude de l'homme physique qu'il avait préludé « à ses découvertes dans la métaphysique, la « morale et l'art social. » — « Charles Bonnet a fut un grand naturaliste autant qu'un grand « métaphysicien. Il a fait plusieurs applications « directes de ses connaissances anatomiques à la « psychologie {■!). » Enfin celui dont nous venons de citer les paroles nous a laissé, dans son livre Des rapports du physique et du moral de l'homme, le plus beau monument qui jusqu'à ce jour existe peut-être en ce genre (2).
(1) CABum, tom. m, p. 65.
(2) Nos historiens de la philosophie, aver, leur (îdélilé ordinaire, ne manquent pas d'accoler toujours le nom de ComJillac à celui de Cabanis. Que ce dernier ait oublié qu'il n'est pas permis au philosophe de se prononcer sur la nature absolue des substances, et qu'il ait osé se déclarer matérialiste, ce n'est pas eu cela sans doute qu'il est le disciple du premier, puisqu'il lui reproche précisément de n'avoir « pas senti que l'âme est une faculté.
Physiologie, histoire, astronomie, sciences physiques et naturelles, etc., voilà, avec la métaphysique , ce qui constitue pour l'empiriste l'ensemble de la philosophie.
Le positivisme n'est donc pas précisément une philosophie nouvelle; il peut tout au plus être considéré comme un vaste et magnifique développement d'une partie de Vempirisme.
Quant à la nécessité d'une confrontation de nos idées et de nos raisonnements avec la réalité, ce n'est pas là non plus une vue nouvelle et qui appartienne exclusivement à l'école posiUve, puisque depuis longtemps déjà Condillac avait recommandé Yexpériencey et exigé l'union de l'évidence de fait et de \ évidence de raison, uniquement afin que l'esprit ne se contentât point de combinaisons idéales et de résultats purement logiques. Ici encore le positivisme ne nous offre qu'une application partielle de la méthode empirique.
Cependant, malgré ces ressemblances frappantes et incontestables, il existe entre les deux écoles une différence profonde et radicale. Le positivisme fait profession de s'occuper « non de
mais non pas un être, a Était-ce d'ailleurs une lecx>n de maté- Halisme que Cundillac donnait à son prétendu disciple, lorsque, poTtaut la main sur le front de cet audacieux théoricien, il lui dit : •■ Jeune homme, tu ne mourras pas tout entier ! >
l'essence, mais des propriétés des choses (1);» de plus il opposé une fin de non-recevoir à toute question sur les causes premières et finales (2).
C'est ici que le positivisme se sépare véritablement de l'empirisme, et qu'il renonce aux prétentions qu'il pourrait avoir de devenir une philosophie universelle; car il méconnîdt la portée et les tendances légitimes de l'esprit humain, et de plus il tombe lui-même dans le défaut qu'il reproche à si juste titre à l'ancienne métaphysique : l'abus des abstractions.
Sans doute il ne faut pas que la science se consume à vouloir pénétrer la nature des choses. Mais si l'esprit humain ne peut connaître leur essence première, il peut au moins connaître leur essence seconde ; et cela suffit pour qu'il ait le droit de se prononcer sur la distinction des substances; car de même qu'il affirme sans crainte de se tromper que « tout mode suppose une
(0 M. LiTTBÉ, Conservation et récoluttan, p. 3.
(3) u Laissant decûté une enquête sur les causes premières el finales, la philosophie positive renonce résolument à uoe ambition incoinpatibie avec la portée de l'esprit humain, -et elle se place dans l'ordre des questions qu'il est possible d'aborder et de résoudre. Elle ne fait ici que généraliser le procédé que les sciences particulières ont employé avec tant de succès. Comme ces sciences, elle reconnatl partout quelque Tait dernier, limite de l'expérience et de l'iaduction, fait au delà duquel elle ne cherche lien. B (Conservation et récolution, p. 39.)
