CHAPITRE III
.PRINCIPES DE CAUSALITÉ ET DE nNALlTÉ.
Nous avons examiné tra certain nombre des déments qui figurent sur la liste des catégories ée la raison, \e principe des substances, les idées de l'infini, du temps et de l'espace , et enfm les «iomes des mathématiques. Nous allons parier maintenant des deux principes de causalité et de ânalité. De tous les principes intuitifs que nous venons d'énumérer, ils sont sïuis contreditles plus importants , avec le principe des substances ; car si celui-ci nous conduit à la notion de deux substances distinclfs, l'iine immatérielle, l'autre matérielle; le principe de causalité nous conduit à l'idée d'un Dieu ; et celui de âoalité, au dogme de l'immortalité de l'âme. Mais si, à l'aide de ces deux données intuitives, une méthode bien comprise et légitimement appliquée nous mène à la certitude sur tout ce qui peut intéresser l'homm&;
ISi PRlNaPES DE C&DBALITÉ
lorsqu'elle est au contraire mal enteodue, et qu'elle part de principes mal définis ou mal formulés, eHe détruit nos croyances les plus chères et flétrit nos espérances les plus douces; elle aboutit au scepticisme. C'est à cela que mène te rationalisme bâtard de ces derniers temps ; c'est le résultat nécessaire, la conséquence forcée de l'usage que, dans cette école, on a fait des vérités intuitives en général, et en particulier des deux principes dont il est ici question.
Nous avons vu ce que les rationalistes ont fait du principe des substances, devenu stérile entre leurs mains ; ce qu'ils ont fait de l'idée de l'infmi qu'ils ne parviennent à expliquer que par une hypothèse destructive de toute psychologie sérieuse. Enfin nous avons vu qu'en réalisant l'idée du temps et de l'espace, ils vont jusqu'à ébranler l'autorité même de la raison. Si nous passons maintenant au principe de causalité, nous verrons qu'ils l'ont également méconnu dans sa nature, sa valeur et sa portée.
« Le principe de causalité, dit Royer-GoUard, « s'énonce ainsi : « Tout ce qui commence d'exister « a ime cause; » et plus loin : « Ce principe n'est A point une proposition identique, il ne iaut point « la confondre avec cette autre proposition : Point <• d'effet sans cause ; celle-ci est identique, parc« a que cause et effet sont deux termes relatifs.
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« Quand vous imposez à un événement le nom a d'effet, vous supposez ce qui est en question, « savoir , une cause; vous faites une pétition de « principe. Point d'effet sans cause est la même « chose que point de mari sans femme; de ce « qu'il n'y a point de mari sans femme, il ne suit « pas qu'il n'y ait point d'homme qui ne soit a mari ; de même quand on dit : Point d'effet sans fl cause, on ne dit pas que tout ce qui arrive soit « un effet et soit produit par une cause (1). »
M. Cousin s'est peut-être souvenu de ce passage , lorsqu'il a dit : « On ne fait pas une proa position identique et frivole, quand on affirme « que tout phénomène qui commence à exister -a « nécessairement une cause, les deux termes de t cette proposition ne se contiennent pas réci- « proquement, l'un n'est pas l'autre, Us ne sont « pas identiques l'un à l'autre, et cependant l'esprit « met entre eux un lien nécessaire. C'est là ce <t qu'on appelle le principe de causalité {%. »
Cette assertion présente une double méprise : d'abord , tout en croyant formuler le principe de causalité, on n'énonce au fond que la simple notion de cause. En second lieu, s'imaginer qu'on puisse éviter ici ce qu'on appelle cercle vicieux, c'est croire qu'on peut expliquer une vérité pre-
(I) Ffagments. Œuvres de Reid. Tom. IV, p. 274. (S) Cours de 48S9. Tom. II, p. 197.
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mière par une nke qui hii serait antéiieure, c'est encourir les reproches que Pascal adresse à ceux qui veulent définir Xêtre; et surtout, c'est méconnaître ta portée du langage humain, la nature d'une proposition et l'essence oiême de ces principes immédiats, universels et nécessaires que, par une inconcevaWe prétention , l'école rationaliste revendique pour elle seule.
Point i' effet sans cause, voilà la proposition qu'il faut remplacer par une autre qui ne soit ni identique ni frivole. Pour éviter l'identité, il fkut, dit -on, trouver un terme qui ne contienne pas l'attribut. Supposons que l'on ait trouvé ce que l'on cherche, quel lien mettra-t-on entre des termes qui ne se contiennent pas? Si par un moyen quelconque on parvenait à les unir, la phrase peutêtre cesserait d'être frvoole; mais, à coup sûr, elle deviendrait pire, car elle serait insignifiante.
Toute proposition se compose de deux termes et d'une copule; celle-ci exprime nécessairement l'un ou l'autre des trois rapports que l'on nous permettra de marquer par les signes algébriques =,+,—. Si les deux term^ s'unissent par un rapport d'égalité, la phrase est proprement une définition dont l'essence est d'exprimer une identité absolue (4); si au contraire \ attribut ne dé-
[() Labohicvière. Leç.-Xt.
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vdoppe qu'une partie des éléments qtu peuvent être renfermés dans le sujet, vous n'avez plus qu'une proposition simple, mais qui néanmoins exf«inae une identité relative ; mais si la compréhension de l'attribut excédait celle du sujet, c'est alors que vous auriez une proposition réellement frivole., ou plutôt tout à fait inintelligible. Ainsi il ne peut y avoir de propositions vraies <iue celles qui expriment une identité absolue ou du moins une identité relative (1).
Prenons un moyen de démonstration plus simple et ne craignons pas d'opposer la grammaire à la métaphysique. Point d'effet sans cause est la même chose que : vn effet u une cause; on reproche au premier terme de contenir le second, au point de lui être identique, et on veut le remplacer par un autre. Mais, si on lui substitue un autre mot, ce sera dé toute nécessité un verbe ou un substantif ou un adjectif. Or un verbe exprime une action ou un état; et l'action implique une cause, et l'état un effet; un sub^ntif ou l'idée de substance implique une collection de propriétés actives, un assemblage de phénomtoes ou d'effets produits ; enfin l'essence de l'adjectif est d'exprimer
(1) L'or est malléable est une proposilîpn eu la mâne idée 'est affirmée d'elle-même; car elle signifie, un corps que j'ai observé être malléable et que je nomme or est mal- Itable. (CoMDiLiAC. Logique. Pirf. U, ch. 9.)
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le rapport même de la cause à Veâet. H est donc impossible, quelque expression qu'on cherche, d'en trouver une qui ne contienne déjà l'idée d'efTët et par conséquent de cause. Ici le langage luimême empêche l'esprit de s'égarer , et le ramène malgré lui dans la voie de la vérité dont il voudrait en vain s'écarter.
Les deux illustres philosophes dont nous parlons ici n'ont donc pas évité le défaut qu'ils reprochent à leurs devanciers; ils se flattent en vain d'avoir évité la pétition de principe; et , loin de les en blâmer, il faut, au contraire, si l'on se met à leur point de vue, les féliciter de . n'avoir point réussi dans leur tentative, car leurs efforts ne tendaient à rien moins qu'à compromettre ou plutôt à ruiner le principe même qu'ils cherchaient à établir sur une base plus solide.
En effet, dans la proposition qu'ils adoptent : H tout ce qui commence à exister a une cause, » si le sujet ne contenait pas l'attribut, s'il ne lui était pas exactement égal , il suivrait que l'idée de cause (1), qui forme le second membre de la phrase, contiendrait un certain nombre d'éléments de plus ou de moins que l'idée exprimée dans le sujet ; mais ce qui renferme en soi des éléments est nécessairement composé ; l'idée de cause ne
[i) Nous prouverons que la formule des rationalistes contient la notion de cavte, mais non \eprtacipe^ cauaalité.
ET DE FIHAUTÉ. 129
serait donc plus une idée simple , et par conséquent leur prétendu principe de causalité ne serait plus un premier principe, car s'il contenait des éléments, ceux-ci seraient au moins au noipbre de deux, et il est par trop évident que l'un et l'autre ne pourrait être en même temps le premier.