substance, » de même il sait qu'une « différence dans les modes suppose une différence dans les substances. » C'est encore mutiler l'esprit humain, que de lui refuser le pouvoir d'atteindre et de saisir les causes premières et ^nales. Est-ce dépasser les limites assignées à mon intelligence que de prononcer ces jugements : « Tout effet suppose une cause ; » — < une série de causes secondes à l'infini implique contradiction ; » — « il existe une cause première qui gouverne le monde ; » — « si la Providence existe, elle assigne aux différents êtres une fin ultérieure et dernière? » Ces grandes vérités se révèlent à la fois à mes sens el à ma raison : « Agir, comparer, choisir, dit <t Rousseau, sont les opérations d'un être actif et a pensant : donc cet être existe. Oii le voyez-vous « exister? m'atlez-vous dire. Non-seulement dans c les cieux qui roulent, dans l'astre qui nous « éclaire; non-seulement dans moi-même, mais « dans la brebis qui paît, dans l'oiseau qui vole, « dans la pierre qui tombe, dans la feuille qu'em- « porte le vent {!). » A cet être actif et pensant vous substituez une abstraction, un mot ! Et c'est ici que vous tombez dans le défaut même que vous reprochez à vos adversaires.
Le positivisme a signalé, aussi bien que l'era-
(4) Emile, liv. IV.
pirisine,les dangers du jarçon de la métaphysique. Il a parfaitement compris que l'abus des idées abstraites et générales est la source la plus féconde de nos erreurs et de nos préjugés en philosophie, en religion, en politique, en littérature, etc. ; que supprimer cet abus, ce serait , pour ainsi dire , recréer la raison humaine. Mais il n'a pas compris que, s'il est dangereux de réaliser les pures conceptions de l'intelUgeace, il ne l'est pas moins de ne mettre que des abstractions là où il y a des réalités. Dans la question des causes premières, pour n'avoir pas à remonter indéfiniment, le positivisme s'arrête à une abstraction, à un mot : il place à l'origine des choses et des phénomènes une force, une loi, une formule ! C'est une loi qui conserve et régit le monde; une force qui produit les phénomènes; et une formule qui maintient leur constance et leur régularité ! Mais qu'est-ce qu'une loi, sans un législateur? Une formule, sans une intelligence qui la prononce ? Une force, sans un agent dans lequel elle réside?
La croyance qui admet une cause substantielle, une réalité vivante, un Dieu, présente, je l'accorde, des choses incompréhensibles; mais si elles sont au-dessus de la raison, du moins elles ne lui sont pas contraires, tandis que la doctrine positive ajoute à l'incompréhensible l'absurde ou l'inconcevable. Vous me direz que vous ne vous prononcez
pas, que vous n'affirmez lien ! Non ! Votre doctrine, sceplique en apparence, est dogmatique au fond; quand on se sert d'un mot, on est forcé de dire ce qu'il signifie. Si, lorsque vous nous parlez de forces, de lois, de formules, vous ne parlez de rien qui soit réel ou positif, vous nous payez de mots (1), et vous ne justifiez pas le titre que vous avez pris. Si, au contraire, vous entendez par là quelque chose, comme vous n'admettez rien en dehors du monde physique, et que la force et l'intelligence n'existent pas par elles-mêmes, c'est la substance matérielle qui possède ces attributs, et rordr& de l'univers est le résultat du mouvement d'atomes actifs et intelligents; c'est là, je crois, ce que vous voulez dire en réalité. Eh bien ! C'est ici que le bon sens répond avec Rousseau que votre système, loin de lever aucune difficulté , renferme plus de choses contraires à la raison qu'il n'y en a d'incompréhensibles dans le déisme. « Imaginez « tous vos philosophes anciens et modernes ayant « d'abord épuisé leurs bizarres systèmes de forces, B de chances, de fatalité, de nécessité, d'atomes, « de monde animé, de matière vivante, de maté-
(1) Dites-moi, mon ami, si, quand on vous parle d'une force aveugle répandue dans toute la nature, on porte quelque véritable idée à votre esprit : ou croit dire quelque chose par ces mots vagues de force universelle, de mouvemenl n l'on ne dit rien du tout. » {Emile, liv. IV.]
<( rialisme de toute espèce, et, après eux tous, « l'illustre Clarke éclairant le monde, annonçant 4 enfin l'Être des êtres et le dispensateur des « choses : avec quelle universelle admiration, avec « quel applaudissement unanime, n'eût point été « reçu ce nouveau système, si grand, si consolant, si « sublime, si propre à élever l'âme, à donner une « base à la vertu, et en même temps si frappant, <î si lumineux, si simple, et, ce me semble, offrant « moins de choses incompréhensibles à l'esprit « humain qu'il n'en trouve d'absurdes en tout « autre système (1). »
En dehors des écoles dont nous venons de parler, on assure qu'il en existe deux autres dont l'opposition nous rappelle la lutte antique des deux principes, d'Ormuzd et d'Ahriman, du bien et du mal, de l'esprit et de la chair : l'une, dit-on, veut réhabiliter et glorifier ta matière, l'autre la dompter et l'anéantir. A ces champions implacables l'empirisme crie de toute sa force et de la voix de Pascal : « L'homme n'est ni ange ni bête et le malheur est que qui veut faire l'ange fait ta bête; » l'homme est un être mixte; prenez-le tel qu'il est; ne cherchez pas à réformer l'œuvre de Dieu ; le seul idéal que vous puissiez réaliser en vous sera toujours celui que vous
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propose le poëte : Mens sana in corpore sano.
En face du condiUacisme il n'y a dcmc que deux écoles qui puissent lui disputer l'empire : l'école historique et l'école positive. A laquelle des trois f^>parti«idra l'avenir? Si on ne peut le prédire d'une manière certaine, on peut au moins, de part et d'autre, supputer les diverses chances de succès.
Après avoir fait beaucoup de bruit, l'école historique n'a laissé dans les esprits que la confusion et l'enflure ; dans les croyances, que le vague et l'incerUtude; dans les volontés, que la faiblesse et l'indécision. Aussi, à en juger par ce qui -se passe, parait-elle se résigner à sa défaite ou plutôt à sa défaillance. Cependant, si elle n'a en elle-même aucun principe de vitalité, elle trouve en dehors d'elle des causes d'une longévité probable. D'abord elle a pour elle l'obscurité, élément beaucoup plus important qu'on ne pense; car cette école vise à l'éloquence; et dans certains cas l'éloquence, comme la peinture, a besoin d'ombre aussi bien que de lumière ; il lui faut du clair-obscur. En second lieu, la doctrine éclectique est devenue la philosophie officielle : philosophie douce, prudeutâ, sage et bienfaisante, la m^ nourricière de ses heureux adeptes; — bien diflérente en cela d'une autre philosophie, la bonne et la vraie peutêtre, mais marâtre, et qui n'a souvent pour apôtres
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que des maudits, des proscrits, des hommes couverts de sang, mais d'un sang qui est le leur.
Ces avantages assurent à l'éclectisme une durée plus ou moins longue. Les yeux fixés sur le passé, il continuera donc ses explorations dans le temps et dans l'espace. Ou bien, de compagnieavecle rationalisme, il s'agitera dans l'étroite enceinte où, pour répéter l'expression de M.Littré, le Sisyphe métaphysique pousse et laisse retomber son rocher. Peut-êu^ même s'amusera-tril encore à jeter des pierres dans le jardin de la théologie. Dans tous les cas, ce système prospérera dans les écoles, auprès de ceux qui sont à la recherche d'un sujet, qui ont besoin de matériaux pour un livre, de thème pour un développement; et si cet innocent labeur ne peut intéresser que très-faiblement ceux qui tiennent à savoir non ce que l'on a pensé peut-être, mais ce que l'on doit penser, il piquera toujours la curiosité des oisifs, et charmwa les loisirs des doctes fet des érudits.