Ainsi la meilleure et l'unique manière d'énoncer la notion de cause sera toujours l'expression vulgaire : point d'effet sans muse, ou, point de cause sans effet; pure tautologie! c'est vrai ; m^s inévitable et qui même est ici la marque de la vérité. Qu'est-ce au fond qu'une cause, selon notre manière de concevoir, sinon un effet qui se produit? et qu'est-ce qu'un effet, sinon une cause qui se développe? « Toute cause, dit Condillac, est « égale à son effet. La plus légère réflexion sur « les idées de cause et d'effet nous convaincra de € cette vérité. Si vous supposiez l'effet plus grand, « ce qui dans l'effet excéderait la cause serait un « effet sans cause; si vous supposiez la cause plus « grande , ce qui dans la cause excéderait l'effet, « serait une cause sans effet, ce ne serait donc « plus une cause {!). »
Que l'orgueil de l'esprit métaphysique ne s'irrite pas ici de son impuissance à franchir des bornes infranchissables. Que l'on considère à quoi peu-
(1) ^rt de raisonner, lir II, cli. 3.
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vent aboutir les méditations les plus profondes et les plus sublimes ! quelle est la conclusion dernière de toute science? le résultat de toute philosophie ? quelle est, par exemple, la conséquence à tirer de tout le système de Kant? N'est-ce pas ceci : La raison = la raison? Et Fichte, le grand rationaliste, Fichte n'k-t-il pas dit : Moi = moi? Cette formule a appelé le sourire sur bien des lèvres , nous le savons ; mais a-t-on oublié que l'auteur des êtres, lorsqu'il veut se révéler à Moïse, ne peut trouver d'autres expressions que celles-ci : Ego sum qui sumf La vérité complète ne peut s'exprimer que par une proposition dont les termes ont une même étendue et une compréhension égale; la formule la plus haute que la spéculation puisse atteindre dans son vol le plus hardi est celle-ci : Ce qui est, est. La science aboutit à une équation. Sur ce point nous craignons d'autant moins la contradiction, que les rationalistes eux - mêmes ont à leur insu abouti au principe tant de fois reproché à l'école française, nous voulons dire le principe de l'identité (1).
Ainsi , malgré tous les subterfuges du langage, il était impossible à Royer-Collard, ainsi qu'à
(1) Nous verrons dans la siiiie que, d'après Condillac, Viden- Hié u'est pas Ift critérium de la vérité en général, mais seulement la marque de l'évidence de raisonnement.
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M. Cousin , d'éviter la tautolt^ie ou ce qu'ils appellent le cercle vicieux. D'un autre côté , quand bien même ils auraient réussi dans leurs prétentions, il resterait toujours établi qu'ils ne sont parvenus en aucune manière à séparer de l'idée de cause le principe de causalité.
Cependant il ne faut pas qu'une des données les plus importantes et les plus fécondes de l'intuition reste sans valeur et sans portée. Essayons de distinguer ce qu'on a confondu et de rétablir ce qu'on a dénaturé.
Dans la conception étiologique je sépare deux choses profondément distinctes : l'idée de cause, et le principe de causalité. Pour tracer en quelques mots leurs caractères essentiels, qu'il nous soit permis de remonter à leur origine, et cela au mo^yen de la supposition suivante : l'âme vient d'être modifiée pour la première fois, n'importe comment. Elle a conscience de celte modification, car autrement rien n'existerait pour elle. Puisqu'elle a conscience de ce qu'elle éprouve, elle conçoit donc quelque chose , elle affirme quelque chose. Quel est l'objet de cette conception, de cette affirmation primordiale? Prêtez à cette âme des organes matériels et la faculté de s'exprimer au moyen du langage : ne sera-t-elle pas forcée d'employer les mots mêmes que l'usage a consacrés à l'expression des phénomènes de l'esprit?