Il est cependant un écueil qui pourrait être fatal à l'éclectisme ; — S'il faut en croire un naturaliste, il existe une espèce de fourmis, chez lesquelles l'amour du butin et l'activité sont poussés si loin, qu'elles encombrent leur nid de provisions, et se voient bientôt forcées de chercher un autre asile, abandonnant ainsi des trésors inutilement amassés. C'est l'image de l'érudition
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en matière de philosophie. Ce qu'on avait fait au moyen ige pour Aristote, on le lait aujourd'hui pour l'auteur le plus obscur, pourvu qu'il ait écrit en grec ou en latin, ou, s'il est français, avant le xtiub siècle ou un peu après, car parmi ceux qui ont éciit à une certaine époque de ce siècle-ci, il en est qui sont déjà des anciens, ou du moins méritent de fîgurer à côté des écrivains du règne de Louis XIV. Que de matériaux de tous côtés, superposés ou éparsl Si on voulait en construire un édifice, il serait impossible ou bien de trouver un emplacement, ou bien de raccorder des pièces qui n'ont pas été faites les unes pour les autres. H n'est pas douteux que ces matériaux, avant d'avoir servi, ne deviennent un jour pour l'école éclectique comme des décombres, sous lesquels elle disparaîtra, écrasée sous le poids de ses propres richesses, et ensevelie au milieu de ses trésors.
Le positivisme se trouve placé dans des conditions plus favorables. C'est bien quelque chose que d'avoir les regards tournés vers l'avenir et la lumière, et de s'occuper non des morts, mais des vivants. C'est quelque chose encore que d'avoir trouvé le nom qui convient k la science, et d'avoir par là marqué le but où elle doit tendre. Ënfm, c'est quelque chose que d'avoir formé de la plus grande partie des sciences un tout, un ensemble ;
d'avoir resserré les liens qui les unissenl, et de les avoir presque toutes enrichies de découvertes et de points de vue nouveaux. Cependant l'influence que cette doctrine ne manquera pas d'exercer sur les destinées sociales sera nécessairement restreinte. D'abord, par une synthèse hâtive et prématurée, elle procède du tout à la partie, de la circonférence au centre, de l'univers à l'homme, et le monde moral se trouve ainsi comme absorbé dans le monde physique. Ensuite elle n'a pas entièrement justifié son nom : elle devait nous faire saisir partout des réalités, et elle supprime la plus positive de toutes : la cause substantielle, qu'elle remplace par une abstraction, par un mot.
L'avenir n'appartient donc pas au positivisme, parce qu'il ne s'est réservé qu'un coin dans le domaine de la philosophie; parce qu'il mutile l'esprit de l'homme, et que le genre humain ne se résignera jamais à une ignorance absolue sur son or^ine, sa nature et sa fm.
Le condillacisme, de son côlé, a bien des obstacles à surmonter. 11 a d'abord contre lui sa clarté : rien d'obscur, de vague, de recherché dans cette doctrine; tout y est clair, précis et simple comme la vérité ; l'auteur n'est pas un écrivain, un orateur, c'est un homme qui parle, un ami qui ne pense qu'à vous. C'est là le grand
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écueil : comment se résigner à n'apprendre et à n'enseigner que ce que tout le monde peut comprendre? Est-il probable qu'on adopte de sitôt une doctrine qui rend presque impossibles les aberrations de la pensée; qui ne permet plus d'agiter des questions qui n'en sont pas; qui force les gémes créateurs à renonce à la gloire de faire un système; enfin une doctrine où il faut montrer qu'on est philosophe autant par ce que l'on ne dit pas, que par ce que l'on dit?
Le condillacisme a contre lui un autre grief: il est l'enfant d'un siècle qu'on approuve et qu'on admire quelquefùs en particulier, mais que l'on critique et que l'on attaque en public : cela fait partie des convenances sociales. Le xviiie siècle présente un vide, une solution de continuité dans les traditions françaises ; c'est par-dessus la tête de ce petit siècle que le nôtre tend la main au XTiie, le grand siècle, le siècle des arts.
N'étaient ces deux obstacles, l'empirisme pourrait prétendre à redevenir ce qu'il a été déjà : notre philosophie nationale; car il réunit ce qu'il y a de bon dans le positivisme et dans le rationalisme, sans en avoir les défauts. Aussi bien que le premier, il c considère toutes les sciences et tous « les arts comme formant un ensemble, un tout (c indivisible, ou comme les rameaux d'un même c tronc, unis par une origine commune, plus étroi-
« tement unis encore par le fruit qu'ils sont tous « également destinés à produire, le perfection-
< nement et le bonheur de l'homme (i). * Aussi bien que lui encore, il prescrit et il emploie ce procédé de méthode qui « soumet l'ensemble des « idées subjectives à l'ensemble des idées objec- R tires, ôtant à celles-là le caractère absolu qui
< leur est inhérent, et à celles-ci l'incohérence qui « résulte de leur isolement (2). » Mais dans tout le reste, il est l'opposé de ce système : il reconnaît que la philosophie a non-seulement des faits à constater, des lois à établir, mais encore des problèmes à résoudre ; et il résoud ces problèmes, en proclamant l'existence d'un Dieu, le d(^me de la Providence, la liberté de l'homme et la moralité de ses actions , l'immatérialité et l'immortalité de l'âme.
Enfin, comme l'éclectisme ou le rationalisme, il reconnaît l'autorité absolue de la raison, et l'immuable vérité des idées nécessaires et universelles, auxquelles il donne une formule plus précise et plus féconde, et dont il explique l'origine sans compromettre le dogme de la simplicité de l'âme et sans rendre impossible la solution de la plupart des questions qu'on agite en psychologie,
(I) Cabanis, tom. ^11, p. 35.
(S) H. LiTTRÉ, Conservation et révolution, p. t%.
360 EUPinisHE.
en esthétique, en morale et en théodicée. Toutefois son plus grand mérite est d'avoir établi solidement la base de la certitude, ou déterminé le critérium de la vérité.
Tels sont les titres de l'empirisme ou du condillacisme. — Nous sommes maintenant en état de répondre à la question que nous avons posée au commencement de cet ouvrage : L'importation m France des systèmes étrangers a-t-elle été favorable ou nuisible aux études philosophiques f
Que devons-nous aux Écossais? Toute l'originalité de Reid consiste dans la réfutation de la théorie des idées représentatives, et dans l'examen du scepticisme de Hume, auquel il oppose la doctrine du sens-commun. Sur ces deux points, si on lui reprenait ce qu'il a emprunté au grand Arnaud et au père Buffier, que lui resterait-il pour justifier le titre de fondateur d'école? La réputation d'un analyste consciencieux, d'un psychologue habile, je le veux. C'est là un grand et beau talent sans doute; mais une qualité, quelque précieuse^qu'elle soit , ne doit pas être portée trop loin. Or Reid abuse quelquefois de l'analyse : il multiplie indéfmiment les facultés intellectuelles; il ne songe pas assez à les coordonner ; et cette tendance dans ses disciples pourrait transformer la psychologie en une science de nomenclature, et faire d'un Traité des facultés de Fâme un sim-
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pie dictionnaire des mots philosophiques. Enfin, pour tout dire, il a, sous d'autres noms, réhabilité les formes substantielles.
Que devons-nous aux Allemands? On a dit des monuments élevés par la philosophie transcendentale, qu'ils ont la majesté des forêts viei^es de la Germanie, ou la grandeur d'un temple égyptien. Essayez!, 1^ flambeau à la main, de pénétrer dans ces vastes édifices, rendez visibles leurs ténèbres ; vous verrez se croiser et se multiplier devant vous les détours d'un labyrinthe, et la nuit s'assombrir à mesure que vous y porterez la lumière; et si vous parvenez jusqu'à la dernière retraite du Sphinx, et que vous lui demandiez l'explication de ses énigmes, vous comprendrez que le criticisme, le rationalisme, le transcendentalisme, etc., a pour base une psychologie très-superficielle ou presque nulle; pour corps de doctrine, l'amalgame des théories de Descartes sur les idées innées, de Leibnitz, sur les virtualités de l'àme, et de Hume, sur la probabilité ou sur la valeur objective de nos idées; enfin pour méthode, l'emploi involontaire de la logique (fausse en théorie, mais pratiquement vraie maintenant), qu'on impute à Hobbes, et qui, dit-on, fait reposer tous nos raisonnements sur des définitions, sur des mots, et place la vérité et la fausseté dans les relations des termes du langage.
M2 EUPIBISME.
DonneroQS-nous à une pareille doctrioe la préférence sur la philosophie française? Accorderonsnous le droit de cité au ration^isme? Non ; nous délivrerons à cet étranger, à cet inconnu fourvoyé son passe-port en bonne fonne, et nous le prierons poliment de repasser la frontière, et d'aller au delà du Rhin, au delà du pôle, dans le pays des chimères.