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modification, changement, opération, souffrance ou jouissance, conception , etc. , tels seront à peu près les mots auxquels elle aura nécessairement recours. Or quelle 'est l'idée générale et commune attachée à toutes ces expressions analogues ? L'idée d'action. L'idée d'une action , quelle qu'elle soit, exercée ou subie, n'est sans doute rien autre chose que l'idée de force, de puissance, de causalion enfin. Mais une action, une opération ne se révèle 'pas immédiatement à la raison ; ce' qui se conçoit d'abord , ce qui se perçoit même , c'est l'acte soit intérieur soit extérieur, en un mot, c'est l'effet. Arrêtons-nous ici : Y effet est donc l'objet de l'affirmation qui marque le premier développement de l'intelligence humaine. Voilà dans la synthèse de la conception primitive l'élément qui domine et apparaît au premier plan sur le théâtre de la conscience. On aurait beau tourmenter sa pensée, pour lui faire rendre quelque chose qui fût antérieur. Dans l'ordre ontologique, il est vrai, la substance préexiste à tout effet produit; mais l'idée A'effet est peut-être la première dont l'âme puisse avoir conscience ; elle semble provoquer la notion du moi et du non-moi; elle commence la série de tous les phénomènes intellectuels ; elle est la condition même de tout exercice de la pensée; c'est la naissance et, pour ainsi dire, la création de l'entendement
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Par un principe constitutif de son être, l'esprit humain a donc nécessairement la notion de l'effet; de là je conclus qu'il a en même temps l'idée nécessaire de la cause. Sur quoi repose l'évidence de. cette nécessité? Serait-ce sur un simple rapport de corrélation? Il est incontestable sans doute qu'on peut appliquer ici la théorie des logiciens sur les relatif, et que, l'effet supposant la cause, l'idée de celle-ci est nécessairement contemporaine de l'idée de celui-là. Mais si, ne s'arrêtant pas à la surface des choses , on veut pénétrer plus avant, on s'aperçoit bientôt que, dans les profondeurs de la pensée, les deux termes de la formule de l'idée de cause et d'effet cessent de se poser en relation mutuelle, et que les deux idées qu'ils semblaient distinguer, finissent par s'identifier dans un concept unique et simple.
Voilà l'idée de cause, mais de cause seconde et contingente. Si j'examine l'état de mon esprit lorsqu'il conçoit cette idée , la lumière qui éclaire toute intelligence, celle de l'ignorant aussi bien que celle de l'homme instruit, vient aussitôt m'ouvrir un horizon illimité : à côté et au delà de toute cause particulière et contingente, au delà de toutes les séries possibles de causes secondes îmaginEdsles, je conçois la cause première et nécessaire, celle qui communique à moi, à tout ce qui m'entoure, l'être, le mouvement et la vie.
13i PRINCIPES DE CÀCBALITË
Voilà le principe de causalité ; révélé intuitivement à l'esprit, d'une évidence immédiate et d'une certitude absolue , il peut et doit se formuler non plus, comme dans le langage vulgaire, par cette proposition qu'on dit être puérile et frivole : Point d'effet sans cause; ni même par celle de Royer- Collard : « Tout ce qui commence (Texister a une cause », ou bien ; « Tout phénomène qui commence à exister a nécessairement une cause » ; propositions également taulologiques et qui n'apprennent absolument rien; mais par celle-ci : Point d'effet sans cause première : proposition qui, grammaticalement du moins, n'est pas identique, et à laquelle on ne refusera pas le mérite d'apprendre quelque chose.
Ce principe éclaire et domine presque toute la philosophie ; car, ayant son origine dans les conditions mêmes de l'existence de l'âme humaine, c'est-à-dire dans l'activité spontanée de l'esprit, en un mot dans la faculté de penser, il engendre presque tout ; il est le germe et comme la racine de toute science abstraite et positive même ; car, dans sa compréhension, il embrasse, collatérales ou impliquées, toutes ces idées (1), toutes
(4) Idée du moi et du non-moi, et par conséquent de l'exlériftiiléou der«space; idée de durée, c'est-à-dire du temps et de ses trois moments, et ^ar cDaséquent du wnnbra, c'esl-idire de l'un et du multiple.